CHAPITRE IV
ensemble ; au notaire duquel il est parlé en la vie de saint AnthoinedePadoue , qui, ayant toute sa vie esté un faux vilain , fut neantmoins martyr en sa mort ; et à mille autres que nous avons veu et leu avoir esté si heureux que de mourir bons , ayans vescu mauvais. Et quant à ceux-cy, ilz n'ont pas besoin de grande variété de secours ; ains , si quelque grande tentation ne leur survient, ilz peuvent faire une si courte persévérance avec la seule charité qui leur est donnée , et les assistences par lesquelles ilz se sont convertis; car ilz arrivent au port sans navigation , et font leur pèlerinage en un seul sault, que la puissante miséricorde de Dieu leur fait faire si à propos que leurs ennemis les voyent triomrpher avant que de les sentir combattre : de sorte que leur conversion et leur persévérance n'est presque qu'une mesme chose ; et qui voudroit parler exactement selon la propriété des motz , la grâce qu'ilz reçoivent de Dieu d'avoir aussi tost l'yssuë que le commencement de leur prétention ne sçauroit estre bonnement appellée persévérance ; bien que toutesfois, par ce que , quant à l'effet , elle tient lieu de persévérance en ce qu'elle donne le salut , nous ne laissons pas aussi de la comprendre sous le nom de persévérance. En plusieurs, au contraire, la persévérance est plus longue , comme en sainte Anne la prophetesse , en saint Jean l'Evangeliste , saint Paul premier hermite , saint Hilanon, saint Romual , saint François de Paule ; et ceux-cy ont eu besoin de mille sortes de diverses assistences , selon la variété des avantures de leur pèlerinage et de la durée d'iceluy.
Tous-jours neantmoins la persévérance est le don le plus désirable que nous puissions espérer en cette vie , et lequel , comme parle le sacré Concile, nous ne pouvons avoir d'ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir celuy qui est debout, et relever celuy qui tumbe. C'est pourquoy il le faut continuellement demander, employant les moyens que Dieu nous a. enseignés pour l'obtenir; l'orayson, le jeusne, l'aumosmi.
l'usage des sacremens, la hantise des bons, l'oûye et la lecture des saintes paroles.
Or, par ce que le don de Torayson et de la dévotion est libéralement accordé à tous ceux qui de bon cœur veulent consentir aux inspirations célestes , il est par conséquent en nostre pouvoir de persévérer. Non certes que je veuille dire que la persévérance ait son origine de nostre pouvoir; car au contraire je sçay qu'elle procède de la miséricorde divine, de laquelle elle est un don tres-precieux ; mais je veux dire qu'encor qu'elle ne prouvient pas de nostre pouvoir, elle vient neantmoins en nostre pouvoir par le moyen de nostre vouloir, que nous ne sçaurions nier estre en nostre pouvoir : car, bien que la grâce divine nous soit nécessaire pour vouloir persévérer, si est-ce que ce vouloir est en nostre pouvoir, par ce que la grâce céleste ne manque jamais à nostre vouloir, tandis que nostre vouloir ne défaut pas à nostre pouvoir. Et de fait , selon l'opinion du grand saint Bernard , nous pouvons tous dire en vérité après TApostre que «ni la mort, ni la vie, ni les forces , ni les anges, ni la profondeur, ni la hauteur ne nous pourra jamais séparer de la charité de Dieu qui est en Jesus-Christ * » : ouy, car nulle créature ne nous^ peut arracher de ce saint amour ; mais nous pouvons nous-' mêmes seulz le quitter et l'abandonner par nostre propre volonté , hors laquelle il n'y a rien à craindre pour ce regard.
Ainsy, très-cher Theotime, nous devons , selon l'advis du saint Concile, mettre toute nostre espérance en Dieu, qui parachèvera nostre salut qu'il a commencé en nous, pourveu que nous ne manquions pas à sa grâce ; car il ne faut pas penser que celuy qui dit au paralytique : « Va, et ne veuille plus pécher ^, » ne luy donnast aussi le pouvoir d'éviter le vouloir qu'il luy defendoit. Et certes il n'exhorteroif jamais les fidèles à persévérer, s'il n'estoit prest à leur en donner le pouvoir : « Sois jBdele jusques à la mort, dit-il à l'evesque
1 Rom. VIII, 38 — « Joan. Y, 14.