‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 24 sur 79 · XC[V · texte numérisé non relu

XC[V

LETTRE

Réponse sur trois désirs que lui avoit manifestés la baronne de Chaulai. Sea» liments du Saint sur diverses plaintes que lui avoit faites le P. Valtodier.

Anneci, 29 septembre 1608.

Jésus es entrailles duquel mon ame chérit uniquement la vostre , soit a jamais nostre consolation, ma Fille. J'ay plusieurs choses sur le cœur pour vous dire, je ne sçai si je îe^ pourray mettre sur 2'^ papier, car j'ay grandement pensé en vous tout le long de mon retour, je dis grandement. Vcs troys désirs pour la vie mortelle ne me desplaysent point , car ilz sont justes , pourveu qu'ilz ne soient ^as plus grans que leurs objetz méritent. C'est bien fait sans doute de désirer la vie a celuy que Dieu vous a donné pour «conduire la vostre.

Mais, ma Pille, ma bien aymée , Dieu a cent m v>yens , je veux dire infinis moyens pour vous guider sans celo. C'est luy qui vous conduit comme une brebis. Ah! je vous prie, tenés bien vostre cœur en haut, attachés-le indissolublement a la souveraine volonté de ce très bon cœur paternel de nostre Dieu. Qu'a jamais il soit obey et souyecainement obey par nos amesî J'auray pourtant soin de moy selon que je vous Tay promis, et plus pour cela sans doute que pour inclin al iou que j'aye a cette sorte d'attention, car je croy bien que Dieu

1 L'original en est conservé dans les archives de la Visitation d'Annecy. €'e.st la 112e inédite de la collection-Biaise, en même temps que la Itil» de la même collection, et la 108^ (a/. 94^) du liv. IV des anciennes édition».

veut que je veuille quelque chose pour Tamour de vous. Or, Dieu face de moy selon son gré.

Ma Fille , tandis que Dieu voudra que vous soyés au monde, pour l'amour de luy mesme , demeurés-y volontier et gayement. Plusieurs sortent du monde, qui ne sortent pas pour cela d'eux-mesmes, cherchans par cette sortie leurs gousiz, leur repos, leurs contentemens , et ceux-ci s'empressent merveilleusement après cette sortie, car l'amour propre qui les pousse , est un amour turbulent , violent et desreglé. Ma Fille, je dis, ma vraye fille, ne soyons point de ceux-là, sortons du monde pour servir Dieu, pour suivre Dieu. Et en cette sorte , tandis que Dieu voudra que nous le servions , suivions et aymions au monde , nous y demeurerons de bon cœur ; car puisque ce n'est que ce saint service que nous desirons , oii que nous le facions , nous nous contenterons.

Demeurés en paix, ma Fille, faites bien ce pourquoy vous restés au monde , faites-le de bon cœur , et croyés que Dieu vous en sçaura meilleur gré que de cent sorties faites par vostre propre volonté et amour.

Mais faut-il pas que je vous die cecy , puisque j'en ay esté consolé? Je rencontray a Chaslons M. André Valladier, c'est ce grand prédicateur qui prescha après moy estant Jésuite. Or il me fit mille sortes d'honneurs et de caresses, et me dit mille choses diverses. Entre autres choses il me dit que sainte Françoise nouvellement canonisée avoit esté une des plus grandes saintes qu'il soit possible d'imaginer, et qu'il avoit luy mesme escrit sa vie en latin par le commandement du Pape, et qu'il alloit a Paris pour la faire imprimer; et m'enquerant des particularités de cette vie, il me dit qu'elle avoit esté quarante ans mariée, et qu'en sa viduité elle avoit érigé une congrégation de vefves qui demeurent ensemble en une mayson, dans laquelle elles observent une vie religieuse, et personne n'entre en ycelle que pour grande cause ; elles ne-

DE S. FRANÇOltS DE SALES. 30 î

aiimoins sortent pour servir les pauvres et îes malades , er. quoy gist leur plus particulier exercice ; et que cette mayson rend un fruit et un exemple bien grand àRome. Vous oûistes ce que M. Blondeau dit de Paris. Vive Dieu î ma Fille, et qu'a jamais il règne dans nos cœurs. Je n'avois rien sceu de tout cela quand je vous parlois a Dijon et a nos bonnes vefves. C'est le saint Esprit sans doute qui donne ses mouvement conformes en divers endroitz de son Eglise. Prions Dieu, humilions-nous, attendons en patience, et nous serons consolés.

