A UNE DAME RELIGIEUSE
L'Indifférence en toutes sortes d'événements est louable lorsqu'elle a en vue la volonté de Dieu. Avis touchant les distractions dans l'oraison.
23 octobre 1607.
Madame ma très chère Fille ,
Vous verres la lettre que j'escris à M. de Cisteaux et à Madame vostre bonne seur. Il me reste à vous dire, selon le peu de loysir que j'ay , que j'appreuve infiniment FindifFerence que vous avés , tant en l'affaire de Bons qu'en toutes autres, puis que c'est en contemplation de la volonté de Dieu. Je îi'ayme nullement certaines âmes qui n'affectionnent rien, fi à tous evenemens demeurent immobiles; mais cela , elles le font faute de vigueur et de cœur, ou par mespris du bien et du mal : mais celles qui , par une entière résignation a la volonté de Dieu, demeurent indifférentes, o mon Dieu! elles en doivent remercier sa divine Majesté ; car c'est un grand don que celuy-la. Je vous dirois mieux ceci de bouche; mais vous l'enlendrés , je pense , assés , ainsy que je le dis.
C'est une tentation , de vray, de vous amuser en l'orayson a penser ce que vous avés a me descouvrir de vostre ame ; car ce n'en est pas le tems. N'escrimés néanmoins point contre ces pensées ; ains destournés-en tout bellement vostre esprit, par un simple retour a l'objet de vostre orayson.
Je vous escriray avec plus de loysir a la première rencontre de commodité ; car maintenant il faut que je parte
* C'est la UOe de la collection -Biaise, et la 9« {al. 8« ) du livre IV des anciennes éditions.
pour aller faire la visite d'une paroisse, et j'ay beaucoup de gens autour. Dieu soit au milieu de vostre cœur , ma chère Fille , et le veuille enflammer de son saint amour ! C'est luy qui m'a rendu pour jamais vostre, etc.
LETTRE '
Consolations sur la mort ^ de sa jeune sœur Jeanne de Sales, morte dans les bras de madame de Chantai. Exercices spirituels qu'il lui recommande pour toutes les semaines.
2 novembre 1607.
Et bien, ma chère Fille; mais n'est-il pas raysonnable que la très sainte volonté de Dieu soit exécutée , aussi bier^ es choses que nous chérissons comme aux autres ? Mais il faut que je me haste de vous dire que ma bonne mère a beu ce calice avec une constance toute chrestienne; et sa vertu , de laquelle j'avôi» iG"5-i ours bonne opinion , a beaucoup devancé mou estime.
Dimanche matin * elle envoya prt*"îdre mon frère le chanoyne ' ; et parce qu'elle l'avoit veu fort Xi':^^^ > et tous les autres frères aussi , le soir précèdent , elle lay cu^^^^î^Ç^ a dire : J'ay resvé toute la nuict que ma fille Jeanne est .^î^orte. Dites-moy , je vous prie, est-il pas vray? Mon frère , qui v'^^tendoit que je fusse arrivé pour le luy dire ( car j'estois a k
1 C'est la 14ie de la collection -Biaise, et la 75^ («/. 73e) du livre V des anciennes é-litions.
2 Voyez, au sujet de celte sœur de saint François de Sale^, la lettre da 8 juin 1606, page 179.
3 28 octobre.
* Jean-François de Sales , qui succéda dans la suite au saint évèque.
2()2 li;tikes spirituelles
visite) S voyant cette belle ouverture de luy présenter 1» lianap , et quelle estoit couchée dans son Ut : Il est vray *. dit-il, ma mère; et cela sans plus, car il n'eut pas assés de force pour rien adjouster. La volonté de Dieu soit faite ! dit ma bonne mère ; et pleura un espace de tems abondamment;, et puis appellant sa Nicole * : Je veux me lever pour aller prier Dieu en la chapelle pour ma pauvre Fille, dit-elle; et tout soudain fit ce qu'elle avoit dit. Pas un seul mot d'impa* tience , pas un seul clin d' œil d'inquiétude; mille bénédictions a Dieu , et mille lesignations en son vouloir. Jamais je ne vis une douleur plus tranquille : tant de larmes que merveille; mais tout cela par de simples attendrissemens de cœur, sans aucune sorte de fierté : c'estoit pourtant son cher enfant. Et bien! cette mère , ne la dois-je pas bien aymer?
