Oeuvres complétes Volume 10
Ma fres chère et très aymée seur et fille en Jesiis- Christ , Dieu soit vostre repos et vostre consolation.
J'ay receu vos deux lettres par M. le Président Favre , im peu plus tard que vous ne pensiés et que je n'eusse désiré, mais assés tost pour me donner de la consolation , y voyant quelque tesmoignage de l'amendement de vostre esprit. Dieu en soit loué éternellement.
Pour responce, je vous diray premièrement, que je ne veux pas que vous usiés d'aucune parole de cérémonie ni d'excuse en mon endroit, puys que , par la volonté de Dieu, je vous porte toute l'affection que vous sçauriés désirer, et
* C'est la 45* de la collection -Biaise, et la 18^ di> livre II des ancienne! éditions.
ne m'en sçaurois empesciior. J'ayme vostre esprit fermement, parce que je pense que Dieu le veut, et tendrement, paieque je le xoy encor foible et jeune. Apportés donq toute en-i» fiance et liberté à m'escrire , et demandés ce que vous p; sh serés estre propre pour YC^ire bien. Cela soit dit nu,! f:,h pour toutes.
Je voy en vostre lettre une contradiction , laquelle vous y avés mise sans y penser- car vous me dites que vous estes délivrée de vostre inquiétude , et néanmoins je vous vov encor toute inquiète à ia recherche d'une précipitée perfection. Ayés patience , je vous diray tantost ce que c'est.
Vous me demandés si vous devés recevoir et prendre des sentimens; que sans eux vostre esprit languit, et.neanmoi.is vous ne pouvés les recevoir qu'avec soupçon, et vous semble que vous les devés rejeter. Une autre fois, si vous P^'escri\és sur quelque semblable sujet, donriés-moy exemple de Taction , de laquelle vous me demandés l'ad vis; comme seroit à dire, le quelqu'un de ces sentimens, qui vous aura donné le plus de soupçon pour n'estrepas receu : car j'apprendray bien mieux vostre intention. Cependant voyci un ad vis sur vos Ire demande.
Les sentimens et douceurs peuvent estre de l'amy ou de Tennemy , c'est à dire du malin esprit ou du très bon. Or on peut connoistre d'où ilz viennent , par certains signes que je ne sçaurois pas bien dire tous : en voicy seulement quelquesuns , qui suffiront.
Quand nous ne nous arrestons pas en iceux, mais .pie nous nous en servons comme de récréation, pour par .près faire plus constamment nostre besoigne et l'œuvre que Dieu nou^ia donnée en charge , c'est bon signe ; car Dieu nons en donne quelquesfois pour cet effect. Il condescend à nostre infirmité, il void nostre goust spirituel affady ; il nous inune un petit de saiisse, non affin que nous ne mangions (jiie la nais ^\h\n qu'elle nous provoque à manger la x'.aiiùù
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DE S. rUAXÇOIS DE ÎNAI.rS. 0
solide. C'f'st <!onq une bonne marque quaiisl lUi îie s'aiTeste pas aux sentimens; car le malin, donnant des se;itiiiiens, veut que Ton s'y arreste , et , qu'en ne mangeant que la sausse, noëtre eslomaeli spirituel en soit aifoibly et gasté petit à petit.
Secondement, les bons sentimens ne nous suggèrent point des pensées d'orgueil; mais au contraire, si le malin prend occasion d'iceux de nous en donner , ilz nous fortifient à les rejetter; si que la partie supérieure demeure toute humble et sousmise, reconnoissant que Caleb et Josué n'eussent janiiis rapporté leraysin de la terre de promission, pour amorcer les Israélites à la conquesîe d'icelle, s'ilz n'eussent pensé que leurs courages estoyent foibles et auroyent besoin d'estre piqués : si qu'au lieu de s'estimer quelque chose par le sentiment, la partie superieijre juge et reconnoist sa foiblesse, et s'humilie amoureusement devant son espoux, qui respand son baume et son parfum, affin que les jeunes fillettes et tendres âmes comme elle , le reconnoissent , Fayment et le suyvent; là où le mauvais sentiment nous arrestant , au liée de nous faire penser à nostre foiblesse, nous fait penser qu'il nous est donné pour recompense et guerdon.