Ce bon personnage me dit bien d'autres choses qui ne me furent pas si aggreables, car il parloit avec grande vehemence de sa sortie, et, comme vous sçavés, j'ay grande aversion des esprits troubles. Il me dit que les impertinentes procédures de ce Religieux, duquel nous parlasmes en carrosse, et duquel vous aviés parlé a M. de la Gurne, estoient venues aux oreilles du cardinal de Givry et de l'Inquisition de Rome; je fus marry dequoy il m'en parla comme d'une chose que jesçavois, quoy que je n'en fisse nul seaablant. Je crains d'un costé que cela ne s'esvente, car ce seroit un grand scandale et appresteroit beaucoup a dire aux mondains. D'autre part, je voudrois bien que ce mal fust reprimé, de peur qu'il ne se glisse en d'autres. Il me dit que le Père duquel vous me montrastes la vostre aBeaune, faisoit presque aussi mal; cela me desplut infiniment. Si je vay oii il est, je m'essayeray de luy en parler.

Tout cela , ma chère Fille , me fait désirer que mes seurs, ties filles ne s'abandonnent gueres a nulle sorte de grande fonfiance qu'en la seule confession. Car, mon Dieu, voyla pas des grans dangers ! Ah ! je veux croire qu'il n'y a pas lant de mal , mais il y en a encor moins d'estre bien discret. Je diray volontier a ceux qui se meslent des âmes , comme saint Bernard a ses novices : Je ne veux pour cela que des urnes, et que les cors ne s^en meslent point. Or j'ay dit tout

302 LKTTRES SPÎRÎTUELLF.S

cela parce qu'il m'est ainsy venu , et avec lîne ame que je connois, et en laquelle j'ay rayson d'avoir confiance absolue. Servés-vous des advis de tous quand il en sera besoin , mais ayés peu de confiance es hommes quoy qu'ilz semblent des Anges ; je veux dire par des cx>nfiances grandes et entières^ Or ceci soit dit entre nous deux.

Revenons a vostre troisième désir :

Il est bon aussi; mais, mon Dieu , ma Fille, il ne mérite pas«|u'on s\y aiTectionne : recommandons-le a Dieu, iaysons tout bellement ce qui se peut pour le faire reliscir, ainsy que je feray de mon costé ; mais au bout de la , si Fœil de Dieu qui pénètre Fad venir, voyant que cela ne reviendroit pas peut estre ni a sa gloire , ni a nos intendons , sa Divine Majesté ordonne autrement, il ne faut pas, ma Fille, pour cela en perdre le sommeil d'une seule heure. Le monde parlera , que dira-on? Tout cela n'est rien pour ceux qui ne voyent le mondfc que pour le mespriser , et qui ne regardent le tems que pour viser a l'éternité. Je ni'essayeray de tenir l'affaire liée, en sorte que nous la puissions voir aelievée , car vous ne la désirés pa5 plus que nioy . Mais s'il ne plait pas a Dieu, il ne me plait pas non plus , ni a vous, car je parle de vous comme de moy.

J'ay treuvé ma pauvre bonne mère si très malade, à mon gré, que j'en ay esté estonné, non pas qu'elle soit alitée, mais il semble que ce soit une attitude ' et acheminement a une défaillance de nature. Et bien ! nous y ferons ce qui se pourra, et Dieu face selon son bon playsir de nous et de tout ce qui est a nous.