Hier, jour de Toussaints % je fus le grand confesseur de la famille, et avec le très saint Sacrement je cachetay le cœ.ur de cette mère contre toute tristesse. Au demeurant, elle voua remercie infiniment du soin et de Famour maternel que vous. avésjBxercé a l'endroit de cette petite défunte, avec obligation a::ssi grande que si Dieu Feust conservée par ce moyen* Autant vous en dit toute la fraternité , laqii^Ue de vray s'est tesmoignée d'extrêmement bon natu'"ol au ressentiment ào, cetrespas, surtout nostre Ç,'^*isy \ que j'en ayme davantage.
Je sçai bieD ^pg vous m*i <îirés volontler : Et vous,, comme vous esteg-.vous comporté? Ouy , car vous désirés sçavoir co. ^^<^i<^ my. Helas! ma Fiile,ie &uis tant liamme que rie»
1 Saint François étoit occupé à la visite de son diocèse. Le 28 octobre il visitoit l'église de Saint-Jean-Baptiste d'Arbusigny, et il apprit la. fâcheuse nouvelle de la mort de sa sœur le 30, étant à Saint-Pierre de Monetier, au à Saint-George de Mornex, par où il termina sa course cette fois-là, pour se ipndre auprès de madame sa mère, en vue de la consoler.
» Nicole Rolland, sa femme de chambre.
* C'étoit le jeudi cette année-là.
• Gallois de Sales , seigneur de Boisy, le même qui est appelé ailleurs Groi^ri»
plus • mon cœur s'est altendry plus que je n'eusse jamais pensé. Mais la vérité est que le desplaysir de ma mère et le vostre y ont beaucoup contribué ; car j'ay eu peur de vostre cœur et de celuy de ma mère. Mais quant au reste, o! vive Jésus, je tiendray tous-jours le party de la Providence divine : elle fait tout bien, et dispose de toutes choses au mieux. Quel bonheur a cette fille d'avoir esté ravie du monde, afin que la malice ne pervertist son esprit ^ , et d'estre sortie de ce lieu fangeux avant qu'elle s'y fust soliiilée ! On cueille les fraises et les cerises avant les poires bergamottes et les capendus ; mais c'est parce que leur sayson le requiert. Laissons que Dieu recueille ce qu'il a planté en son verger; il prend tout a sayson.
Vous pouvés penser , ma chère Fille , combien j'aymois cordialement cette petite fille. Jel'avois engendrée a son Sauveur ; car je l'avois baptisée de ma propre main , il y a environ quatorze ans. Ce fut la première créature sur laquelle j'exerçay mon ordre de sacerdoce. J'estois son père spirituel, et me proraettois bien d'en faire un jour quelque chose de bon. Et^e qui me la rendoit fort chère (mais je dis la vérité ) , c'est qu'elle estoit vostre. Mais néanmoins , ma chère Fille , au milieu de mon cœur de chair, qui a eu tant de ressentimens de cette mort, j'apperçois fort sensiblement une certaine soûefveté , tranquillité , et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine , qui respand en mon ame un grand contentement en ces desplaysire
Or bien voyla mes mouvemens représentés comme je puis. Mais vous, ma chère Fille, que voulés-vons dire, quand vous me dites que vous vous estes bien treuvée en cette occasion telle que vous estiés? Dites-moy , je vous prie : nostre oguille marine n'a-elle pas tous-jours esté tendante a sa belle estoille , a son saint astre , a son Dieu ? Vostre cœur, qu'a-ii
» Uaptus est, ne malilia mat.irct intellectum ejus, aut ne lictio deciper^ animam illius. Sap., IV, 11.
fait? Avés-vous scandalisé ceux qui vous ont veuê sur ce point et cin cet événement? Or cela, ma Fille , dites-le moy clairement : car vous voyés, je n'ay pas treuvébon que vous ayés offert ni vostre vie , ni celle de quelqu'un de vos autres enfans , en eschange de celle de la défunte.
