LXXXVIII
LETTRE
A UNE DEMOISELLE
Conseils relatifs à un vœu de chasteté.
Annecy, 18 mai 1608.
Madamoyselle ,
Je crois que le désir que vous avés de vouer vostre chasteté a Dieu n'a pas esté conçu en vostre ame , que premiere-
* Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis est. Luc, XVI, 10.
» C'est la 154e de la collection-Biaise, et la 88e du liv. VI des anciennes édit.
meni voiib nayés îong-tems considéré son importance : c'est pourquoy j'appreuve que vous le faciès , et le jour de' la Pentecoste mesme ^ Or, pour le bien faire, prenés le loysir, les troys jours precedens, de bien préparer vostre vœu par i'orayson, laquelle vous pourrés tirer de ces considérations
Considérés combien la sainte chasteté est une vertu ag» greable a Dieu ei aux Anges , ayant voulu qu'elle fust éternellement observée au Ciel, où il n'y a plus aucune sorte de playsiis cbarnelz, ni de mariages. Ne serés-vous pas bien heureuse de commencer en ce monde la vie que vous continuerés éternellement en l'autre? Bénisses donq Dieu, qui vous a donné cette sainte inspiration.
Considérés combien cette vertu est noble, qui tient nos âmes blanches comme le lys , pures comme le soleil ; qui rend nos cors consacrés, et nous donne la commodité d'estre tout entièrement a sa divine Majesté, cœur, cors, esprit et sentimens. N'est-ce pas un grand contentement de pouvoir dire a nostre Seigneur : Mon cœur et ma chair tressaillent dejoye ^ en vostre bonté, pour l'amour de laquelle je quitte tout amour, et pour le playsir de laquelle je renonce a tous autres playsirs? Quel bonheur de n'avoir point réservé de délices mondaines pour ce cors , affin de donner plus entièrement son cœur a son Dieu î
Considérés que la sainte Vierge voua la première sa virginité a Dieu, et après elle tant de vierges, hommes et femmes. Mais avec quelle ardeur, avec quel amour, avec quelle affection furent vouées ces virginités, ces chastetés? 0 Dieu î cela ne se peut dire. Humiliés-vous fort devant U troupe céleste des vierges, et par l'humble prière suppliésles qu'elles vous reçoivent avec elles, non pas pour prétend rc a les esgaler en pureté , mais au moins affin que vous soy<j.^ advouée leur servante indigne, en les imitant au plus pris
» Cette année elle arrivoit le 25 mai.
• Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum. Ps. LXXXIII, 2.
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que vous pourrés. Suppliés-les qu'elles offrent avec vous vostre vœu a Jesus-Christ , Roy des vierges , et qu'elles rendent aggreable vostre chasteté par le mérite de la leur. Sur tout recommandés vostre intention a nostre Dame, puis a vostre bon Ange, affin que désormais il luy playse d'un soin particulier préserver vostre cœur et vostre cors de toute souilleure contraire à vostre vœu.
Puis le jour de Pentecoste, lliors que le Prestre esleverala sainte hostie, offres avec luy a Dieu le Père éternel le cors pretieux dô» son cher enfant Jésus, et tout ensemble vostre cors , lequel vous ferés vœu de conserver en chasteté tous les jours de vostre vie. La forme de faire ce vœu pourroit estre telle :
0 Dieu éternel , Père, Filz et saint Esprit, je, N., vostre indigne créature, constituée en vostre divine présence et ;oate vostre cour céleste , prometz a vostre divine Majesté, et fay vœu de garder et observer, tout le tems de la vie mortelle qu'il vous plaira me donner, une entière chasteté et fontinence, moyennant la faveur et la grâce de vostre saint Esprit. Playse-vous accepter ce mien vœu irrévocable en holocauste de suavité; et puis qu'il vous a pieu m'inspirer de le faire, donnés-moy la force de le parfaire a vostre honneur, par tous les siècles des siècles.
Quelques-uns escri vent ou font escrire ce vœu, et le signent; puis le remettent a quelque Pe|e spirituel , affin i[u'il en soit comme le protecteur et le parrain : mais, bien que cela soit utile, il n'est pas nécessaire.
Vous communierés sur cela , et pourrés dire a nostre Seigneur, que vrayement il est vostre espoux.
Mais parlés-en a vostre Confesseur : car s'il vous ordonnoit de ne le faire pas, il le faudroït croire; puis que, voyait Testât présent de vostre ame, il pourra mieux juger ce qui Cot expédient que moy.
Mais, ma bonne Fille, ce vœu estant fait, il faut que vous
DE S. FRArrÇOTS DE SALES. 29 î
ne permettiés jamais a personne de chatouiller voslre cœur d'aucun propos a amour et de mariage ; mais que vous ayés un grand respect a vostre cors, non plus comme a vostre cors , mais comme a un cors sacré , a une très sainte relique. Et comme on n'ose plus toucher ni profaner un calice après que Tevesque Ta consacré, ainsy, le saint Esprit ayant consacré vostre cœur et vostre corps par ce vœu , il faut que vous luy portiés une grande révérence.
