‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 90 sur 312 · III* PARTIE, CHAPITRE XIÎ · texte numérisé non relu

III* PARTIE, CHAPITRE XIÎ

voluptés charnelles , lesquelles il tivoit neantmoins quelquefois expérimentées en sa jeunesse. Et de vray, tandis que les fruitz sont bien entiers , ilz peuvent estre conservés , les uns sur la paille, les autres dedans le sable, et les autres en leur propre feuillage ; mais estant une fois entamés, il est presque impossible de les garder que par le miel et le succre en confiture. Ainsy la chasteté qui n'est point encor blessée ni violée peut estre gardée en plusieurs sortes ; mays estant une, fois entamée , rien ne la peut conserver qu'une excellente dévotion, laquelle, comme j'ay souvent dit, est le vray miel et succre des espritz.

Les vierges ont besoin d'une chasteté extrêmement simple et douillette , pour bannir de leur cœur toutes sortes de curieuses pensées , et mespriser d'un mespris absolu toutes sortes de playsirs immondes , qui à la vérité ne méritent pas d'estre désirés par les hommes , puisque les asnes et pourceaux en sont plus capables qu'eux. Que donq ces âmes pures se gardent bien de jamais révoquer en doute que la chasteté ne soit incomparablement meilleure que tout ce qui luy est incompatible ; car , comme dit le grand saint Ilierosme , l'ennemi presse violemment les vierges au désir de l'essay des voluptés , les leur représentant infiniment plus playsantes et délicieuses qu'elles ne sont : ce qui souvent les trouble bien fort, tandis, dit ce saint Père, qu'elles estiment plus doux ce qu'elles ignorent. Car, comme le petit papillon, voyant la flamme, va curieusement voletant autour d'icelle pour essayer si elle est aussi douce que belle , et, pressé de cette fantasie , ne cesse point qu'il ne se perde au premier essay; ainsy les jeunes gens bien souvent se laissent tellement saysir de la fausse et sotte estime qu'ilz ont du playsir des flammes voluptueuses , qu'après plusieurs curieuses pensées ilz s'y vont en fin finale ruiner et perdre , plus soiz en cela que les papillons , d'autant que ceux-cy ont quehjue occasion de cuider que le feu soit délicieux puisqu'il est si

beim, OÙ ceux-là, sachans que ce qu'iiz recherchent est extrêmement deshonneste , ne laissent pas pour cela d'en surestimer la foie et brutale délectation.

Mais quant à ceux qui sont mariés , c'est chose véritable (et que neantmoins le vulgaire ne peut penser) que la chasteté leur est fort nécessaire , par ce qu'en eux elle ne consiste pas à s'abstenir absolument des playsirs charnelz , mays à se contenir entre les playsirs. Or comme ce commandement : courroucés'vous et ne péchés point , est à mon advis plus difficile que cettuy-cy : ne vous courroucés point , et qu'il est plus tost fait d'éviter la cholere que de la régler; aussi estil plus aysé de se garder tout à fait des voluptés charnelles que de garder la modération en icelles. Il est vray que la sainte licence du mariage a une force particulière pour esteindre le feu de la concupiscence ; mays l'infirmité de ceux qui en jouissent passe aysément de la permission à la dissolution , et de l'usage à l'abus ; et comme l'on void beaucoup de riches desrober, non point par indigence, mais par avarice, aussi void-on beaucoup de gens mariés se desborder par la seule intempérance et lubricité, nonobstant le légitime objet auquel ilz se devroient et pourroient arrester, leur concupiscence estant comme un feu volage qui va brusletant çà et là , sans s'attacher nulle part. C'est tous-jours chose dangereuse de prendre des medicamens violens , par ce que si l'on en prend plus qu'il ne faut , ou qu'ilz ne soient pas bien préparés , on en reçoit beaucoup de nuisance : le mariage a esté béni et ordonné en partie pour remède à la concupiscence , et c'est sans doute un tres-bon remède , mays violent neantmoins, et par conséquent tres-dangereux s'il n'est discrètement employé.

J'adj ouste que la variété des affaires humaines , outre les longues maladies, sépare souvent les maris d'avec leurs femmes. C'est pourquoy les mariés ont besoin de deux sortes de chasteté ; l'une pour l'abstinence absolue , quand ilz sont

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séparés es occasions que je viens de dire ; l'autre pour la modération, quand ilz sont ensemble en leur train ordinaire. Certes sainte Catherine de Sienne vid entre les damnés plusieurs âmes grandement tourmentées pour avoir violé la sainteté du mariage : ce qui es toit arrivé, disoit-elle, non pas pour la grandeur du péché , car les meurtres et les blasphèmes sont plus énormes , mais d'autant que ceux qui le commettent n'en fout point de conscience , et par conséquent continuent longuement en iceluy.

Vous voyés donq que la cliasteté est nécessaire à toutes sortes de gens, a Suives la paix avec tous , dit l'Apostre , et la sainteté, sans laquelle aucun ne verra Dieu. » Or par la sainteté il entend la chasteté , comme saint Ilierosme et saint Chrisostome ont remarqué. Non, Philothée, nul ne verra Dieu sans la chasteté ; nul n'habitera en son saint tabernacle qui ne soit net de cœur; et, comme dit le Sauveur mesnie , c( les chiens » et impudiques en seront bannis ; et : a bienheureux sont les netz de cœur, car ilz verront Dieu. »

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