Non , ma chère Fille , il ne faut pas seulement aggreer que Dieu nous frappe ; mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit qu'il luy plaira. Il faut laisser le choix a Dieu , car il luy appartient. David offroit sa vie pour celle de son Absalon % mais c'est parce qu'il mouroit perdu; c'est en ce casla qu'il faut conjurer Dieu : mais* es pertes temporelles , 6 ma Fille! que Dieu touche et pince par oii il voudra, et sur telle corde de nostre luth qu'il choysira, jamais il ne fera qu'une bonne harmonie. Seigneur Jésus , sans reserve , sans si , sans mais , sans exception , sans limitation , vostre volonté soit faite sur père, sur mère , sur fille , en tout et par tout. Ah! je ne dis pas qu'il ne faille souhaitter et prier pour leur conservation : mais de dire à Dieu, Laissés ceci et prenés cela; ma chère Fille, il ne le faut pas dire. Aussi ne feronsnous. Non pas? Non, ma Fille, moyennant la grâce de sa divine bonté.
Je vous vois, ce me semble, ma chere Fille, avec vostre cœur vigoureux, qui ayme et qui veut puissamment. Je luy en sçai bon gré : car ces cœurs à demy mortz , à quoy sontilz bons ? Mais il faut que nous facions un exercice particulier , toutes les semaines une fois , de vouloir et d'aymer la volonté de Dieu plus vigoureusement (je passe plus avant ), plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde; et cela non seulement es occurences supportables, mais aux plus insupportables. Vous en treuverés je ne sçai
1 Contristattis rex ( nuntiatâ sibi morte filii sui Absalon ) ascendit cœnaculum portae (urbis in quâ erat), et flevit. Et sic loquebatur vadens : Fili m Abs-ilcn ! Absalon fili mi ! quis mihi tribu at ut ego moriar pro te ? AbsalOïS fili rai î fili mj Absalon ! II. Reg., XVIIi , 3â.
quoy dans le petit livre du Combat spirituel, que je vous ay si souvent recommandé.
Helas! ma Fille , a la vérité dire, cette leçon est haute; mais aussi Dieu, pour qui nous rapprenons, est le Très Haut. Yous avés, ma Fille, quatre enfans; vous avés un beau père , un si cher frère , et puis encor un père spirituel : tout cela vous est fort cher, et avec rayson; car Dieu le veut. Et bien , si Dieu vous ravissoit tout cela, n'auriés-vous pas encor assés d'avoir Dieu ? n'est-ce pas tout, a vôtre ad vis? quand nous n'aurions que Dieu, ne seroit-ce pas beaucoup?
Helas! le Filz de Dieu , mon cher Jésus, n'en eut presque pas tant sur la Croix, Ihors qu'ayant tout quitté et laissé pour l'amour et obéissance de son Père , il fut comme quitté et laissé de luy; et, le torrent des passions emportant sa barque a la désolation , a peyne sentoit-il l'eguille, qui non seulement regardoit, mais estoit inséparablement unie a son Père. Guy, il estoit un avec son Père; mais la partie inférieure n'en sçavoit ni appercevoit du tout rien : essay que jamais la divine bonté n'a fait ni fera en aucune autre ame , car elle ne le pourroit supporter.
Et bien donques , ma Fille, si Dieu nous ostoit tout, si ne s'ostera-il jamais a nous , pendant que nous ne le voudrons pas. Mais il y a de plus ; c'est que toutes nos pertes et nos séparations ne sont que pour ce petit moment. 0 î vrayement , pour si peu que cela , il faut avoir patience.
Je m'espanche, ce me semble , un peu trop. Mais quoy ? je suis mon cœur , qui ne pense jamais trop dire avec cette si chère Fille. Je vous envoyé un escusson pour vous aggreer ; et puis qu'il vous plait de faire faire le service la où cett(y fille repose en son corps, je le treuve bon ; mais sans grandes pompes , sinon celles que justement la coustume chrestienne exige : car a quoy bon tout le reste? Vous ferés par après tirer en liste tous ces frais, et ceux de sa maladie , et me l'envoyerés ;, car je le veux ainsy : et cependant on priera Dieu en
fîeça pour cette ame , et liiy ferons joliment ses petitz hoîineurs. Nous n'envoyerons point a son Quarantaî * : non, ma Fille , il ne faut pas tant de mystères pour une fille qui n'a jamais tenu aucun rang en ce monde; car ce seroit se faire mocquer. Vous me connoissés; j'ayme la simplicité et en la mort et en la vie. Je seray bien ayse de sçavoir le nom et le tiltre de l'Eglise oii elle est. Voyla tout pour ce sujet. Vostre très aliectionné serviteur,
François, Ev. de Genève.
f LXXIX.
lettre'
A U\E DAME
Marque de la bonne oraison ; avis sur cet exercice et sur Le choix des livres de piété, sur la confession et la communion pascale.
