II* PARTIE, CHAPITRE XIH
du costé de la chose ayinée, leur cœur plein d'affection envers elle , leur bouche remplie de ses louanges , et qu'en son absence ilz ne perdent point d'occasion de tesmoigner leurs passions par lettres, et ne treuvent point d'arbre sur l'escorce duquel ilz n'esciivent le nom de ce qu'ilz ayment ; ainsy ceux qui ayment Dieu ne peuvent cesser de penser en luy, respirer pour luy, aspirer à luy et parler de luy, et voudroient, s'il estoit possible , graver sur la poitrine de toutes les personnes du monde le saint et sacré nom de Jésus.
A quoy mesme toutes choses Ls invitent , et n'y a créature qui ne leur annonce la louange de leur bienaymé ; et comme dit saint Augustin , après saint Anthoine , tout ce ce qui est au monde leur parle d'un langage muet, mais fort intelligible, en faveur de leur amour; toutes choses les provoquent à des bonnes pensées, desquelles par après naissent force saillies et aspirations en Dieu. En voyci quelques exemples. Saint Grégoire , evesque de Nazianze , ainsy que luy-mesmc racontoit à son peuple , se promenant sur le rivage de la mer , consideroit comme les ondes s'avançans sur la grève laissoient des coquilles et petitz cornetz, tiges d'herbes , petites huistres , et semblables broûilleries que la mer rejettoit et, par manière de dire, crachoit dessus le bord ; puis, revenant par des autres vagues, elle reprenoit et engloutissoit derechef une partie de cela, tandis que les rochers des environs demeuroient fermes et immobiles, quoy que les eaux vinssent rudement battre contre iceux. Or sur cela il fit cette belle pensée : que les foibles , comme coquilles , €ornetz et tiges d'herbes , se laissent emporter tantost à l'affliction , tantost à la consolation , à la mercy des ondes et vagues de la fortune , mays que les grands courages demeurent fermes et immobiles à toutes sortes d'orages ; et de cette pensée il fit naistre ces eslancemens de David : « 0 Seigneur! sauvés-moy, car les eaux ont pénétré jusques à mon ame. 0 Seigneur! delivrés-moy du profond des eaux : je suis porté
au profond de la mer, et la tempeste m'a submergé.» Car alors il estoit en affliction , pour la malheureuse usurpation que Maximus avoit entrepris sur son evesché. Saint Fulgence, evesque de Ruspe, se trouvant en une assemblée générale Je la noblesse romaine , que Theodoric, roy des Goths , haranguoit , et voyant la splendeur de tant de seigneurs qui estoient en rang, chacun selon sa qualité : « 0 Dieu! dit-il, combien doit estre belle la lîierusalem céleste, puisqu'icy bas on void si pompeuse Rome la terrestre! Et si en ce monde tant de splendeur est concédée aux amateurs de la vanité, quelle gloire doit estre réservée en l'autre monde aux contemplateurs de la vérité ! » On dit que saint Anselme, archevesque de Cantorbie (duquel la naissance a grandement honnoré nos montaignes) , estoit admirable en cette pratique des bonnes pensées. Un levreau pressé des chiens accourut sous le cheval de ce saint prélat , qui pour lors voyageoit , comme a un refuge que le péril eminent de la mort lui suggeroit ; et les chiens, clabaudans tout autour, n'osoient entreprendre de violer l'immunité à laquelle leur proye avoit eu recours : spectacle , certes , extraordinaire , qui faysoit rire tout le train , tandis que le grand Anselme pleurant et gémissant • «Ha! vous ries, disoit-il ; mays la pauvre beste ne rit pas. Les ennemis de l'ame , poursuivie et malmenée par divers destours en toutes sortes de péchés , l'attendent au destroit de la mort pour la ravir et dévorer ; et elle , toute effrayée , cherche partout secours et refuge : que si elle n'en treuve point, ses ennemis s'en moquent et s'en rient. » Ce qu'ayant dit , il s'en alla souspirant. Constantin le Grand escrivit honnorablement à saint Antoine ; de quoy les religieux qui estoient autour de luy furent fort estonnés. Et il leur dit : ce Comme admirés-vous qu'un roy escrive à un homme' Admirés plus tost de quoy Dieu éternel a escrit sa loy aux mortelz , ains leur a parlé bouche à bouche en la personne de son Filz. Saint François voyant une brebis toute seule emmy
