‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 272 sur 312 · LIVRE II, CHAPITRE XXI. 44f · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XXI. 44f

résolu *, « si quelqu'un disoit que le franc-arbitre de Thomme estant meu et incité de Dieu , ne coopère en rien en consentant à Dieu qui l'esmeut et l'appelle affin qu'il se dispose et prépare pour obtenir la grâce de la justification , et qu'il ne peut n'y consentir point s'il veut, » certes un tel seroit excommunié et reprouvé de l'Eglise. Que si nous ne repoussons point la grâce du saint amour, elle se va dilatant par des continuelz accroissemens dedans nos âmes jusques à ce qu'elles soyent entièrement converties : comme les grands fleuves , qui, trouvans les plaines ouvertes, se respandent et prennent tous-jours plus de place.

Que si l'inspiration nous ayant tirés à la foy ne rencontre point de résistance en nous, elle nous tire mesme jusques à la pénitence et charité. Saint Pierre, comme un apode , relevé par l'inspiration que les yeux de son maistre luy donnèrent , se laissant librement mouvoir et porter à ce doux vent du saint Esprit, regarde les yeux salutaires qui l'avoient excité ; il lit en iceux , comme au livre de vie , la douce semonce de pardon que la debonnaireté divine luy ofTre; il ea tire un juste motif d'espérance ; il sort de la cour, il considère l'horreur de son péché et le déteste , il pleure , il gémit , il prosterne son misérable cœur devant celuy de la miséricorde de son Seigneur, il crie mercy pour sa faute , il se resoult à une inviolable fidélité; et par ce progrès de mouvemens pratiqués à la faveur de la grâce qui le conduit , l'assiste et l'ayde contiuuellement, il parvient en fin à la sainte remission de ses péchés , passant ainsy de grâce en grâce , seloa que saint Prosper asseure , que sans la grâce on ne court point à la grâce.

Ainsy donc , pour conclurre ce point , l'ame prévenue de

la grâce , sentant les premiers attraitz et consentant à leur

douceur, comme revenant à soy après une si longue pasmay-

son, elle commence à souspirer ces paroles : «Helas ! ô mott

i Sess. VI, de Justilic, can. 4.

cher espoux , mon amy ! tirés-moi , je vous prie , et me prenés par dessous les bras, car je ne puis autrement aller ; mays si vous me tirés, nous courrons, vous en m'aydant par Todeur de vos parfums, et moy correspondant par mon foible consentement , et odorant vos suavités , qui me renforcent et revigorent toute, jusquesàce que le baume de vostre nom sacré, c'est à dire, l'onction salutaire de ma justification, soit respandu en moy.» Yoyés-vous, Tlieotime, elle ne prieroit pas si elle n'estoit excitée, mays si tost qu'elle l'est et qu'elle sent les attraitz elle prie qu'on la tire ; estant tirée elle court, mays elle ne courroit pas si les parfums qui l'attirent et par lesquelz on la tire ne luy avivoient le cœur par la force de leur odeur précieuse ; et comme elle court plus fort, et qu'elle s'approche de plus près de son céleste espoux, elle sent tousjours plus délicieusement les suavités qu'il respand, jusques à ce qu'en fin luy-mesme s'escoule dedans son cœur par manière de baume respandu; si qu'elle s'escrie, comme surprise de ce contentement non si tost attendu et inopiné : «0 mon espoux ! vous estes un baume versé dans mon sein : ce n'est pas merveille si les jeunes âmes vous chérissent » ! »

En cette façon , très-cher Theotime , l'inspiration céleste vient à nous et nous prévient, excitant nos volontés à l'amour sacré. Que si nous ne la repoussons pas, elle vient avec nous et nous environne pour nous inciter et pousser tous-jours plus avant ; et si nous ne l'abandonnons , elle ne nous abandonne point qu'elle ne nous ait rendus au port de la trèssainte charité, faysant pour nous les trois offices que le grand ange Raphaël fit pour son cher Tobie : car elle nous guide «n tout nostre voyage de la sainte pénitence , elle nous garantit des perilz , et des assautz du diable , et nous console , minime et fortifie en nos difiicultés.

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