' En novembre 1607.
Madame ma très chère Seur,
Je m'estonne comme vous recevés si peu de mes lettres. Il m'est advis que je n'en laisse point des vostres sans quelque responce. Or bien, Dieu soit loué.
J'ay regretté toutes les pertes qui se sont faites en vostre mayson, de laquelle je suis l'un des enfans, au moins en affection. Helas! la pauvre madamoyselle Jacob doit avoir esté bien affligée de fils, de père, de mary . Je îuy ay une grande compassion , et prie Dieu qu'il Iuy soit pour tout cela.
J'ay desja escrit a Madame vostre mère : maintenant j'es-
' C'est sans doute un service qui se faisoit solennellement quarante jours après la mort d'un.3 personne. II y a de semblables pratiques en divers lieux, et il se fait de ces services solennels, trois jours, huit jours, trente jour*, oa an après la mort, etc. —2 C'est la U2e de la collée lion -Biaise, et la 40» (^âl. 34e) du livre II des anciennes éditions.
criray a cette seiir , mais je ne sçai si ce sera avec consolation ; car, je ne sçai point de belles paroles , et ne luy ayant jamais escrit ni parlé de dévotion , elle treuvera peut estre bien estrange mon stil ; mais estant du lieu où elle est, elle prendra tout en bonne part.
Je n'iray pas a Salins; mais je veux pourtant bien faire en sorte que cette année suivante ne se passe pas sans que nous nous revoyons tous ; dequoy pourtant je ne désire point que le bruit coure.
Ne vous tourmentés point pour vostre orayson , que vous me dites se passer sans paroles ; car elle est bonne , pourvea qu'elle vous laisse des bons efTectz au cœur. Ne vous violentés point pour parler en cet amour divin : c'est assés parler, qui regarde et se fait voir. Suives donques le chemin auquel le saint Esprit vous tire , sans toutefois que je désire que vous laissiés de vous préparer a la méditation, comme vous faysiés au commencement; car c'est cela que vous devés de vostre costé, et ne devés point entreprendre d'autre chemin de vous-mesme : mais quand vous vous y voudrés mettre, si Dieu vous tire en un autre, allés-y avec luy. Il faut faire de nostre costé une préparation proportionnée a nostre portée, et quand Dieu nous portera plus haut , a luy seul en soit la gloire.
Vous pourrés utilement lire les livres de la mère Terese et de sainte Catherine de Sienne, la Méthode de servir Dieu, V Abrégé de la perfection chrestienne , la Perle euang clique : mais ne vO'iis empressés point a la practique de tout ce que vous y verres de beau; mais allés tout doucement, aspirant après ces beaux enseignemens , et les admirant tout bellement; et vous resouvenés qu'il n'est pas question qu'un seul mange tout un festin préparé pour plusieurs. As-tu treuvé du miel , manges-en ce qui suffît, dit le Sage. La Méthode, la Perfection, la Perlé, sont des livres fort obscurs , et qiîi cheminent par la cime des montaignes : il ne s'y faut guère
ioS LETTRES SPIRITUELLES
amuser. Lises et relises le Combat spirituel ; ce doit eslre vostre o.xér livre, il est clair et tout practiquable.
Non , ma chère Fille , vous confessant a de bons confesseurs, ne doutés nullement; car s'ilz n'avoyent le pouvoir de vous ouïr, ilz vous renvoyeroient. Et si, il n'est nullement fcesoin de faire ces reveùes générales en la paroisse , desquelles vous m'escrivés ; il suffit d'y rendre son devoir a Pasques , en s'y confessant , ou au moins communiant. Estant aux champs, les prestres que vous treuverés es paroisses vous pourront aussi confesser. Ne vous laissés point presser de scrupules , ni de trop de désirs : chemines doucement et courageusement. Dieu soit a jamais vostre cœur, ma chère Seur ; et je suis en luy vostre , etc.
LETTRE' i
A SALNTE JEANiNE-fRANÇOlSE DE CUANTAL , A MON ÏELON *.
Le Saint la rassure sur la crainte qu'elle avoit témoignée de perdre son affection par suite de la mort de sa sœur.
23 novembre 1607.
