‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 277 sur 312 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Combien nostre Seigneur a rendu aysé l'accroissement de Vamour,

Voyés-vous , Theotime , ce verre d'eau , ou ce petit morceau de pain qu'une sainte ame donne au pauvre pour Dieu: c'est peu de fait, certes, et chose presque indigne de considération selon le jugement humain; Dieu neantmoins le recompense, et tout soudain donne pour cela quelque accroissement de charité. Les poilz de chèvre présentés anciennement au tahernacle estoient hien receuz , et tenoient lieu entre les saintes offrandes; et les petites actions qui procèdent de la charité sont aggreables à Dieu , et ont leur place entre les mérites. Car, comme en l'Arabie heureuse , non seulement les plantes de nature aromatique, mais toutes les autres sont odorantes, participant au bonheur de ce solage : ainsy en l'ame charitable non seulement les œuvres excellentes de leur nature, mais aussi les petites besoignes, se ressentent de la vertu du saint amour, et sont en bonne odeur devant la majesté de Dieu, qui à leur considération augmente la sainte charité. Or je dis que Dieu fait cela, par <ce que la charité ne produit pas ses accroissemens comme un

1 Ps. LXXXIII, 8. — « Matth. X, 42 — » Exod. XXXV, 23.

arbre qui pousse ses rameaux et les fait sortir par sa propre vertu les uns des autres ; ains , comme la foy, l'espérance et la charité sont des vertuz qui ont leur origine en la bonté divine, aussi en tirent-elles leur augmentation et perfection, à guise des avettes, lesquelles estant extraittes du miel, prennent aussi leur nourriture d'iceluy.

Par quoy , tout ainsy que les perles prennent non seulement leur naissance, mais aussi leur aliment de la rosée, les meres-perles ouvrant pour cet effet leurs escailles du costé du ciel , comme pour mendier les gouttes que la fraischeur de l'air fait escouler à l'aube du jour : de mesme, ayans receu la foy, l'espérance et la charité de la bonté céleste , nous devons tous-jours retourner nos cœurs et les tenir tendus de ce cosfé là , pour en impetrer la continuation et l'accroissement des mesmes vertus, a 0 Seigneur! nous fait dire la sainte Eglise nostre mère , donnés-nous l'augmentation de la foy, de l'espérance et de la charité*; « et c'est à l'imitation de ceux qui disoient au Sauveur : a Seigneur, accroisses la foy en nous ^; )) et selon l'advis de saint Paul, qui asseureque ccDieu seul est puissant de faire abonder en nous toute grâce ^. »

C'est donc Dieu qui fait cet accroissement en considération de l'emploite que nous faysons de sa grâce , selon qu'il est escrit : « Aceluy qui a , » c'est à dire , qui employé bien les faveurs reçeues , ce on luy en donnera davantage , et il abondera \ » Ainsi se pratique l'exhortation du Sauveur : c( Amassés des thresors au ciel ^: » comme s'il disoit : Adjoustés tous-jours des nouvelles bonnes œuvres aux précédentes; car ce sont les pièces desquelles vos thresors doivent estre composés ! le jeusne, l'orayson , Paumosne. Or, comme au thresor du temple les deux petites pittes de la pauvre vefve furent estimées % et qu'en effet, par l'addition des petites pièces les thresors s'aggrandissent, et leur valeur s'augmente d'autant :

1 Or.nio Dom. XIII post Pontée. — ^ Luc. XVK, 5. — 3 U Cor. IX, 8. — * ûiaith. XIII, 12. — 6 Matth. YI, 20. — e Luc. XXI 2.

LTVRE m, CHAPITRE II. 459

ainsy les moindres petites bonnes œuvres, quoyque faites un peu laschement, et non selon toute l'estenduë des forces de la charité que Fon a, ne laissent pas d'estre aggreables à Dieu, et d'avoir leur valeur auprès de luy ; de sorte qu'encor que d'elles-mesmes elles ne puissent pas causer aucun accroisse-' nient à l'amour précèdent, estant de moindre vigueur que luy, la providence divine toutefois , qui en tient compte et par sa bonté en fait estât , les recompense soudain de Paccroissement de la charité pour le présent , et de l'assignation d'une plus grande gloire au ciel pour l'advenir.

Thootime , les abeilles font le miel délicieux , qui est leur ouvrage de haut prix ; mais la cire , qu'elles font aussi , ne laisse pas pour cela de valoir quelque chose , et de rendre leur travail recommanda])le. Le cœur amoureux doit tascher de produire ses œuvres avec grande ferveur et de haute estime , alïin d'augmenter puissamment sa charité : mais si toutefois il en produit de moindres, il ne perdra point la recompense ; car Dieu luy en sçaura gré , c'est-à-dire , Fen aymera tous-jours un peu plus. Or jamais Dieu n'ayme davantage une ame qui a de la charité qu'il ne luy en donne aussi davantage , nostre amour envers luy estant le propre et particulier effet de son amour envers nous.

A mesure que nous regardons plus vivement nostre ressemblance qui paroist en un miroûer, elle nous regarde aussi plus attentivement ; et à mesure que Dieu jette plus amoureusement ses doux yeux sur nostre ame , qui est faite à son image et semblance , nostre ame réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement e* ardemment , correspondant selon sa petitesse à tous les accroissemens que cette souveraine douceur fait de son divin amour envers elle. Certes le sacré concile de Trente parle ainsy : a Si quelqu'un dit que la justice receuë n'est pas conservée, et que mesmes elle n'est pas augmentée devant Dieu par bonnes œuvres , mays que les œuvres sont seulement fruitz et signes delà justili-

cation acquise, et non pas cause de l'augmenter, anatlieme.» Voyés-vous, Theotime? la justification qui se fait par lâchante est augmentée par les bonnes œuvres, et ce qu'il faut remarquer, c'est par les bonnes œuvres sans exception ; car, comme dit excellemment saint Bernard sur un autre sujet, rien n'est excepté où rien n'est distingué ; le concile parle des bonnes œuvres indistinctement et sans reserve , nous donnant à connoistre que non seulement les grandes et ferventes, ains aussi les petites et foibles, font augmenter la sainte charité ; mais les grandes grandement , et les petites beaucoup moins.

Tel est l'amour que Dieu porte à nos âmes , tel le désir de nous faire croistre en celuy que nous luy devons porter : sa divine suavité nous rend toutes choses utiles; elle prend tout à nostre advanlage; elle fait valoir à nostre prouffît toutes nos besoignes , pour basses et débiles qu'elles soyent.

Au commerce des vertus morales, les petites œuvres ne donnent point d'accroissement à la vertu de laquelle elles procèdent; ains, si elles sont bien petites, elles raffoiblissent. Car une grande libéralité périt quand elle s'amuse à donner des choses de peu, et de libéralité elle devient chicheté. JMais au traffic des vertus qui viennent de la miséricorde divine , et sur tout de la charité , toutes œuvres donnent accroissement. Or ce n'est pas merveille si l'amour sacré, comme roy des vertus, n'a rien, ou petit ou grand, qui ne soit aymable, puisque le bausme , prince des arbres aromatiques , n'a ni escorce ni feuille qui ne soit odorante : et que pourroit produire l'amour qui ne fut digne d'amour et ne tendit à l'amour?

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