Atr demeurant , je recommanderay le tout a Dieu , lequel sçayt que je vous chéris fort affectionnément en luy ; et le mesme jour de Pentecoste je luy offriray vostre cœur et ce qui en sortira pour sa gloire. Qu'a jamais Jésus soit vostre amour, et sa sainte Mère vostre guide ! Amen. Vostre serviteur en Jesus-Ghrist, etc.
LETTRE
A MADAME LA PRÉSIDENTE BRULART
Vouloir trop ce qae l'on veut, c'est la source de riuquiétude. Remède à ce mal. Le désir de la communion, est une disposition à bien communier. Suf' laf légèreté de l'esprit dans l'oraison.
25 juin 1608.
Madame ma très chère Seur,
J^ay reeeu vostre lettre du 16 may. Que je seray raarry, si les bons projectz de la reformation de ce Monastère ^ s'esvanouyssent comme cela ! Si est-ce pourtant que, si l'espérance que j'ay d'aller en Bourgoigne n'est point vaine , je me resous d'aller jusques-la, pour voir ce que c'est. Je ne
» C'est la 156e de la collectioû^ Biaise, et la 41* {al. 38e) d^ uvre III des anciennes éditions.
»'Du Puits-d'Orbe.
suis point homme, extrême , et me laisse voîontier emporter a mitiguer, quand on ne peut faire absolument. Je n'escris point a Madame TAbbesse, quoy que je le désire, parce que je n'en ay pas le loysir, et il faut que je luy escrive un peu a mon ayse. C'est grand cas ! je pense tous-jours que si je la voy a souhait avec toute sa troupe, si nous ne faysons pas tout ce qui seroit désirable, nous en ferons quelque chose; car j'ay quelque confiance en la confiance qu'elle a en moy, qui aussi la chéris d'un amour fort particulier en nostre Seigneur.
Vous me parlés de vostre impatience : est-ce bien une vraye impatience? ou sont-ce point seulement des répugnances naturelles? Mais puis que vous la nommés impatience, je la tiendray pour telle; et en attendant de vous en parler plus amplement de bouche, devant que l'automne se passe, je vous diray, ma chère Seur, en esprit de liberté, qu'a ce que j'ay reconneu de vous par vos lettres , plus que par le peu de conversation que j'ay eu avec vous, vous avés un cœur qui s'attache puissamment aux moyens de vostre prétention.
Vous ne prétendes, je le sçai bien, que Tamour de nostre Dieu : pour y parvenir, il faut employer des moyens , des exercices, des pratiques. Or je dis que vous vous attachés puissamment aux moyens que vous goustés, et voudriés tout réduire la : c'est pourquoy vous avés de l'inquiétude, quand on vous empesche ou qu'on vous distrait.
Le remède seroit de prendre la peyne de bien persuader et bien destremper vostre esprit en ce sentiment : c'est que Dieu veut que vous le servies ainsy comme vous estes , et par les exercices convenables a cet estât , et par les actions qui en despendent ; et en suitte de cette persuasion , il faut que vous vousrendiés tendrement amoureuse de vostre estât et des exercices d'iceluy , pour l'amour de celuy qui le veut ainsy. Mais, voyés-vous> ma çhem;^eur, il ne faut pas pensée
à ceci simplement en passant; il faut mettre cette cogitation bien avant dans vostre cœur, et, par des recollections et attentions particulières, vous rendre cette vérité savoureuse et bien venue dans vostre esprit ; et croyés-moy, tout ce qui est contraire a cet advis n'est autre chose qu'amour propre.
Quant a la sainte communion, j'appreuve qi^e vous continuiés a la désirer fort fréquente , pourveu que ce soit avec la sousmission que vous devés avoir a vostre confesseur , qui voit Testât présent de vostre ame , et est si digne personnage.
Cette variété, en laquelle vostre esprit se voit, en Toiayson et hors de Forayson, tantost fort, tantost foible, tantost regardant le monde avec playsir, tantost avec degoust, ce n'est autre chose qu'un sujet que Dieu vous laisse de vivre bien humblement et doucement : car vous voyés par ce moyen quelle vous estes de vous-mesme , et quelle avec Dieu ; de sorte que vou&ne devés nullement vous en descourager pour cela.
Il n'est ja besoin que madame vostre chère seur l'Abbesse m'envoye un homme pour me faire sçavoir de ses nouvelles, ni pour sçavoir comme elle me pourra voir; car si je fais mon voyage, comme j'espère , je vous advertiray assés devant mon départ pour cela.
Je vous recommande a nostre Seigneur continuellement , et ay vostre dilection fort avant dans mon cœur. Je feray mémoire de vous en mes sacrifices.
Je présente mes recommandations a la Mère Prieure des Carmélites ; j'honnore généralement tout cet Ordre , et la remercie de la charité dont elle use a mon endroit, de prier pour moy , qui suis des plus nécessiteux de la sainte Eglise.
Qu'a jamais le saint amour de Dieu vive et règne dans nos espritzî âmen. Vostre très affectionné et tout dédié frère et serviteur.
594 rr.TTP.FS SPIRTTîrETXF.S
LETTRE