LIVRE I, CHAPITRE XV. 36t
faction ; la divine bonté a donc plus de playsir à donner ses grâces que nous à les recevoir.
Les mères ont quelquefois leurs mammelles si fécondes et abondantes qu'elles ne peuvent durer sans les bailler à quelque enfant; et bien que Penfant succe le tetin avec grand'avidité , la îiourrice le luy donne encor plus ardemment , Fenfant tettant, pressé de sa nécessité , et la mère Pallaittant , pressée de sa fécondité.
L'Espouse sacrée avoit soubaité le saint bayser d'union : « 0 ! dit-elle , qu'il me bayse d'un bayser de sa boucbe ! » Mais y a-il assés de convenance, ô la bienajnnée du bienaymé 1 entre vous et l'espoux pour parvenir à l'union que vous désirés? Ouy, dit-elle: donnés -le moy, ce bayser d'union , ô le cher amy de mon ame ! « car vous avés des mammelles meilleures que le vin, odorantes de parfums excellens. * » Le vin nouveau bouillonne et s'eschauffe en soymesme par la force de sa bonté , et ne se peut contenir dans les tonneaux ; mays vos mammelles sont encor meilleures : elles pressent vostre poitrine par des eslans continuelz, poussant leur lait qui redonde , comme requérant d'estre deschargées ; et pour attirer les enfans de vostre cœur à les venir tetter, elles respandent une odeur attrayante plus que toutes les senteurs des parfums. Ainsy, Theotime , nostre deffaillance a besoin de l'abondance divine par disette et nécessité ; mais l'afïïuence divine n'a besoin de nostre indigence que par excellence de perfection et bonté : bonté qui neantmoins ne devient pas meilleure en se communiquant ; car elle n'acquiert rien en se respandant hors de soy : au contraire , elle donne ; mays nostre indigence demeureroit manquante et misérable , si l'abondance de la bonté ne la secouroit.
Nostre ame donques considérant que rien ne la contente parfaitement , et que sa capacité ne peut estre remplie par
i Gant. Caat. 1, 1.
368 DE l'amour de dieu,
chose quelconque qui soit au monde ; voyant que son entendement a une inclination infinie de sçavoir tous-jours davantage , et sa volonté un appétit insatiable d'aymer et treuver du bien, n'a-elle pas rayson d'exclamer : Ah! donques, je ne suis pas f^\te pour ce monde 1 II y a quelque souverain bien duquel je dépends, et quelque ouvrier intiny qui a imprimé en moy cet interminable désir de sçavoir, et cet appétit qui ne peut estre assouvi. C'est pourquoy il faut que je tende et m'estende vers luy , pour m'unir et joindre à sa bonté, à laquelle j'appartiens et suis. Telle est la convenance que nous avons avec Dieu.