‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 25 sur 79 · CY · texte numérisé non relu

CY

lettre'

A UNE DAME MARIÉE

Il lui recommande de ses défauts avec tranquillité , et de ne point désirer inutilement ce qti'elle ne peut avoir.

20 janvier 1609.

Madame,

Il nV a point de doute que vous vous expliqueriés bien mieux et plus librement a vive voix que par escrit : mais en attendant que Dieu le veuille, il faut employer les moyens qui se présentent. Voyés-vous, les assoupissemens, alangourissemens et engourdissemens des sens ne peuvent estre sans quelque sorte de tristesse sensuelle; mais, tandis que vostre volonté et le fond de vostre esprit est bien résolu d'estre tout a Dieu, il n'y a rien a craindre : car ce sont des imperfections naturelles, et plustost maladies que péchés ou defautz spirituelz. Il faut néanmoins s'exciter et provoquer au courage et activité d'esprit tant qu'il vous sera possible.

0 î cette mort est hideuse, ma chère Fille, il est bien vray, mais la vie qui est au delà, et que la miséricorde de Dieu nous donnera , est bien fort désirable aussi; et si, il ne faut nullement entrer en défiance : car, bien que nous soyons misérables, si ne le sommes-nous pas a beaucoup près de ce que Dieu est miséricordieux a ceux qui ont volonté de l'aymer , et qui en luy ont logé leurs espérances. Quand le B. Cardinal Borromée estoit sur le point de la mort, il fit apporter l'image de nostre Seigneur mort , affin d'addsucir sa

' C'est la 173e de la collection- Biaise ^ et la 38« (a/, 81*) du livre IV dot

DE s. FRANÇOIS DE SALES. 321

mort par celle de son Sauveur. C'est le meilleur remède de tou? contre l'appréhension de nostre trespas, que la cogitation de celuy qui est nostre vie, et de ne jamais penser a l'un qu'on n'adjouste la pensée de l'autre.

Mon Dieu ! ma chère Fille , n'examinés point si ce que vous faites est peu ou prou , si c'est bien ou mal , pourveu que ce ne soit pas péché , et que tout a la bonne foy vous ayéa volonté de le faire pour Dieu. Tant que vous pourrés, faites parfaitement ce que vous ferés; mais quand il sera fait, n'y pensés plus, ains pensés a ce qui est a faire. Allés bien simplement en la voye de nostre Seigneur, et ne tourmenter pas vostre esprit. Il faut haïr nos àeîauiz , maïs d^une nayne tranquille et quiète, non point d'une hayne despiteuse et troublée : etsi , il faut avoir patience de les voir, et en tirer le proffit d'un saint abbaissement de nous-mesmes. A faute de cela, ma Fille , vos imperfections, que vous voyés subti. lement, vous troublent encor plus suhtilen?''nt, et par ca moyen se maintiennent, n'y ayant rien qui conserve plus nos tares, que l'inquiétude et l'empressement de les oster. C'est une rude tentation de se desplaire en s'attristant au monde, quand il y faut estre par nécessité. La providence de Dieu est plus sage que nous. Il nous est ad vis que , changeant de navire , nous nous porterons mieux ; ouy , si nous nous changeons nous-mesmes. Mon Dieu ! je suis ennemy conjuré de ces désirs inutiles, dangereux et mauvais : car, encor que ce que nous desirons est bon , le désir est nean moins mauvais , puis que Dieu ne nous veut pas cette sorbe> de bien, mais une autre, auquel il veut que nous nousexer^ cions. Dieu nous veut parler dedans lesespines etle buisson, comme il fit a Moyse; et nous voulons qu'il nous parle dans le petit vent doux et frais , comme il fit a Helie. Sa bonté vous conserve, ma Fille; mais soyés constante , courageuse, et vous resjouyssés dequoy il vous donne la volonté d'estre toute sienne. Je suis en elle très entièrement vostre, etc. X. 21

^ /v/v/vn./v/' .

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANT àLi

Envoi de quelques exemplaires de V Introduction à la vie dévote ^ pour plusieurs personnes.

Fin de février 1609».