Nostre livre de dévotion n'est pas encor imprimé; quand il le sera , j'en enverray a tous ceux a qui j'en ay promis,

Nostre bon père ^ est venu joyeusement , et a une ame inclinée a la dévotion , mais l'emban^as des affaires apporte sans doute quelque sorte d'empeschement a une entière pre- * L:éditiûn Biaise porte ^titude - ^M. le présideut Fréœiot.

parafion qui luy seroit nécessaire en ce déclin de sa vie. Mais elle se doit procurer tout bellement. Je luy ay proposé la lecture de certains livres propres a cela , et il l'a receue de fort bon cœur. Je luy suis tout dédié, non seulement poui les obligations extérieures , mais par inclination intérieure. J'ay pensé a vostre cher filz , et connoissant son humeur, je pense qu'il faut avoir grand soin de son esprit , affin eue maintenant il se forme a la vertu, ou qu'au moins il ua panche pas au vice , et pour ce il le faut bien recommander au bon M. Robert , et luy faire souvent gouster le bien de la vraye sagesse par des remontrances et des recommandations de ceux qui sont vertueux.

Je suis tous-jours bien ayse d'avoir veu tous les enfans de ma chère Fille , car vrayement je les ayme comme miens en nostre Seigneur. Demeurés en paix avec un singulier amour de la volonté et Providence Divine. Demeurés avec nostre Sauveur crucifié, pknté au milieu de vostre cœur. Je vis, il y a quelque tems , une fille qui portoit un seau d'eau sur sa teste, au milieu duquel elle avoit mis un morceau de bois; jjg voulois sçavoir pourquoy , et elle me dit que c'estoit pour arrester le mouvement de l'eau , de peur qu'elle ne s'espanchast. Et donques doresenavant , ce dis-je, il faut* mettre la croix au milieu de nos cœurs pour arrester les mouvemens de nos affections en ce bois et par ce bois , eifiin qu'elles ne s'espanchent ailleurs aux inquiétudes et troublement d'esprit. Il faut tous-jours que je vous die mes petites cogitations.

A Dieu , ma chère Fille, a laquelle jesuia tout donné en celuy qui s'est tout donné a nous , affin qu'estant mort pour nous, nous ne \ivions plus qu'a luy. J'eseris au bou ]kIonsieur le Prévost, a l'ame duquel j'ay ungrand amour, parce qu'elle me bemble bonne , ronde et franche. J^esopis aussi a nostrft Monsieur de la Curne , et luy envoyé les escritz ci-jointz que je vous prie luy faire tenir.

Vive Jésus et Marie, amen.

Je suis celuy que ce mesme Jésus a rendu vostre.

Je vous escriray le plus souvent que je pourray.

P. S. J'ay ouvert les lettres de mon frère de Groysi par curiosité de sçavoir ce qu'il vous disoit , et a nostre Aymée ; mais celle de madamoy selle de Brechard, c'a esté par mesgarde, la prenant pour la vostre. M. de Charmoysi vous salue et ne sçayt pas que j'escrive.

XGV.

Réflexion sur la fête de la Dédicace, appliquée à la consécration des cœurs et des corps à Dieu par les vœux.

Annecy, le 8 octobre 1608.

Nous célébrons aujourd'huy, ma chère Fille , la dédicace de nostre Eglise ; mais, entre les Offices, je vous viens escrire cette lettre, pour retourner bientost a l'autel, oiije veux avec des particulières affections faire actions de grâces a nostre doux Sauveur, de la dédicace de nos cœurs et de nos cors, que par sa miséricorde nous luy avons faite par nos vœux. 0 que nous serons heureux, ma bonne chère Fille, si nos temples ne sont point violés? Qu'a jamais le saint Esprit y réside , et ne permette point qu'aucune irrévérence y soit commise ; que ce soyent des maysons d'orayson et de prière, oii les sacrifices de lotiange, de mortification et d'amour soyent immolés.

' C'est la 162e de la collection- Biaise, et la 42* (a/. 36») du livre II de»

tucieiines éditions.

