LIVRE II, CHAPITRE III
parvenir à leur fin. May s par ce que ces moyens sont de diverses sortes, nous diversifions aussi le nom de la providence, et disons qu'il y a une providence naturelle , une autre surnaturelle ; et celle-cy, qu'elle est ou générale, ou spéciale, ou particulière.
Et par ce que cy-apres je vous exliorteray, Theotime, à joindre vostre volonté à la providence divine, tandis que je suis sur le discours d'icelle, je vous veux dire un mot de la providence naturelle. Dieu donq , voulant prouvoir riiomme des moyens naturelz qui luy sont requis pour rendre gloire à sa divine bonté , il a produit en faveur d'iceluy tous les autres animaux et les plantes ; et pour prouvoir aux autres animaux et aux plantes, il a produit variété de terroirs, de saysons, de fontaynes , de vents , de pluyes ; et tant pour l'homme que pour les autres choses qui luy appartiennent, il a créé les elemens, le ciel et les astres , establissant, par un ordre admirable, que presque toutes les créatures servent les unes aux autres réciproquement : les chevaux nous portent, et nous les pansons; les brebis nous nourrissent et vestent , et nous les paissons ; la terre envoyé des vapeurs à l'air, et l'air des pluyes à la terre; la main sert au pied, et le pied porte la main. 0 ! qui verroit ce commerce et trafic gênerai que les créatures font ensemble avec une si grande correspondance, de combien de passions amoureuses seroit-il esmeu envers cette souveraine sagesse, pour s'escrier : u Yostre providence^ ô grand Père éternel ! gouverne toutes choses ! * » Saint Basile et saint Ambroise, en leurs Exhamerons , le bon Louys de Grenade en son Introduction au symbole , et Louys Richeome en plusieui's de ses beaux opuscules , donneront beaucoup de motifz aux âmes bien nées pour proffiter en ce sujet.
Ainsy, cher Theotime, cette providence touche tout, règne sur tout, et réduit tout à sa gloire. D y a toutesfois, certes,'
i Sap. XIV, 3.
des cas fortuitz et des accidens inopinés ; mais ils ne sont ni fortuitz, ni inopinés qu'à nous, et sont, sans doute, très-certains à la providence céleste, qui les prévoit et les destine au bien public de Funivers. Or ces cas fortuitz se font par la concurrence de plusieurs causes, lesquelles n'ayant point de naturelle alliance les unes aux autres produisent une chacune son effect particulier , en telle sorte neantmoins que de leur rencontre reûscit un autre effect d'autre nature, auquel, sans qu'on l'ait peu prévoir, toutes ces causes différentes ont contribué. Il estoit, par exemple , raysonnable de chastier la curiosité du poëte JEschilus, lequel ayant appris d'un devin qu'il mourroit accablé de la cheute de quelque mayson, se tint tout ce jour-là en une rase campaigne pour éviter le destin ; et demeurant ferme , teste nue, un faucon qui tenoit entre ses serres une tortue en l'air, voyant ce chef chauve, et cuidant que ce fut la pointe d'un rocher, lascha la tortue droit sur iceluy ; et voylà que ^schilus meurt sur le champ, accablé de la mayson et escaille d'une tortue. Ce fut , sans doute, un accident fortuit; car cet homme n'alla pas au champ pour mourir, ains pour éviter la mort ; ni le faucon ne cuida pas escraser la teste d'un poëte, ains le test et l'escaille de la tortue, pour par après en dévorer la chair : et neantmoins il arriva au contraire ; car la tortue demeura sauve , et le pauvre yEschilus mort. Selon nous , ce cas fut inopiné ; mais, au regard de la Providence, qui regardoit de plus haut et voyait la concurrence des causes , ce fut un exploit de justice par lequel la superstition de cet homme fut punie. Les adventures de l'ancien Joseph furent admirables en variété et en passages d'une extrémité à l'autre. Ses frères, qui l'avoient vendu pour le perdre, furent tout estonnés de îe voir devenu vice-roy, et apprehendoient infînimenf qu'il ne se ressentit du tort qu'ils iuy avoient fait*; mais non, leur dit-il , ce ce n'est pas tant par vos menées que je suis en- * Gènes. L, 15.