Le bon sentiment passé ne nous laisse pas affoiblis , mais fortifiés; ni affligés, mais consolés : le mauvais, au contraire, arrivant, nous donne quelque allégresse, et, partant, nous laisse pleins d'angoisses. Le bon sentiment, à son despart, nous recommande qu'en son absence nous caressions , servions et suyvions la vertu, pour l'advancement de laquelle il nous avoit esté donné : le mauvais nous fait croire qu'avi c luy la vertu s'en va, et que nous ne la sçaurions bien servj'.
Bref, le bon ne désire point d'estre aymé, mais seulcir.ent que l'on ayme celuy qui le donne (non qu'il ne nous donne sujet de l'aymer, mais ce n'est pas cela qu'il cherche), là où le mauvais veut que l'on l'ayme sur tout.
Et partant, le bon ne nous empresse pas aie recherciier ni
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à le caresser; mais la vertu, que nous procure le mauvais, nous empresse et inquiète à la rechercher incessamment.
Par ces quatre ou cinq marques , vous pourrés connoistre d'où siennent vos sentimens : et, venans de Dieu , il ne faut pas les rejeter; mais, reconnoissant que vous estes encor un pauvre petit enfant , prenés le lait des mammelles de voslrepere, qui, par la compassion qu'il vous porte, vous fait encor l'office de mère. Tes mammelles, dit Fespoux à sa iiieu-aymée ', sont meilleures que le vin, fracjrantes et odoriferantes de très bons onguens et baume. Elles sont comparées au vin, parce qu'elles resjouyssent, animent, et font faire honne digestion à l'estomach spirituel, lequel, sans ces petites consolations , ne pourroit pas quelquesfois digérer les travaux qu'il luy faut recevoir. Rvcevés-les donq au nom de Dieu , avec cette seule condition , que vous soyés preste à ne les rece^'Sr pas, et ne les aymer pas , et les rejetter , quand vous connoistrés, par Fadvis de vos Supérieurs, qu'ilz ne sont pas bons ni à la gloire de Dieu ; et que vous soyés preste de vivre sans cela, quand Dieu vous en jugera digne et capable. Recevés-les donq, dis-je, ma chère seur, vous estimant foible de Festomach spirituel , puys que le médecin vous donne du vin , nonobstant les fièvres des imperfectioiis qui sont en vous. Que si S. Paul conseille du vin à son disciple pour la foiblesse corporelle , je vous en puis conseiller du spirituel pour la spirituelle.
Voyla ma response assés clairement, ce me semble, à l.i- -quelle j'adjouste que vous ne faciès jamais de difficulté (!e recevoir ce que Dieu vous envoyé à dexlre ou à gauche, avec la préparation et résignation que je vous ay dite ; et quand vous sériés la plus parfaitte du monde , vous ne devriés pas refuser ce que Dieu vous donne , h condition d'estre preste à le refuser si tel estoit son playsir : néanmoins vous devés croire que quand Dieu vous envoyera ces sentimens, c'est
* Meliora sunt ubera tua vino. fragranlia uncruenlis optimis. Gaiit,, î, 1, 2,
DE S. IKAiNÇUlS DE SALES. 5
pour ^ost^e imperfection, laquelle il faut combattre, non pas les sentimens qui servent contre* elle.
Et pour vous, j'ay seulement un scrupule, en ce que vous me dites que ces sentimens sont de la créature ; mais je pense que vous avés voulu dire qu'ilz viennent à vous par la créature , et néanmoins de Dieu ; car il me semble que , par le reste de vostre lettre, vous m'en donnés des argnmens. Mais quand ilz seroyent de la créature , encor ne seroyent-ilz pas à rejetter, puys qu'ilz conduisent à Dieu, ou au moins qu'on les y conduit; il faudroit seulement prendre garde à ne se point laisser surprendre, selon les règles générales de l'usage des créatures.