Mon Dieu ! que vous serés la bien venue , ma chère Fille ; et comme il m'est advis que mon ame embrasse la vostre eherementl Partes donq au premier beau jour que vous verres, après que vostre cheval se sera délassé, lequel, sans doute, on ne pourroit pas bien vous renvoyer, sinon depuis troys jours en ça, pour les dernières pîuyes qui sont tombées en ce pays. Je vous souhaitte bon et heureux voyage, et que ma petite iîllb xie soit pas mallement du travail du chemin; mais arrivant de bonne heure le soir, et la faysantbien dormir, j'e.^pere qu'elle fera prou.

M. de Ballon désire tant que vous faciès vostre giste chez luy, que je suis contraint aussi de le désirer pour la bonne amitié qu'il nous porte.

Madame du Puys d'Orbe m'avoit escrit qu'elle desiroit de venir avec vous; mais ni la sayson n'est pas propre pour elle,

1 Tirée du monastère de la Visitation de Toulouse. C'est la 174e de la colli^ction-Blaise.

2 II est dit dans l'Année sainte de la Visitation (tom. I"^ pag. 186) : « I;e » quinzième jour de février de Tannée 1609, nôtre Père S. François de Sale» » écrivit une lettre à nôtre vénérable Mère de Chantai, dans laquelle il fait » assez paroître l'horreur qu'il avoit pour les désordres du carnaval : car il lui » dit, que le tems du Carême- prenant est pour lui le plus triste de Tannée. » Cette lettre est apparemment perdue , puisque nous ne lisons rien de semblable dans celle que nous donnons ici, et qui est la seule qui nous reste des tettrtis que le Saint a pu écrire à sainte Chantai en février 1609.

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ni je ne voudrois pas Favoir en tems si incommode comme est le Caresme. Je In y escris donq qu'elle attende le vray Printems , et qu'elle vienne en litière, affin que si l'une de ses seurs veut l'accompaigner, elle le puisse faire sans appréhension d'aller a cheval. Je hiy envoyé le livre ci joint ^ , l'autre a madamoyselle de Traves selon vostre désir. Le Père de Mandi m'en demandoit un : si vous luy donnés celuy que vous avés, je vous en rendray un plus bravo yci; car encor le faut-il consoler. J'en voudrois envoyer a plusieurs personnes ; mais je vous asseure que pour tout il n'en est venu que trente en ce pays , et je n'ay peu fournir a la dixième partie de ceux a qui j'en devois donner : il est vray que je n'en suis pas tant en peyne , parce que je sçai que de delà il y en a plus qu'yci. J'ay creu néanmoins que je devois en envoyer un a M. de Chantai * , et qu'il s'offenceroit si je ne le faysois; c'est pourquoy le voyla.

Qu'ay-jp a vous dire de plus, ma chère Fille? Mille choses, mais que je n'ay nul loysir d'escrire, car je veux que Claude parte sans plus tarder. Saches seulement , ma vraye Fille , que je suis tout plein de joye et de contentement dequoy vostre Groysi ^ parle non seulement avec respect, mais avec lîii amour tout affectionné, de vous et de messieurs vos pcres *, et, ce qui me plait le plus, de ma chère petite Aymée. Je vous dis la vérité , il ne me sçauroit plus donner de playsir que par la , et vrayement j'espère que tout ira fort bien , et qu'il ne demeurera nul sujet de mescon lentement a personne.

Ne vous repentes point de m'avoir escrit des douze cens livres 5 car vous ne vous devés nullement repentir de rien qui se passe avec moy.

1 V Introduction à la vie dévote.

2 Le iieau-père de madame la baronne de Chantai. /

3 Gallois de Sales, seigneui de Groysi, frère de noire Saint. ♦ Ocbl- à-dire du président Frémiot et du baron de Chantai.

324 LETrRES SPIRITUELLES

Et bien, je verray donq bien des misères, et nous en parlerons, a mon advis , a souhait.

