‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 256 sur 312 · LIVRE II, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XV

mour : « 0 que vous estes beau, mon bien-aymé! ô que vous estes beau * ! »

Eliezer cherchoit une espouse pour le filz de son maistre Abraham ^ : que sçavoit-il s'il la treuveroit belle et gracieuse comme il la desiroit? .A lais quand il l'eut trouvée à la fontaine , qu'il la vid si excellente en beauté et si parfaite en douceur, mais surtout ([iiaad on la luy eut accordée , il en adora Dieu , et le bénit avec des actions de grâces pleines de joye nonpareiîle. Le cœur humain tend à Dieu par son inclination naturelle, sans sçavoir bonnement quel il est; mais quand il le trenve à la fontayne de la foy, et qu'il le void si bon, si beau, si doux et si débonnaire envers tous, et si disposé àsedonnsr comme souverain bien à tous ceux qui le veulent, ô Dieu î que de contentemens , et que de sacrés mouvemens en l'esprit pour s'unir à jamais à cette bonté si souverainement aymableî J'ay en lin treuvé, dit l'ame ainsy touchée, j'ai treuvé ce que je desirois, et je suis maintenant contente! Et comme Jacob ayant veu la belle Rachel, après l'avoir saintement baysée, fondoit en larmes de douceur pour le bonheur qu'il ressentoit d'une si désirable rencontre'' : de mesme nostre pauvre coîur ayant treuvé Dieu, et receu d'iceluy le premier bayser, bayser de la sainte foy, il se fond par après en suavité d'amour pour le bien infini qu'il void d'abord en cette souveraine beauté.

Nous sentons quelquefois de certains contentemens qui viennent comme a l'improuveuë , sans aucun sujet apparent ; et ce sont souvent des présages de quelque plus grande joye : dont plusieurs estiment que nos bons anges, prevoyans les biens qui nous doivent advenir, nous en donnent ainsy des pressentimens ; comme au contraire ils nous donnent des craintes et frayeurs emmy les perilz inconneus, affin de nous faire invoquer Dieu et demeurer sur nos gardes. Or quand le bien présagé nous arrive , nos cœurs le reçoivent à bras

s Gant. Gant. 1 . 15. — 2 Gen. XXVI. — 3 Geu. XXIX , 9,

ouvertz , et , se ramentevant Tayse qu'ils avoient eu sans en scavoir la cause, ilz connoissent seulement alors que c'estoit comme un avant-coureur du bonheur advenu. Ainsy, mon cher Theotime, notre cœur ayant eu si longuement inclination à son souverain bien , il ne sçavoit à quoy ce mouvement tendoit; mais si tost que la foy le luy a monstre, alors il void bien que c'estoit cela que son ame reqaeroit, que son esprit cherchoit, et que son inclination regardoit. Certes, ou que nous veuillons, ou que nous ne veuillons pas, notre esprit tend au souverain bien. Mais qui est ce souverain bien? Nous ressemblons à ces bons Athéniens, qui fay soient sacrifice au vray Dieu , lequel neantmoins leur estoit inconneu, jusques à ce que le grand saint Paul leur en annonça la connoissance ; car ainsy nostre cœur, par un profond et secret instinct, tend en toutes ses actions, et prétend à la félicité, et la va cherchant çà et là, comme à tastons, sans sçavoir toutesfois ni où elle réside , ni en quoy elle consiste , jusques à ce que la foy la luy monstre, et luy en descrit les merveilles infinies ; et lors, ayant treuvé le thresor qu'il cherchoit, helas î quel contentement à ce pauvre cœur humain ! quelle joye! quelle complaysance d'amour! Hé! je l'ay rencontré, celuy que mon ame cherchoit sans le connoistre ! 0 que ne sçavoisje à quoy tendoient mes prétentions, quand rien de tout ce que je pretendois ne me contentoit, par ce que je ne sçavois pas ce que en elfect je ^«etendois ! Je pretendois d'aymer, et ne connoissois pas ce qu'il failloit aymer ; et partant, ma prétention ne treuvant pas son véritable amour, mon amour estoit tous-jours en une véritable, mais inconnue prétention t î'avois bien assez de pressentiment d'amour pour me faire prétendre; mais je n'avois pas assez de sentiment de la bonté qu'il falloit aymer, pour exercer l'amour.

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