Je vous diray maintenant ce que je vous avois promis. Il me semble que je vous voy empressée avec grande inquiétude à la queste de la perfection; car c'est cela qui vous a fait craindre ces petites consolations et ces sentimens. Or, je vous dis en vérité, comme il est escrit au livre des Rois * : Dieu n'est ni au vent fort, ni en l'agitation, ni en ces feux, mais en cette douce et tranquille portée d'un vent presque imperceptible.
Laissés-vous gouverner à Dieu, ne pensés pas tant à vousmesme. Si vous désirés que je vous commande, puys qu« vostre mère maistresse le veut, je le feray volontier, et vous commanderay premièrement qu'ayant une générale et universelle resolution de servir Dieu en la meilleure façon que vous pourrés, vous ne vous amusiés pas à examiner et espliiclier subtilement quelle est la meilleure façon. C'est une im« pertinence propre à la condition de vostre esprit deslié et pointu, qui veut tyranniser vostre volonté, et la contrerooler avec supercherie et subtilité.
Vous sçavés que Dieu veut en gênerai qu'on le serve , en Faymant sur tout, et nostre prochain comme nous-mesmesj en particulier il veut que vous gardiés une règle ! cela suf-
i m, Rois^ XIX, 11,12, 13.
fit; il le faut faire à la bonne foy, sans finesse et subtilité, le tout à la façon de ce monde , oii la perfection ne réside pas, à Fbumaine et selon le tems, en attendant un jour de le faire à la divine et angelique et selon Feternité. L'empressement, l'agitation du dessein n'y sert de rien. Le désir y est bon > mais qu'il soit sans agitation. C'est cet empressement que je vous defens expressément, comme la mère iuiperfection de toutes les imperfections.
N'examinés donq pas si soigneusement si vous estes en la perfection ou non ; en voyci deux raysons : l'une , que pour néant examinons-nous cela, puys que, quand nous serions les plus parfaitz du monde, nous ne le devons jamais sçavoir ni connoistre, mais nous estimer tous-jours imparfaitz ; nostre examen ne doit jamais tendre à connoistre si nous sommes imparfaitz, car nous n'en devons jamais douter. De là s'ensuit que nous ne devons pas nous estonner de nous voir imparfaitz , puys que nous ne devons jamais nous voir autrement en cette vie , ni nous en contrister , car il n'y a remède; ouy bien nous en bumilier, car par là nous en reparerons nos defautz; et nous amender doucement, car c'est l'exercice pour lequel nos imperfections nous sont laissées, n'estant excusables de n'en rechercher pas l'amendement , ni inexcusables de ne le faire pas entièrement; car il n'en prend pas des imperfections comme des pec^nés.
L'autre rayson est que cet examen , quand il est fait avec anxiété et perplexité, n'est qu'une perte de tems ; et ceux qui le font ressemblent aux soldatz qui , pour se présenter à la bataille, feroyent tant de tournois et d'excès entr'eux, que, quand ce viendroit à bon escient, ils se treuveroyent las et recreus ; ou comme les musiciens qui s'enrouëroyent à force de s'essayer pour chanter un motet; car l'esprit se lasse à cet examen si grand et continuel; et, quand le point de l'exécution arrive , il n'en peut plus. Voyia mon piemier commandement.
T\V. S. FRANÇOIS DE SALES. i
L'autre , en suitte du premier : Si vostrc œil est simple, tout voslre corps le sera , dit le Sauveur ^ Simplifiés vostre jugement , ne faites point tant de reflexions et de répliques, mais allés simplement et avec confiance. Il n'y a pour vous que Dieu et vous en ce monde ; tout le reste ne vous doit point toucher, sinon à mesure que Dieu vous le commande, et comme il vous le commande. Je vous prie, ne regardés pas tant çà et là \ tenés vostre veuë ramassée en Dieu et en vous : vous ne verres jamais Dieu sans bonté, ni vous sans misère; et vous verres sa bonté propice à vostre misère, et vostre misère l'objet de sa bonté et miséricorde. Ne regardés donq rien que cela , j'entens d'une veuë fixe , arrestée et expresse , et tout le reste en passant.
