‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 215 sur 312 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De la convenance qui est entre Dieu et Vhomme,

Si tost que l'homme pense un peu attentivement à la divinité , il sent une certaine douce esmotion de cœur, qui tesmoigne que Dieu est Dieu du cœur humain ; et jamais nostre entendement n'a tant de playsir qu'en cette pensée de la Divinité , de laquelle la moindre connoissance , comme dit le prince des philosophes , vaut mieux que la plus grande des autres choses; comme le moindre raïon du soleil est plus clair que le plus grand de la lune ou des estoiles , ains est plus lumineux que la lune et les estoiles ensemble. Que si quelque accident espouvante nostre cœur, soudain il recourt à la Divinité, ad vouant que quand tout luy est mauvais, elle seule luy est bonne, et que quand il est en péril, elle seule, comme son souverain bien , le peut sauver et garentir.

Ce playsir, cette confiance que le cœur humain prend naturellement en Dieu , ne peut certes provenir que de la convenance qu'il y a entre cette divine bonté et nostre ame : convenance grande , mays secrette ; convenance que chacun connoist, et que peu de gens entendent; convenance qu'on ne peut nier, mais qu'on ne peut bien pénétrer. Nous sommes créés à l'image et semblance de Dieu : qu'est-ce à dire cela, sinon que nous avons une extrême convenance avec sa divine Majesté?

Nostre ame est spirituelle, indivisible, immortelle, entend, veut, et veut librement, est capable de juger, discourir, sçavoir, et avoir des vertus; enquoy elle ressemble à Dieu. Elle

366 DE l'amour de dieu,

réside foute en tout son corps, et toute en chacune des parties d'iceluy, comme la Divinité est toute en tout le monde , et toute en chaque partie du monde. L'homme se connoist et s'ayme soy-mesme par des actes produitz et exprimés de son entendement et de sa volonté , qui procedans de Fentendement et de la volonté distingués l'un de l'autre , restent neantmoins et demeurent inséparablement unis en l'ame et es facultés desquelles ilz procèdent. Ainsy le Filz procède du Père, comme sa connoissance exprimée, et le saint Esprit, comme l'amour expiré et produit du Père et du Filz , l'une et l'autre personne distinctes entre elles et d'avec le Père , et neantmoins inséparables et unies, ainsplus tost une mesme, seule, simple et très-unique indivisible divinité.

May s , outre cette convenance de similitude , il y a une correspondance nonpareille entre Dieu et l'homme pour leur réciproque perfection : non que Dieu puisse recevoir aucune perfection de l'homme , mais par ce que, comme l'homme ne peut estre perfectionné que par la divine bonté , aussi la divine bonté ne peut bonnement si bien exercer sa perfection hors de soy qu'à l'endroit de nostre humanité : l'une a grand besoin et grande capacité de recevoir du bien , et l'autre grande abondance et grande inclination pour en donner. Rien n'est si à propos pour l'indigence qu'une libérale afîluence : rien si aggreable à une libérale atïïuence qu'une nécessiteuse indigence ; et plus le bien a d'aiïïuence , plus l'inclination de se répandre et communiquer est forte : plus l'indigent est nécessiteux, plus il est avide de recevoir, comme un vuide de se remplir. C'est donc un doux et désirable rencontre que celuy de l'alïluence et de l'indigence ; et ne sçauroit-on presque dire qui a plus de contentement , ou le bien abondant à se respandre et communiquer, ou le. bien défaillant et indigent à recevoir et tirer, si nostre Seigneur n'avoit dit que «c'est chose plus heureuse de donner que de recevoir; » or oii il y a plus de bonheur, il y a plus de satis-

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