0 ma Fille, que mon cœur est plein de bons souhaits pour îe vostre î Vous diray-je bien ce sentiment? Dimanche je lis un Sermon du Rosaire, parce que je suis de cette cbnfreriela il y a long-tems , et presque toute cette villette en est ; et d'autant que je voulois faire entendre a mon cher peuple pourquoy on appelloit le Chappellet Couronne , je fus contraint d'apporter le passage de saint Paul auquel il appelle ses disciples sa couenne : Demeurés ainsy , mes très, chers, 0 ma Fille Ires chère et très désirée! je vous laissay en l'hospital de Beaune, pleine de désir d'aymer, d'honnorer, de servir et d'adorer la volonté de Dieu; resignant en toutes choses , grandes et petites , la vostre a la miséricorde de la sienne : je vous laissay avec nostre Seigneur réellement receu en vous-mesme , et cela entre les pauvres de nostre Seigneur. Mon Dieu ! ma chère et très singulièrement chère Fille, comme cela vous estes et ma joye et ma couronne; et demeurés donq ainsy, ma très chère : demeurés de cœur et d'esprit avec nostre Sauveur, demeurés resignée a sa volonté, demeurés entre ses pauvres par affection. Et puisque sa volonté est que vous soyés encor au service et a la conduicte de vostre famille , demeurés-y en paix avec la fidélité que vous devés a ce saint vouloir. Je suis celuy que nostre Seigneur veut estre tout vostre , et tout singulièrement vostre.

3('0 LETIRES SPIRITUELLES

XCYI.

LETTRE '

A U N E D A M E MARIEE.

Réflexions sur les vendansres.

12 oetODre 1608.

Madame ,

Ou m'a dit que vous estiés bien avant en vos vendanges. Dieu soit loué. Il faut que mon cœur vous die ce mot que je dis l'autre jour a une autre vendangeuse, qui est bien de vos plus chères cousines.

Es Cantiques des Cantiques, l'Espouse sacrée, parlant a son divin Espoux, dit que ses maramelles sont meilleures que le vin, odorantes en onguens pretieux^ . Mais quelles mammelles a cet Espoux ? Ce sont sa grâce et sa promesse ; car il a sa poictrine amoureuse de nostre salut, pleine de grâces, qu'il distille d'heure a heure, ains de momens en momens , dedans nos espritz; et si nous voulons bien y penser, nous treuverons qu'il est ainsy : et de l'autre costé, il a la promesse de la vie éternelle, avec laquelle, comme avec un saint et amiable lait, il nourrit nostre espérance, comme ivec sa grâce il repaist nostre amour.

Cette liqueur pretieuse est bien plus délicieuse que le vin. Or, comme on fait vendange en pressant les raysins, on vendange spirituellement en pressant la grâce de Dieu et ses promesses; et pour presser la grâce de Dieu, il faut multiplier Torayson par les courtz, mais vifs eslancemens de nos

^ C est la 163e de la collectioii-Blaise, et la 53e du livre Vil des anciennes éditions.

* .Meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis. Cant., J, 1 et 2.

Î3E S. FRANÇOIS DE SAl.ES. 30T

cœurs; et pour presser sa promesse, il faut multiplier les œuvres de charité; car ce seront elles a qui Dieu donnera FelTect de ses promesses. J'ay esté malade, et vous mavfh visité \ dira-il. Toutes choses ont leur sayson : il faut presser le vin en l'une et en l'autre sorte de vendange; mais il faut presser sans s'empresser, avoir du soin sans inquiétude. Encor pensant, ma chère Fille, que les mammelles de l'Espoux soyent son liane percé sur la croix, o Dieu! combien cette croix est un cep tortillé, mais bien chargé ! Il n'y a qu'un seul raysin , mais qui en vaut plus que mille. Combien de grains y ont treuvés les âmes saintes, par la considération de tant de grâces et vertus que ce Sauveur du monde y a montrées î

Faites belles et bonnes vendanges , ma chère Fille , et qu<^ les unes vous ?' ; vent d'eschelon et de passage aux autres. Saint François ay m oit les aigneaux et moutons, parce qu'ilz luy representoyent son cher Sauveur : et je veux que nous aymions ces vendanges temporelles , non seulement parce que ce sont choses appartenantes au soin qui correspond a là demande que nous faysons tous les jours de nostre pain quotidien, mais aussi, et beaucoup plus, parce qu'elles nous esîevent aux vendanges spirituelles.

Tenés vostre cœur plein d'amour, mais d'un amour doux, paysible et rassis. Regardés vos fautes, comme celles des. autres, avec compassion plustost qu'avec indignation, avec plus d'humilité que de sévérité. A Dieu , Madame ; vives ]oyeus8, puis que vous vous estes tonte dédiée a la joye immortelle, qui est Dieu mesme , qui veuille a jamais vivre et régner au milieu de nos cœurs. Je suis, en luy et par luy,, vostre humble et très asseuré serviteur,

• lûfirmus (fui), et visitastis me. Matth., XXV, 36.

