CHAPITRE VIII
quand elle mettoit son corps angelique au repos du sommeil : Or sus, reposés, disoit-elle, ô tabernacle de Talliance, arche de la sainteté , throsne de la divinité ; allegés-vous un. peu de vostre lassitude , et reparés vos forces par cette douce tranquillité.
Et puis , mon cher Theotime , ne sçavés-vous pas que les songes mauvais, procurés volontairement par les pensées dépravées du jour, tiennent en quelque sorte lieu de péché, par ce que ce sont comme des dépendances et exécutions de la malice précédente? Ainsy, certes, les songes prouvenans des saintes affections de la veille sont estimés vertueux et sacrés. Mon Dieu! Theotime, quelle consolation d'ouïr saint Chrysostome * racontant un jour à son peuple la véhémence ds l'amour qu'il luyportoit! « La nécessité du sommeil, dit-il, pressant nos paupières, la tirannie de nostre amour envers vous excite les yeux de nostre esprit, et maintefois emmj mon sommeil il m'a esté advis que je vous parlois; car Vamt a accoustumé de voir en songe par imagination ce qu'elle pense parmi la journée. Ainsy, ne vous voy ans pas des yeux de la chair, nous vous voyons des yeux de la charité. » Hé! doux Jésus , qu'est-ce que devoit songer vostre tres-sainte mère lorsqu'elle dormoit, et que son cœur veilloit? Ne songeoit-elle point de vous voir encor plié dans ses entrailles^ comme vous fustes neuf mois , ou bien pendant à ses mammelles, et pressant doucement le sacré chicheron de son tetin virginal ? Helas ! que de douceurs en cette ame ! Peut-estre songea-elle maintesfois que , comme nostre Seigneur avoit jadis souvent dormi sur sa poitrine, ainsy qu'un petit aignelet sur le flanc mollet de sa mère , de mesme aussi elle dormoit dans son costé percé, comme une blanche colombe dans le trou d'un rocher asseuré ^ : si que son dormir estoU tout pareil à l'extase quant à l'opération de l'esprit, bien que, quant au corps, ce fut un doux et gracieux allégement efc
« Hom. 10 de pceaitcntia. (R.) — « Gant. Gant. II, 14.
i. Si
482 i)E l'amour de dieu,
repos. Mays si jamais elle songea, comme l'ancien Joseph *, à sa grandeur future , quand au ciel elle seroit revestue du soleil , couronnée d'estoiles , et la lune à ses pieds -, c'est à dire , toute environnée de la gloire de son Filz , couronnée de celle des saintz , et l'univers sous elle ; ou que , comme Jacob , elle vid le progrés et les fruitz de la rédemption faite par son Filz en faveur des anges et des hommes : Theotime , qui pourroit jamais s'imaginer l'immensité de si grandes délices ? Que de colloques avec son cher enfant ! que de suavités de toutes partz !
Mays voyés, je vous prie, que ni je ne dis, ni je ne veux dire que cette ame tant privilégiée de la Mère de Dieu ait esté privée de l'usage derayson en son sommeil. Plusieurs ont estimé que Salomon en ce beau songe , quoyque vray songe , auquel il demanda et récent le don de son incomparable sagesse % eut un véritable exercice de son franc arbitre, à cause de l'éloquence judicieuse du discours qu'il y fit , du choix plein de discernement auquel il se détermina , et de la prière très-excellente dont il usa; le tout sans aucun meslange d'impertinence , ou d'aucun détraquement d'esprit, Mays combien donq y a-il plus d'apparence que la mère du vray Salomon ait eu l'usage de rayson en son sommeil, c'est à dire , comme Salomon mesme la fait parler , que son cœur ait veillé tandis qu'elle dormoitM Certes, que saint Jean eust l'exercice de son esprit dans le ventre mesme de sa mère , ce fut une bien plus grande merveille. Et pourquoy donq en refuserions-nous une moindre à celle pour laquelle et à laquelle Dieu a fait plus de faveurs qu'il ne fît ni fera jamais pour tout le reste des créatures?
En somme, comme l'abeston, pierre précieuse, conserve à jamais le feu qu'il a conceu par une propriété nonpareille , ainsy le cœur de la Yierge mère demeura perpétuellement
1 Gènes. XXXVII, 5. — « Apoc. XII, a. -- a ni Reg, III, 5, et seq. — « Gant. Cant. V, 2.
LTVllE TTI, CITAPTTP.E IX. 483
enflammé du saint amour qu'eih^ récent de son Filz : mays avec cette différence, que le feu de Fabeston, qui ne peut ■ estre esteint, ne peut non plus estre aggrandi ; et les flammes sacrées de la Yierge, ne pouvant ni périr, ni diminuer, ni /demeurer en mesme estât, ne cessèrent jamais de prendre des accroissemens incroyables jusques au ciel , lieu de leur origine : tant il est vray que cette mère est ce la mère de belle dilection ^ î » c'est à dire , la plus aymable comme la plus amante, et la plus amante comme la plus aymée mère de cet unique Filz , qui est aussi le plus aymable , le plus amant et le plus aymé Filz de cette unique mère.