0 ma chère Fille ! ne voyés pas grand cas, c'est mon Noë qui va a Lyon , et néanmoins je n'ay pas loysir de vous escrire; car je ne sçavois pas qu'il partist avant qu'aller dire la messe , et au sortir d'icelle., nos messieurs les chanoynes
* Communiquée par M. Gossin, ancien conseiller à la cour royale de Paris. C'est la iGe des nouvelles lettres inédites de la collection-Biaise. I/original en est conservé au monastère de la Visitation de Montélimar.
2 M. Biaise donne Montelon pour le lieu d'où cette lettre fut écrite ; c'est une erreur; Montelon étoit le château qu'habitoit madame de Chantai, et par conséquent le lieu où cette lettre fut envoyée.
m'ont prié de l'envoyer pour certaines affaires qui regardent encor le service de Dieu. Le voyla donq qu'il part avec ces quatre lignes, qui vous diront briefvemeni que Faspreté du tems m'a enfin fait sonner a la retraite, et suis, dés avant hier, de retour a la ville. Mais il y a dix jours que Jacques revint, qui m'apporta vos lettres, lesquelles m'ont bien fort consolé. Ouy, ma Fille, car je vous diray ce que je craignois. On m'avoit dit que quand ma seur fut morte, vous aviés tesmoigné une grandissime impatience avec de la défiance que cet accident ne rendist l'affection que je vous ay alanguie. Groyés-moy, ma Fille, je ne creu point cela; mais il me fut impossible d'en divertir entièrement la première £rayeu./oar vous le sçavés bien, ce qu'on craint fort fait de l'appréhension malgré toute la rayson du cœur. 0 Dieu! non, ni la mort ni les choses présentes, ni les futures, ni les prospérités, ni les adversités, ne nous sépareront jamais de la charité qui est en Jesus-Christ. Dieu soit loué, bénit et magnifié en tout ce que vous me dites par vostre lettre. J'envoye seulement aujourd'huy mon laquays a Sales porter de vos nouvelles. Je vous escriray bientost plus au long, et de point en point je considereray vos lettres pour voir s'il y a quelque chose. Enfin , j'ay encor le loysir d'adjouster ce mot.
Je vous dresseray, Dieu aydant, quelque petit exercice pour nostre chère volonté divine ; je dis nostre, car si nous ne voulons que ce que Dieu veut, sa volonté et la nostre ne seront qu'une volonté. 0 quel bonheur, ma chère Fille !
Vous sçavés bien que je suis revenu de ma visite avec un désir bien grand de servir nostre Sauveur ; mais , helas î quand sera-ce que nos fleurs se convertiront en fruitz? Je viens tout maintenant de prescher pour annoncer à mou pauvre peuple les advens. Je feray venir icy ma mère pour les festes. Ma chère Fille, j 'escriray a Monsieur vostre beau père selon vostre désir j mais vous n'escrivés pas selon le
mien ni a ma mère ni a M. de Charmoysi, quand vous dites nosire bon et saint evesque; car, au lieu que ces bonnes femme?^ devroyent lire sot evesque, elles lisent saint evesque. Je sçai bien que du tems de nostre saint Hierosme on appe» loyt saintz tous les evesque àrayson de leur charge; mais oe n'en est pas la coustume maintenant.
Mais, dites-moy, ma chère Fille, n'est-ce pas nostre bon Dieu qui ouvre le chemin au mariage de nos jeunes gens? Cette facilité de messieurs vos plus proches, d'où peut elle provenir que de la Providence céleste? De deçà, ma Fille, je le confesse, mon esprit y est, je ne dis pas porté , mais lié et collé. Ma mère ne pense qu'a cela. Toute la fraternité y conspire, et, tandis que la sayson s'advancera, prions bien Dieu que sa sainte main conduise l'œuvre. Du vœu de saint Claude, nous en parlerons a nostre ayse. Non, ma ehere Fille, quand je vous destinay le chapelet de saint François, je le fis a rayson de la dignité de sa matière; mais sur le champ il me vint en l'esprit que vous en sériés mortifiée, et sur cela , je dis : hé bien ! tant mieux. Quant à l'autre , faites en comme vous voudrés, car il est vostre. La lettre de nostre bon M. le Comte me console beaucoup ; je l'ayme sincèrement , et le recommande tous-jours à Dieu. Je vous escriray aussi souvent que je pourray , n'en doutés pas. Je ne vous escris point de nos Dames ni de M. de Lalée , que j'ayme bien , afïin que vous le sachiés , car je n'ay encor veu que M"*' la présidente et M-^Me Charmoysi, mais tout simplement en des courtes confessions. Il faut que je sois un peu fou pour vous resjouir. J'ay presché sur les paroles deHieremie. Dieu escrit par Hieremie : Je pense des pensées de paix, et non point d'affliction. Or, voyes-vous , il me semble que j'ay dit de belles choses pour monstrer que ce souverain bon, quoy qu'il se courrouce, et qu'il semble (ne) respirer qu'ire et indignation, il pense tous-jours des pensées de douceur et de consolation. Falloit-il pas que je vous dise cela? mais
DE S. FRA^'ÇOÎS DE SALES. 21t
non , ce n'est pas par vanfance ça , ce n'est que par liberté.
