LIVRE m, CHAPITRE XV
Menheureux , ni tous ensemble , ne la verront ou savoureront totalement. Cette infinité divine aura tous-jours infiniment plus d'excellences que nous ne sçaurions avoir de suffisance et de capacité ; et nous aurons un contentement indicible de connoistre qu'après avoir assouvi tout le désir de nostre cœur, et remply pleinement sa capacité en la jouissance du bien infiny qui est Dieu, neantmoins il restera encor en cette infinité des infinies perfections à voir, à jouii^ et posséder , que sa divine Majesté entend et void elle seule , elle seule se comprenant soy-mesme.
Ainsy les poissons jouissent de la grandeur incroiable de rOcean ; et jamais pourtant aucun poisson , ni mesme toute la multitude des poissons , ne vid toutes les plages , ni ne trempa ses escailles en toutes les eaux de la mer. Et les oyseaux s'esgayent à leur gré dans la vasteté de Tair ; mays jamais aucun oyseau , ni mesme toute la race des oyseaux ensemble , n'a battu des aisles toutes les contrées de l'air, et n'est jamais parvenu à la suprême région d'iceluy. Ah ! Theotime, nos espritz, à leur gré, et selon toute l'estenduë de leurs souhaitz, nageront en l'océan et voleront en l'air de la Divinité , et se resjouiront éternellement de voir que cet air est tant infiny, cet océan si vaste, qu'il ne peut estre mesuré par leurs aisles, et que, jouissans sans reserve ni exception quelconque de tout cet abisme infini de la Divinité, ilz ne peuvent neantmoins jamais esgaler leur jouissance à cette infinité , laquelle demeure tous-jours infiniment infinie au* dessus de leur capacité.
Et sur ce sujet les espritz bienheureux sont ravis de deux admirations : l'une pour l'infinie beauté qu'ilz contemplent, et l'autre pour l'abisme de l'infinité qui reste à voir en cette mesme beauté. 0 Dieu ! que ce qu'ilz voyent est admirable ! mays, ô Dieu ! que ce qu'ilz ne voyent pas l'est beaucoup plus', et toutefois, Theotime, la tres-sainte beauté qu'ilz voyent estant infinie, elle les rend parfaitement satisfaitz et
SOO DE l'amour de diett,
assouvis; et se contentans d'en jouir selon le rang qu'ilz tiennent au ciel , à cause de la tres-aymahle providence divine qui en a ainsy ordonné , ilz convertissent la connoissance qu'ilz ont de ne posséder pas , ni ne pouvoir posséder totalement leur objet , en une simple complaysance d'admiration , par laquelle ilz ont une joye souveraine de voir que la beauté qu'ilz ayment est tellement infinie qu'elle ne peut estre totalement conneuë que par elle-mesme. Car en cela consiste la divinité de cette beauté infinie , ou la beauté de cette infinie Divinité.