308 LFITRES SPIRITUELLES

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Humilité de notre Saint ; il ne pouvoit souffrir qu'on eût pour lui la moindre

estime.

Le jour de S. S'mon et S. Jude, 28 octobre 1608.

Je ne sçaurois maintenant , ma chère Fille , respondre a votre lettre du septième de ce mois, que je receus hier au soir Men tard ; car il faut que je die Messe , et que j'aille visiter une Eglise a une lieuë d'yci. Je diray ce que je pourray.

Ma Fille, je ne suis que vanité , et néanmoins je ne m'estime pas tant que vous m'estimes. Je voudroisbien que vous me conneussiés bien ; vous ne lairriés pas d'avoir une absoîuë confiance en moy, mais vous ne m'estimeriés guiere. "Vous diriés : Voyla un jonc sur lequel Dieu veut que je m'appuye : je suis bien asseurée , puis que Dieu le veut; mais le jonc ne vaut pourtant rien.

Hier, après avoir leu vostre lettre , je me promenay deux tours, avec les yeux pleins d'eau^ de voir ce que je suis et ce qu'on m'estime. Je voy donq ce que vous m'estimes, et m'est ad vis que cette estime vous contente beaucoup * cela, ma Fille , c'est un idole. Or bien , ne vous faschés point pour «eîa; car Dieu n'est point offencé des péchés de Fentendement, bien qu'il s'en faille garder , s'il est possible. Yos affections fortes s'addouciront tous les jours par les fréquentes actions de Findiflerence. Revoyés une lettre que je vous es-

* C'est la 164e de la collection-Biaise, et la 113e (a/. 95«) du livre IV des

crivis au commencement % de la liberté de l'esprit. A Dieu, ma Fille très chère; je suis celui que Dieu rend tous-jours plus vostre.

XGVIII.

LETTRE

A MADA51E DE MIENDRY, A RUMILLY.

Conseils spirituels.

4 novembre 1C08, Madame ,

Hasté du soudain despart de , vostre porteur , je vous

respondray briefvement. Escrivés-moy tous-jours quand il vous plaira, avec entière confiance et sans cérémonie; car, en cette sorte d'amitié , il faut cheminer comme cela. Mocqués-vous , je vous prie , de toutes ces menues pensées de vaine gloire qui se viennent présenter a vostre ame parmi vos bonnes actions; car ce ne sont proprement que des mouches, lesquelles ne vous peuvent faire nul autre mal que de vous importuner. Ne vous amusés donq point a examiner si vous y avés consenty ou non; mais tout simplement continués vos œuvres comme si cela ne vous regardoit nullement.

Ne poussés pas vostre cœur a la pitié ou compassion en k méditation de la Passion du Sauveur; car il suffit en toutes méditations d'en tirer de bonnes resolutions pour noslre amendement et fermeté en l'amour de Dieu , encor que ce soit sans larmes, sans souspirs et sans douceur de cœur; c^r

1 Cette iettre est datée du 14 octobre 1604.

2 Communiquée par M. l'abbé de Bourdeille, chanoine de la cathédrale dm Troyes. C'est la 165^ de la coUection-Blaise.

il y a bien de la différence entre la tendreté de cœur que nous desirons , parce qu'elle console , et la fermeté de coiuï que nous devons désirer, parce qu'elle nous rend vrays serviteurs de Dieu. Ne respondés non plus aucun mot a la pensée deslionneste qui vous arrive; seulement dites en vostre cœur a nostre Seigneur : 0 Seigneur, vous sçavés que je vous lionnore. Ah î je suis toute vostre ; et passés outre sans disputer avec cette tentation.

Ne vous troublés point du défaut de vostre examen de conscience; car il ne peut pas estre grand, puisque vous avés désir de vous bien purifier : il ne faut pas tourmenter bon aine quand on la sent désireuse d'estre fidèle a Dieu, ^^uand vous n'aurés pas vostre Confesseur ordinaire, il ne faut pas laisser d'aller a un autre, regardant a Dieu , et non pas a l'homme qui confesse ou absout, mesmement vous confessant souvent , comme vous faites. Dieu soit tous-jours au milieu df* vostre cœur. Je suis en luy, Madame, vostre, etc.

v\/v/vvyv\yv\/v .

