LIVRE n, CHAPITRE XXII
CHAPITHE XXII.
Bnefve description de la chanté.
Voylàdonqen fin, mon cher Tlieolime, comme Dieu, par lin progrés plein de suavité ine^ble, conduit l'ame qu'il fait sortir hors de l'Egypte du péché d'amour en amour , comme de logement en logement , jusques à ce qu'il l'ait fait entrer en la terre de promission , je veux dire en la tres-sainte charité, laquelle, pour le dire en un mot, est une amitié , et non pas un amour intéressé ; car par la charité nous aymons Dieu pour l'amour de luy-mesme , en considération de sa bonté tres-souverainement aymable. Mays cette amitié est une vraye amitié : car elle est réciproque , Dieu ayant aymé éternellement quiconque l'a aymé , l'ayme ou l'aymera temporellement. Elle est declairée et reconnue mutuellement , attendu que Dieu ne peut ignorer l'amour que nous avons pour luy, puisque luy-mesme nous le donne; ni nous aussi ne pouvons ignorer celuy qu'il a pour nous, puisque il l'a tant publié, et que nous reconnoissons tout ce que nous avons de bon comme véritables effetz de sa bienveuillance. Et en fin nous sommes en perpétuelle communication avec luy, qui ne cesse de parler à nos cœurs par inspirations , attraitz et mouvemens sacrés; il ne cesse de nous faire du bien et rendre toutes sortes de tesmoignages de sa tres-sainte affection, nous ayant ouvertement révélé tous ses ^ôcretz, comme à ses amis confidens ; et pour comble de son saint amoureux commerce avec nous , il s'est rendu nostre propre viande au tres-saint sacrement de l'eucharistie : et quant à nous , nous traittons avec luy à toutes heures , quand il nous plait , par la tressainte orayson, ayans toute nostre vie, nostre mouvement et nostre estre, non seulement avec luy, mays en luy et par luy.
Or cette amitié n'est pas une simple amitié , mays amitié de dilection, par laquelle nous faysons élection de Dieu pour
l'aymer d'amour particulier, a II est choisy , dit TEspouse sacrée, entre mille*. » Elle dit entre mille, mays elle veut dire entre tons. C'est pourquoy cette dilection n'est pas dilection de simple excellence, ains une dilection incomparable; caria charité ayme Dieu par une estime et préférence de sa bonté si haute et relevée au-dessus de toute autre estime , que les autres amours , ou ne sont pas vrays amours en comparayson de cettuy-cy, ou s'ilz sont vrays amours , cettuy-cy est infiniment plus qu'amour. Et partant , Tbeotime , ce n'est pas un amour que les forces de la nature ni humaine , ni angelique puissent produire, ains le saint Esprit le donne et le respand en nos cœurs^; et comme nos âmes, qui donnent la vie à nos corps , n'ont pas leur origine de nos corps , mays sont mises dans nos corps par la providence naturelle de Dieu , ainsy la charité , qui donne la vie à nos cœurs , n'est pas extraitte de nos cœurs , mays elle y est versée comme une céleste liqueur par la providence surnaturelle de sa divine Majesté.
Nous l'appelions donq amitié surnaturelle pour cela; et de plus encor, par ce qu'elle regarde Dieu et tend à luy , non selon la science naturelle que nous avons de sa bonté, mays selon la connoissance surnaturelle de la foy. C'est pourquoy, avec la foy et l'espérance, elle fait sa résidence en la pointe et cime de l'esprit, et, comme une reyne de Majesté , elle est assise dans la volonté comme en son throsne, d'où elle respand sur toute l'ame ses suavités et douceurs , la rendant par ce moyen toute belle , aggreable et aymable à la divine bonté : de sorte que si l'ame est un royaume duquel le saint Esprit soit le roy, la charité est la reyne séante à sa dextre en robbed'or recamée de belles variétés^ ; si l'ame est une reyne espouse du grand roy céleste, la charité est sa couronne, qui embellit royalement sa teste; mays si l'ame avec-son corps est un petit monde, la charité est le soleil qui orne tout», eschauffe tout et vivifie tout.
1 Cant. Cant. V, 10. — « Rom. V. 5. — 3 Ps. XLIV, 10.