LIVRE II, CHAPITRE II. 38Î
et cette perfection est un seul acte tres-purement simple , et très-simplement pur, lequel n'estant autre chose que la propre essence divine, il est par conséquent tous-jours permanent et éternel. Et neantmoins , chetives créatures que nous sommes , nous parlons des actions de Dieu comme s'il en faysoit tous les jours grande quantité et en grande variété, Lien que nous sachions le contraire. Mays nous sommes forcés à cela, Theotime, par nostre imhecillité ; car nous ne sçavons parler sinon selon que nous entendons , et nous entendons selon que les choses ont accoustumé de se passer parmy nous; or, d'autant qu'es choses naturelles il ne se fait presque point de diversité d'ouvrages que par diversité d'actions , quand nous voyons tant de hesoignes différentes , une si grande variété de productions, et cette multitude innumerable des exploitz de la puissance divine, il nous semble d'abord que cette diversité se fait par autant d'actes que nous voyons de differentz effetz , et nous en parlons tout de mesme, pour parler plus à nostre ayse, selon nostre pratique ordinaire et la coustume que nous avons d'entendre les choses. Et si en cela nous n'offensons pas la vérité ; car encor qu'en Dieu il n'y ait pas multitude d'actions, ains un seul acte qui est la divinité mesme , cet acte toutefois est si parfait qu'il comprend excellemment la force et la vertu de tous les actes qui sembleroient estre requis pour toute la diversité des effets que nous voyons.
Dieu ne dit qu'un seul mot , et , en vertu d'iceluy , en un moment furent faitz le soleil , la lune , et cette innombrable multitude d'astres, avec leurs différences en clarté , en mouvement, en influences.
Il dit, et soudain furent faitz, Tous ces ouvrages si parfaitz *.
Un seul mot de Dieu remplit l'air d'oiseaux, et la mer de Ps. CXLVIII, 5.
poissons, fît esclorre de la terre toutes les plantes et tous les animaux que nous y voyons. Car , encor que l'historien sacré , s'accommodant à nostre façon d'entendre , raconte que Dieu répéta souvent cette toute-puissante parole : Soit fait % es journées de la création du monde , neantmoins, à proprement parler, cette parole fut très-unique : si que David l'appela un souffle ou aspiration de la Louche divine ^, c'est à dire un seul trait de son infinie volonté , lequel respand si puissamment sa vertu en la variété des choses créées que , pour cela , nous le concevons comme s'il estoit multiplié et diversifié en autant de différences comme il y en a en ces effetz, quoy qu'en vérité il soit très-unique et très-simple. Ainsy saint Chrysostome remarque que ce que Moy&e a dit en plusieurs paroles , descrivant la création du monde , le glorieux saint Jean l'a exprimé en un seul mot , disant que pczr le Verbe, c'est à dire , par cette parole éternelle , qui est le Filz de Dieu, tout a esté fait ^
Cette parole donq, Theotime , estant très simple et très unique, produit toute la distinction des choses ; estant invariable , produit tous les bons changemens ; et en fin , estant permanente en son éternité , elle donne succession , vicissitude , ordre, rang et sayson à toutes choses.
Imaginons , je vous prie , d'un costé , un peintre qui fait l'image de la naissance du Sauveur (et j'escris cecy es jours dédiés à ce saint mystère) , il donnera sans doute mille et mille traitz de pinceau, et mettra nor^ seulement des jours , mays des semaines et des mois à façonner ce tableau , selon la variété des personnages et autres choses qu'il y veut représenter; mays d'autre costé voyons un imprimeur d'images, qui, ayant mis sa feuille sur la planche taillée du mesme mystère de la nativité, ne donnera qu'un seul coup de presse : en ce seul coup , Theotime, il fera tout son ouvrage , et sou- <lain il tirera son image, laquelle en belle taille douce repre-
i Gènes. I. — 2 Ps. XXXII, 6. — » Joan. I, 3.