A Dieu , ma très chère Filîe, a ce grand Dieu, dis-je, auquel nous nous sommes voués et consacrés, et qui m'a rendu pour jamais et sans reserve tout dédié a vostre ame que je chéris comme la mienne, ains que je tiens pour toute mienne, en ce Sauveur qui nous donnant la sienne , nous joint inséparablement en luy. F. Vive Jésus! Amen,
Je ne sçai ce que je vous escris ; mais il n'importe. Vous sçavés bien de quel cœur je vous escris. Je salue dame Jeanne. Mon frère ne sçayt pas que je vous escrive (jour de sainte Catherine). Encor maintenant il faut aller ala messe de sainte Catherine, qui est solemnelle en nostre Eglise, si que je vous escris entre ma messe et celle de nostre Chapitre , et il m'a fallu dérober un peu de ce loysir pour confesser oose M. de Charmoysi,qQim'aconsolébeaucoupdelevoirtousjoursferme en la resolution de vivre a Dieu. Vivons a Dieu , ma Fille, vivons pour Dieu, vivons en Dieu, qui vit et regnf a jamais.
LETTRE
A LA MÊME
Cause de la faim spirituelle de la communion; effet et avantage de cette nourriture céleste; disposition requise pour s'en approcher. Utilité du livre du Combat spirituel. Avis touchant l'auraône et la volonté de Dieu exercée dans l'orayson.
24 janvier 1608.
Ma Fille ,
Je prends la plume pour vous escrire le plus que je pourray, et avec désir de vohs escrire beauoup, en contre-es-
* Communiquée par M. Gossin, ancien conseiller à la cour royale de Pa»*?. C*est la 145« de la coUection-Claise, et la 55^ du liv. II des anciennes éditions»
change du long tems qu'il y a , ce me semble , que je ne vous ay point escrit qu'en courant. J'ay vos lettres du 18 , 19 et 25 novembre , et du 5 , 14 et 22 décembre , de l'année passée , aiisquelles je n'ay pas entièrement respondu ; au moins je m'en doute.
En la première vous me dites que vous vous sentes aiFamée, plus que l'ordinaire, de la très sainte communion. Il y a deux sortes de faim : l'une qui est causée de la bonne digestion : l'autre , du desreglement de la force attirante de l'estomach.
Humiliés-vous fort , ma Fille , et eschauffés fort vostre estomach du saint amour de Jesus-Clirist crucifié , affin que vous puissiés bien digérer spirituellement cette céleste viande; et puis qu'assés demande du pain celuy qui se plaint de la faim, je vous dis, ma Fille, ouy , communies ce Caresme, les mercredis et vendredis, et le jour de nostre Dame, outre les dimanches.
