LIVRE TI, CHAPITRE XVI
rance. Car la volonté , asseurée par la foy qu'elle pourra jouir dû son souverain bien , usant des moyens à ce destinés , elle fuit deux grands actes de vertu : par l'un elle attend de Dieu la jouissance de sa souveraine bonté, et par l'autre elle aspire à cette sainte jouissance.
Et de vray , Theotime , entre espérer et aspirer il y a seulement cette différence , que nous espérons les choses que nous attendons par le moyen d'autruy, et nous aspirons aux choses que nous prétendons par nos propres moyens, de nousmêmes. Et d'autant que nous parvenons à la jouissance de nostre souverain bien, qui est Dieu , premièrement et principalement par sa faveur, grâce et miséricorde, et que neantmoins cette mesme miséricorde veut que nous coopérions à sa faveur, contribuans la foiblesse de nostre consentement à la force de sa grâce, partant nostre espérance est aucunement mesléo d'aspirement : si que nous n'espérons pas tout à fait sans aspirer, et n'aspirons jamais sans tout à fait espérer; en quoy l'espérance tient tous-jours le rang principal , comme fondée sur la grâce divine , sans laquelle toutainsy que nous ne pouvons pas seulement penser à nostre souverain bien selon qu'il convient pour y parvenir, aussi ne pouvons-nous jamais sans icelle y aspirer comme il faut pour l'obtenir.
L'aspirement est donc un rejetton de l'espérance, comme nostre coopération l'est de la grâce ; et tout ainsy que ceux qui veulent espérer sans aspirer seront rejetiez comme couards et negligens, de mesme ceux qui veulent aspirer sans espérer sont téméraires , insolens et présomptueux. Mais quand l'espérance est suivie de l'aspirement, et que esperans nous aspirons, et aspirans nous espérons, alors, cher Theotime , l'espérance se convertit en un courageux dessein par l'aspirement, et l'aspirement se convertit en une humble prétention par l'espérance , esperans et aspirans selon que Dieu nous inspire. Mais cependant et l'un et l'autre se fait par cet amour désirant, qui tend à nostre souverain bien, lequel, à
432 DE l'amour de dieu,
mesure qu'il est plus asseurément espéré , est aussi tous-jours plus aymé ; ains Fesperance n'est autre chose que l'amoureuse complaysance que nous avons en l'attente et prétention de nostre souverain bien. Tout y est d'amour, Theotime. Soudain que la foy m'a monstre mon souverain bien , je l'ay aymé ; et parce qu'il m'estoit absent , je l'ay désiré ; et dautant que j'ay sçeu qu'il se vouloit donner à moy, je l'ay derechef plus ardemment aymé et désiré ; car aussi sa bonté est d'autant plus aymable et désirable qu'elle est plus disposée à se communiquer. Or par ce progrés Tamour a converty son désir en espérance , prétention et attente : si que l'espérance est un amour attendant et prétendant ; et par ce que le bien souverain que l'espérance attend , c'est Dieu , et qu'elle ne l'attend aussi que de Dieu mesme , auquel et par lequel elle espère et aspire, cette sainte vertu d'espérance aboutissante de toutes parts à Dieu , est par conséquent une vertu divine ou theologique.