Ma mère désire que vous faciès vostre petit délassement a Sales , où elle vous attendra pour vous accompaigner icy ; mais ne croyés pas que je vous y laisse sans moy : non pas, certes, car ou je vous y attendray , ou j'y seray aussitost que je vous y sçauray. Je n'escris point a vostre commère, car j'auray loysir de l'entretenir bien au long : et si, je confesse que vous m'avés bien fait playsir de la mettre sur vostre train, bien que pour elle il faudra peut estre que je me mette en despense , affin qu'a son retour elle face bon récit de ma magnificence. Voyés-vous, je ris des-Jadansle cœur sur Fattente de vostre arrivée.

CVIf.

LETTRE'

A M. l'ÉVÊQUE de MONTPELLIER.

Marques d'amitié , d'estime , de respect e* d'humilité.

Avril 160».

Monseigneur , C'est de tout mon cœur que je vous escris esgalement avec respect et confiance : celle-ci procède de la connoissance que j'ay de la sincérité de vostre bienveuillance en mon endroit , et celuy-la de la multitude des riches qualités qui décorent le rang que vous tenés en FEglise de Dieu; auquel, bien que je vous aye devancé quant au tems , je vous voy néanmoins devant moy en tant d'autres façons , que c'est le moins qu? je veiiille et doive faire , que d'user exactement d'une reci

1 Tirée du monastère de la Visitation de St.-Jaciiues, à Paris. C'est la 178» de la coUeçtion-BIaise.

DE S. FnAN(;OTS DE SALïïS. 325

proqiie révérence en vostre endroit. Et si vous ne vous estiés pas mis à l'extrémité du plus haut point d'honneur envers moy, je me fusse essayé de vous en rendre plus que vous ne m'en donnés; mais il faut que je demeure vaincu, tant parce que vous sçavés tout mieux faire que moy, que d'autant que le Heu d'oii sort l'honneur que vous me faites luy donne un poîdz si excessif, que je n'ay rien qui le puisse esgaler. Mais c'est assés. Continués, je vous supplie, Monseigneur, d'aymer celuy qui vous souhaitte toute sorte de bonheur en la grâce de Dieu, et qui est, d'une affection inviolable, vostre , etc.

CVIlï.

LETTRE

A MADEMOISELLE DE TRAVES.

Il l'enga^ à refuser le parti du marfage, et l'exhorte à supporter conrageu» semcut les peines de son état et la charge de sa famille.

18 avril 1609.

Madamoyselle ,

Vous voulant honnorer, chérir et servir toute ma vie , je me suis enquis de Madame vostre chère cousine ma seur , de Testât de vostre cœur , duquel elle m'a dit chose qui m'a consolé. Que vous serés heureuse , ma chère Fille , si vous persévères a mespriser les promesses que le monde vous fera faire 1 car en vraye vérité, ce n'est qu'un vray trompeur. Ne regardons jamais tout ce qu'il propose, que nous ne considérions ce qu'il celé. Il est vray , sans doute, c'est une grande assistance que celle d'un bon mary; mais il en est peu, et

* Tirée du monastère de la Visitatioii du Puits-d'Orbe. C'est la 1 79o de là

coUeclion-Blaise.

pour bon qu'on l'ayt , on reçoit plus de sujettion que d'assistance. Vous avés un grand soin pour la famille qui est sur vos bras; mais il n'amoindriroit pas, quand vous entreprendriés la charge d'une autre peut-estre aussi grande. Demeurés ainsy, je vous prie, et, croyés-mo}', faites-eii une resolution si forte et si sensible, que nul n'en doute plus. L'exercice auquel vous estes maintenant vous servira d'un petit martyre , si vous continués a joindre les travaux que vous y au^ rés a ceux du Sauveur, de nostre Dame, et des Saintz ei Saintes, qui, emmi la variété et multiplicité des importunités que leur soin leur donnoit , ont conservé inviolablenient l'amour et la vraye dévotion a la très sainte unité de Dieu , en qui, par qui, et pour qui ilz ont conduit leurs vies a une fin très heureuse. Que puissiés-vous donq comme eux conserver et consacrer a Dieu vostre cœur, vostre corps, vostre amour, et toute vostre vie. Je suis, en toute sincérité, vostie , etc.

LETTRE

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