Mais qu'entendés-vous que l'on face digestion spirituelle de Jésus- Christ? Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement par tout leur cors, par la distribution générale qui se fait de la viande en toutes leurs parties. Ainsy, ma Fille, ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jesus-Christ, qui est leur viande, s'espanche et communique a toutes les parties de leur ame et de leur cors. Hz ont Jesus-Christ au cerveau , au cœur, en la poictrine, aux yeux , aux mains, en la langue, aux aureilles, aux pies. Mais ce Sauveur, que fait-il par tout parla? Il redresse tout , il purifie tout , il mortifie tout , il vivifie tout : il ayme dans le cœur, il entend au cerveau , il anime dans la poictrine, il void aux yeux , il parle en la langue, et ainsy des autres : il fait tout en tout. Et Ihors nous vivons , non point nous-mesmes, mais Jesus-Christ vit en nous '. 0 quand fiera-ce , ma chère Fille ? mon Dieu ! quand sera-ce ? Maisce- » V^ivo autem , jam non ego s vhit verô in me Christus. Galat., II. 2(k
pendant je vous monstre ce a quoy il faut prétendre, biea qu'il se faille contenter d'y atteindre petit a petit. Tenonsnous humbles , et communions hardiment : peu a peu nostre estomach intérieur s'apprivoisera avec cette viande , et apprendra a la bien digérer. C'est un grand point , ma Fille , de ne manger que d'une viande , quand elle est bonne ; F estomach fait bien mieux son devoir. Ne desirons que le Sauveur, et j'espère que nous ferons bonne digestion. Je ne pensais pas vous tant dire sur ce premier poinct : mais je me laisse emporter aysement avec vous ; et puis je m'en va} tantost a cette sainte réfection avec vous : car c'est jeudy, et ce jour-la nous nous tenons l'un a l'autre , et nos cœurs , ce me semble , s'entre-touchent pai- ce saint Sacrement.
En la seconde , vous ne me dites rien a quoy il faille respondre. Ouy, maFille, le Combat spirituel est un grand livre. Il y a quinze ans que je le porte en ma pochette , et ne le lis jamais qu'il ne me proiïîte.
En la troisième , vous me pai lés du jeune garçon que voua désirés mettre avec moy : je pcnsois que ce fust quelque garçon de respect. C'est pourquoy je vous escrivis l'autre jour que je le prendrois dans quelque tems , après que je me serois desfait d'un autre ; mais parce que par une autre lettre vous me distes que Jacques le connoissoit, je m'en enquis, et il me dit que c'estoit un enfant bon a tout. C'est pourquoy je vous dis maintenant que , quand il vous plairra me l'envoyer, je le recevray de bon cœur. Non point que , par ce mot de bon a tout , je le veuille traitter indiscrettement ; mais je veux dire que je le pourray faire servir, non seulement a la plume, mais a la chambre , et en lin a beaucoup de petitz services, et le tenir humble. Je me feray mieux entendre en vous disant que je crains de rencontrer des secrétaires qui, quand on leur dit , donnés-moy ma botte , bridés ce cheval , faites ce lit , ilz respondent, je ne suis pas pour cela : car en tout j'employe le premier que je treuve , hormis les ecclesiao X. 18
tiques. Envoyés-le moy donques , et j'en aiiray un soin particîilier; j'entens quand vous voudrés, car je voy le tems^ aspre , et auquel je fay scrupule d'envoyer un homme a troys lieues loin. Vous m'escrirés, s'il vous piait, ce que je luy devray donner.
* Je prescheray a Rumilly, petite bourgade de ce diocèse , a la A. Je prie Dieu pour tous vos enfans, car, ma Fille,, tout cela, ce me semble , m'appartient de si près, que nul parenlage n'y sçauroit rien adjouster. Je veux dire que je les ^^ms pour mes enfans, et les- tiens comme cela du profond de mon cœur. Aymée Marie au parti de la elle estFaystiée, et si je suis obligé de l'aymer plus tendrement pi:rce qu'un (jour) que vous n'estiés pas au logis a Dijon, elle me fît bien des faveurs, et me permit de la bayser d'un bayser d'innocence. Ay-je donq pas bien rayson de prier N. S', qu'il la rende toate aggreable a sa bonté? Je vous ay escritqtie vous fussiés commère de M. de Chapelle. Pour les conditions que ie désire en vostre obéissance, elles sont toutes en une, car je n'y désire que la simplicité , laquelle fait acquiescer doucement le cœur au commandement , et fait qu'on s'estime bienheureux d'obéir mesme es choses répugnantes, et plus en celles-là qu'en nulle autre. A la 5'. Je treuve bon vôtres conseil de n'aller pas en Bourgoigne qu'avec grande apparence de proffiter. Je le feray, quoy que M. nostre seur Brulart me die , laquelle, comme je croy, ne tient pas que mon voyage fust inutile , parce que en particulier quelques âmes me pourroyent employer aleur service ; mais ce* n'est pas cela que je pretens. Nous penserons pendant le Garesme , et je luy escriray a cœiar claie mon iatentâoH et prétention sur mon voyage'.