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Tin troupeau de boucz : «Regardés, dit-il à son compaignon, comme cette pauvre brebis est douce parmy ces chèvres: nostre Seigneur alloit ainsy doux et humble entre les pharisiens.» Et voyant une autre fois un petit aignelet mangé par un pourceau : « Hé ! petit aignelet , dit-il tout en pleurant , que tu représentes vivement la mort de mon Sauveur ! »
Ce grand personnage de nostre aage, François Borgia, pour lors encores duc de Candie , allant à la chasse , faysoit mille dévotes conceptions. « J'admirois , disoit-il luy-mesme par après, comme les faucons reviennent sur le poing , se laissent couvrir les yeux et attacher à la perche , et que les hommes se rendent si revesches à la voix de Dieu. » Le grand saint Basile dit que la rose emmy les espines fait cette remoustrance aux hommes : «Ce qui est de plus aggreable en ce monde, ô mortelz ! est meslé de tristesse ; rien n'y est pur : le regret y est tous-jours collé à l'allégresse , la viduité au mariage , le soin à la fertilité , l'ignominie à la gloire , la despence aux honneurs, le degoust aux délices, et la maladie à la santé .)) « C'est une belle fleur, dit ce saint personnage, que la rose; mais elle me donne une grande tristesse, m'advertissant de mon péché, pour lequel la terre a esté condamnée de porter les espines. » Une ame dévote regardant un ruisseau, et y voyant le ciel représenté avec les estoilles en une nuit bien sereine : « 0 mon Dieu ! dit-elle , ces mesmes estoilles seront dessous mes piedz quand vous m'aurés logée dans vos saintz tabernacles ; et comme les estoilles du ciel sont représentées en la terre , ainsy les hommes de la terre sont représentés au ciel en la vive fontayne de la charité divine.» L'autre voyant un fleuve flotter s' escrioit ainsi : «Mon àme n'aura jamais repos qu'elle ne soit abysmée dedans la mer de la divinité , qui est son origine. » Et sainte Françoise considérant un aggreable ruisseau , sur le rivage duquel elle s'estoit agenouillée pour prier, fut ravie en extase , répétant plusieurs fois ces paroles tout bellement : a La grâce de mon
Dieu coule ainsy doucement et souëfvement comme ce petit ruisseau. » Un autre voyant les arbres fleuris souspiroit : «Pourquoy suis-je seul defleury au jardin de l'Eglise?» Un autre voyant des petitz poussins ramassés sous leur mère : ccO Seigneur ! dit-il , conservés-noussousTombre de vos aisles.» L'autre voyant le tourne-soleil dit : « Quand sera-ce , mon Dieu , que mon ame suivra les attraitz de vostre bonté? » Et voyant des pensées de jardin, belles à la veuë, mais sans odeur : « Hé ! dit-il , telles sont mes cogitations : belles à dire, mais sans effet ni production. »
Voylà , ma Philothée , comme l'on tire les bonnes pensées et saintes aspirations de ce qui se présente en la variété de cette vie mortelle. Malheureux sont ceux qui des tournent les créatures de leur créateur pour les contourner au pecbé; bienheureux sont ceux qui contournent les créatures à la gloire de leur créateur, et employent leur vanité à l'honneur dç la vérité, a Certes , dit saint Grégoire Nazianzene , j'ay accoustumé de rapporter toutes choses à mon profit spirituel. » Lises le dévot epitaphe que saint Hierosme a fait de sa sainte Paule ; car c'est belle chose à voir comme il est tout parsemé des aspirations et conceptions sacrées qu'elle faysoit à toutes sortes de rencontres.
Or en cet exercice de la retraitte spirituelle et des oraysons jaculatoires gist la grande œuvre de la dévotion. Il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraysons; mais le manquement d'iceluy ne peut presque point estre reparé par aucun autre moyen. Sans iceluy on ne peut p :.s bien faire la vie contemplative , et ne sçauroit-on que mal faire la vie active ; sans iceluy le repos n'est qu'oysiveté , et le travail' qu'embarrassement : c'est pourquoy je vous conjure de l'embrasser de tout vostre cœur, sans jamais vous en départir.