Partant, n'espluchés guieres ce que font les autres, ni ce qu'ilz deviendront; mais regardés-les d'un œil simple, bon, doux et affectionné. Ne requerés pas en eux plus de perfection qu'en vous , et ne vous estonnés point de la diversité des imperfections ; car l'imperfection n'est pas plus imperfection pour estre extravagante et estrange. Faites comme les abeilles, succès le miel de toutes les fleurs et herbes.
Mon troysieme commandement est que vous faciès comme les petitz enfans ; pendant qu'ilz sentent leurs mères qui Icb tiennent par les manchettes , ilz vont hardiement et courent tout autour , et ne s'estonnent point des petites bricoles que la foiblesse de leurs jambes leur fait faire : ainsy, tandis que vous appercevrés que Dieu vous tient parla bonne volonté et resolution qu'il vous a donnée de le servir, allés hardiement, et ne vous estonnés point de ces petites secousses et choppemens que vous ferés, et ne s'en faut fascher, pourveu qu'à certains intervalles vous vous jettiés entre ses bras, et le baysiés du bayser de charité. Allés joyeusement et à cœur ouvert > le plus que vous pourrés; et si vous n'allés pas tous-jours
1 Si ocuius luus faerit s'.mplex , lolum corpus tuum lucidum erit. Malih., VI, 22.
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joyeusement, allés tous-jours courageusement et fidèlement.
Ne fuyés point la compaignie des Seurs, encor qu'elle ne soit pas selon rostre goust; fuyés plustost vostre goust, quand il ne sera pas selon la conversation des Seurs. Aymés la sainte vertu de support et de souplesse : car ainsij , dit S. Paul \ vous accomplirés la loi de Jesus-Christ.
En fin, Dieu vous a donné un père temporel sur lequel vous pouvés prendre beaucoup de consolation spirituelle. IN'aymés point plus vostre esprit que vostre corps : retenés ses advis comme de Dieu ; car Dieu vous donnera beaucoup de bénédictions par son entremise. Il m'a envoyé sa traduction de rinstitution de Blosius : je l'ay fait lire à la table, et Fay goustée incroyablement; je vous prie , lisés-la, et la savourés, car elle le vaut.
Au demeurant, quand il vous viendra des doutes en cette vie que vous avés entrepris de suivre , je vous advertis de ne vous point attendre à moy ; car je suis trop loin de vous pour vous assister, cela vous feroit trop languir : il ne manque pas de pères spirituelz pour vous ayder ; empfoyésles avec confiance. Ce n'est pour désir que j'aye de ne recevoir pas de vos lettres ; car elles me donnent de la consolation, et je les désire, voire avec toutes les particularités des mouvemens de vostre esprit; et la longueur delà présente vous lismoignera assés que je ne me lasse pas de vous escrire : mais afïin que vous ne perdiés pas de tems, et qu'attendant le secours de si loin, vous ne soyés battue et endoni- • magée de l'ennemy.
Quant à mes sacrifices, ne doutés pas que vous n'y ayés part perpétuellement : tous les jours je vous présente sur l'Autel avec le Filz de Dieu ; j'espère que Dieu l'aura pour aggreable.
Asseurés de mesme nostre Seur Anne Seguier , ma fille très chère en Jesus-Christ ; et madame vostre maistresse , de
* Aller alterius onera portate, et sic adimplebitis legem Christi. Gai., VI, 2,
laquelle j'ay présenté les salutations au bon Monsieur Nou-i velet , qui en a fait grand cas.
Si vous sçaviés la grande multiplicité des affaires que j'ay, et Fembarrassement où je suis en cette charge, vous aurié» pitié de moy, etprieriés quelquefois Dieu pour ^-^^^^i et il Tauroit bien aggreable.
Je vous en supplie, et la seur Anne Seguier , dites souvent à Dieu, comme le Psalmiste \ Je suis vostrc, sauvezmoi , et comme la Magdaleine estant à ses pieds , Rabboni , ha! mon maistre. Et puys laissés-le faire : il fera de vous, en vous, sans vous, et néanmoins par vous et pour vous, la sanctification de son nom, auquel soit honneur et gloire. Yostre affectionné serviteur en Jésus , etc.
LETTRE