Vous me faites grand playsir, je d^s très grand , de m'exîiorter a l'humilité ; nom pas parce qu'il ne me manque que
* L'astérisque au commencement de cet alinéa, comme des deux de la page saivâûte, indique les passages retrouvés et copiés sur Tautographe.
cette vevtu-la, mais parce que c'est la première et le fondement des autres. Tous-jours , quand vostre cœur vous le dira , recommandés-moy les vertus. Je vous entens bien en la manière que vous me le dites, avec laquelle vous vous mettes a Fadventure , en faysant les actions que vous ne reconnoissés pas du tout bien. Je l'appreuve , car vrayement elle est bonne ; et si , j'en fay de mesme. Il faut , pendant que je m'en resouviens, que je vous défende ce mot de saint , quand vous escrivés de moy • car, ma Fille, je suis plus faint qu« saint ; aussy la canonization des saintz ne nous appartienl^ pas : a peu que pour cela je ne retinsse la lettre de M. de Charmoysi ; mais la consolation qui luy en pouvoit revenir m'en empesclia.
* Je voudrois avoir un cachet comme le vostre ; nous n'avons pas icy qui les face ; s'il n'y a pas beaucoup d'incommodité, envoyés-m'en un.
* A la 6". Je presse M. ae Sausea pour sçavoir (ce) qu'il a fait des lettres que je vous escrivois en responce de celles qu'il m'apporta. Je vous escrivois une grande lettre et avec liberté , car il m'avoit dit qu'il envoyoit son homme exprès pour le procès. Escrivés quand vous pourres à M. de Charmoysi ; cela luy profitera , et escrivés-luy de cœur tout hardiemeni:. Les deux pointz que je vous dis en la chapelle de Sales potH" la pureté du cœur, sont d'éviter le péché , et de ne point y laysser entrer aucune affection formée qui ne teûde a l'honneur et amour de Dieu. Est-ce pas cela, ma Fille? l^emeiires es paix. Amen.) Je n'escris point a vos dames de Dijon, ni a M. de Crespy, ni a ses filles, ce sera un de ces jours que je vous escriray a toutes quand vous y serés ./• Tive Jésus.
J'aurois grande envie de vous dire un mot de l'amour de la volonté de' Dieu ; car je m'apperçois que vous en faites l'exercice en l'orayson , et ce n'est pas cela que je vouîois <iire ; car il ne faut point vous assujettir en icelle ( j'entens a
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l'orayson) a aucun point ordinaire : mais en vous promenant seule ou ailleurs , jettes Fœil sur la volonté générale de Dieu , par laquelle il veut toutes les œuvres de sa miséricorde et de sa justice , au ciel , en terre , sous terre ; et, avec une profonde humilité , appreuvés , loués, puis aymés cette volonté souveraine , toute sainte , toute équitable , toute belle.
Jettes Toeil sur la volonté de Dieu spéciale , par laquelle il ayine les siens, et fait en eux des œuvres diverses de consolation et de tribulation ; et cela il le faut un peu mascher, considérant la variété des consolations , mais sur tout des tribulations que les bons souffrent ; puys, avec grande humilité , appreuvés, loués et aymés toute cette volonU^.
Considérés cette volonté en vostre particulière personne, et en tout ce qui vous arrive de bien et de mal , et qui peui vous arriver, hors le péché : puys appreuvés, loués et aymés tout cela, protestant de vouloir a jamais honnorer, chérir, adorer cette souveraine volonté ; exposant a sa merci et luy donnant vostre personne et celle de tous les vostres , et j'en suis. En fin, conclues par une grande confiance en cette volonté , qu'elle fera tout bien pour nous et pour nostre bonheur.
J'ay presque dit ce qu'il faut ; mais j'adj ouste qu'ayant fait deux ou troys fois cet exercice en cette façon , vous pourrés raccourcir, le diversifier et accommoder comme vous le treuverés mieux; car il le faut souvent ficher au cœur par manière d'eslancemens. Il me semble que la dévotion s'accroist un peu, et que nostre Seigneur dispose la place a l'exercice d'une petite troupe de chestives femmelettes, qui se retireront , Dieu âydant , un jour en ces quartiers. Vous sçavés ce que je dis. Or a Dieu , ma Fille très chère et très aymée; a Dieu soyons-nous a jamais. Je suis en luy uniquement vostre. Vive Jésus î Amea,
Lxxxir.
LETTRE