LIVRE m, CHAPITRE I
car l'outrecuidance de ceux qui haïssent Dieu monte tousjours , dit le grand roy David*, et les bons croissent, comme l'aube du jour , de splendeur en splendeur. Et de demeurer en un estât de consistance longuement il est impossible : qui ne gaigne , perd en ce traffîc ; qui ne monte descend en cette eschelle ; qui n'est vainqueur est vaincu en ce combat. Nous vivons entre les hazards des batailles que nos ennemis nous livrent : si nous ne résistons , nous périssons ; et nous ne pouvons résister sans surmonter, ni surmonter sans victoire. Car, comme dit le glorieux saint Bernard ^, c( il est escrit tres-specialement de l'homme que jamais il nest en un mesme estât ^; il faut ou qu'il avance, ou qu'il retourne en arrière. Tous courent, mais un seul emporte le prix : coures en sorte que vous l'ohteniés^. Qui est le prix, sinon Jesus-Christ ? et comme le pourrés-vous appréhender, si vous ne le suives? Que si vous le suives , vous irés et courrés tous-jours ; car il ne s'arresta jamais, ains continua la course de son amour et obéissance jusques à la mort, et la mort de la croix. »
Allés donc, dit saint Bernard, allés, dis-je avec luy , allés, mon cherTheotime, et n'ayés point d'autres bornes que celles de vostre vie ; et tandis qu'elle durera , coures après ce Sauveur : mais coures ardemment et vistement ; car de quoy vous servira de le suivre , si vous n'estes si heureux que de l'acconsuivre? Escoutons le prophète : « J'ay incliné mon cœur à faire vos justifications éternellement * : )^ il ne dit pas qu'il les gardera pour un tems , mais pour jamais ; et par ce qu'il veut éternellement bien faire , il aura un éternel salaire. « Bienheureux sont ceux qui sont purs en la voye, qui marchent enlaloy du Seigneur^;» malheureux sont ceux qui sont souillés , qui ne marchent point en la loy du Seigneur, Il n'appartient qu'à Sathan de dire qu'il sera « assis sur les
1 Ps .LXXIII, 23.-2 Ep. 253 ad Garinum. (R.) — 3 Job, XIV, 2. — * I Cor. . IX, 24. — 5 Ps. CXVIII, 112. — 6 ihid,, 1.
4S6 DE l'amour de dieu,
flancs d'Aquilon *. )> Détestable ! tu seras assis! lié ! ne con- Bois-tu pas que tu es au chemin , et que le chemin n'est pas feiit pour s'asseoir, mais pour marcher? Et il est tellement fait pour marcher, que marcher s'appelle cheminer. Et Dieu parlant à l'un de ses plus grands amis : «Marche , luy dit-il, devant moy, et sois parfait ^ »
La vraye vertu n'a point de limites, elle va tous-jours outre , mais surtout la sainte charité, qui est la vertu des vertus , et laquelle ayant un objet infini seroit capable de devenir infinie, si elle rencontroit un cœur capable de Finfinité , rien n'empeschant cet amour d'estre infini que la condition de la volonté qui le reçoit et qui doit agir par iceluy ; condition à rayson de laquelle, comme jamais personne ne verra Dieu autant qu'il est visible, aussi onques nul ne le peut aymer autant qu'il est aymable : le cœur qui pourroit aymer Dieu d'un amour égal à la divine bonté auroit une Tolonté infiniment bonne ; et cela ne peut estre qu'en Dieu seul. La charité donc entre nous peut estre perfectionnée jusques à l'infini, mais exclusivement; c'est-dire, la charité peut estre rendue de plus en plus et tous-jours plus excellente, mais non pas que jr'jiais elle puisse estre infinie. L'esprit de Dieu peut eslever le nostre et l'appliquer à toutes les actions surnaturelles qu'il luy plait, tandis qu'elles ne sont pas infinies , d'autant qu'entre les choses petites et les grandes, pour excessives qu'elles soient, il y a tous-jours quelque sorte de proportion , pourveu que l'excès des excessives ne soit pas infini ; mais entre le fini et l'infini il n'y a nulle proportion , et pour y en mettre il faudroit ou relever le fini et le rendre infini , ou ravaller l'infini et le rendre fini : ce qui ne peut estre.
De sorte que la charité mesme qui est en nostre Rédempteur en tant qu'il est homme , quoy qu'elle soit grande audessus de tout ce que les anges et les hommes peuvent
î-'Isa. XIV, 13. — 2 Geaes. XVII, 1.
<îomprenclre , si est-ce qu'elle n'est pas infinie en son estre et d'elle-mesîiie , ains seulement en l'estime de sa dignité et de son mérite , par ce qu'elle est la charité d'une personne d'infinie excellence , c'est-à-dire, d'une personne divine , qui est le Filz éternel du Père tout-puissant.
Cependant c'est une faveur extrême pour nos âmes qu'elles puissent croistre sans fin de plus en plus en l'amour de leur Dieu , tandis qu'elles sont en cette vie caduque ,
Montant à la vie éternelle De vertu en vertu nouvelle i,