XGIX.

lettre'

A MADAME LA PRÉSIDENTE BRULART

Avis spirituels.

Décembre i608.

Madame ma très chère Seur, Vous m'avés infiniment consolé a m'escrire si souvent comme vous avés fait : de mon costé, je n'ay jamais manqué ie vous escrire par toutes les commodités qui s'en sont présentées. Je vous ay jusques a présent respondu de point en

'* G'-e&t la 166e de la collection- Biaise ^ et la 20» du livre IV des anciennes

point a tout ce que vous m'avés demandé, et je sçaî que vous avés maintenant des lettres en main. Il me reste a vous dire que j'ay escrit si amplement a iMadame l'Abbesse vostre bonne seur, que j'espère qu^elle en sera consolée.

Je sçai que sa santé corporelle despend en bonne partie de la consolation spirituelle. Il me semble qu'elle a \in petit trop de crainte que je ne m'offence, si elle communique son intérieur a quelque autre; et la vérité est que quiconque veut proffiter , il ne faut pas l'aller espanchant ça et la indistinctement , ni changer a toute apparence de méthode et façon de vivre : mais aussi doit-on vivre avec une honneste liberté; et quand il est requis, il ne faut faire nulle difficulté d'apprendre d'un chascun, et de se prévaloir des dons que Ûieu met en plusieurs. Je ne désire rien tant que de voir en elle un cœur estendu , et sans aucune contrainte au service de Dieu : je ^e vous dis aussi, aiïin que vous me connoissiés fort, et que vous alliés a vostre ayse , tant qu'il se peut , en la voye de la sainte perfection.

J'ay escrit assés amplement a M. N., a qui j'avois jette beaucoup de mon amitié, estant par delà. Je prie qu'il voye le plus qu'il pourra le Monastère du Puys d'Orbe : je m'asseure qu'il luy sera utile; et Dieu , sans doute, l'a préparé pour cela, dont je loue sa divine Majesté de tout mon cœur. Pour vous, ma chère Seur, je vous ay des-ja dit en une autre lettre, que non seulement j'appreuvois le choix que vous aviés fait d'iceluy pour estre vostre Confesseur, mais que je m'en consolois; et vous disois que vous pourrés apprendre de luy ce qui sera convenable touchant les aumosnes et autres charités que vous voulés et devés faire : vous ferés bien aussi de luy obéir en tout le reste de vostre conduicte intérieure et spirituelle, sans que pourtant je me veuille exempter de contribuer tout ce que Dieu me donnera de lumières et de force : car il ne me seroit pas possible de défaire la sainte liayson que Dieu a mise entre nous.

Affermisses tous les jours de plus en plus la resolution que vous avés prise, avec tant d'afïection , de servir Dieu selon son bon playsir, et d'estre tout entièrement sienne, sans vous en rien reserver pour vous ni pour le monde. Embrassés avec syncerité ses saintes volontés,, quelles qu'elles soyent, et ne pensés jamais avoir atteint a la pureté de cœur que vous luy devés donner, jusques a ce que vostre volonté soit non seulement du tout , mais en tout , et mesme es choses plus répugnantes, librement et gayement sousmise a la sienne très sainte; regardant a ces fins, non le visage des choses que vous ferés , mais celuy qui vous les commande, qui tire sa gloire et nostre perfection des choses les plus imparfaites et chetifves, quand il luy plait.

Non, plus de cérémonies entre nous; nos liens ne sont pas faitz de ces cordes-la : ilz sont invariables , incorruptibles et eternelz, puis que nous nous aymerons au Ciel pour le mesme amour de Jesus-Ghrist, qui nous joint de cœur et d'ame yci bas , et qui me rend vostre , ttc.

LETTRE

Le Saint lui adresse des souhaits de santé et prospérité, et lui promet de lui adresser ses conseils écrits.

A Dijon, le 1" décembre 1608.

Je vous avois promis , ma chère seur, ma Fille , de vous escriie par le retour de vostre laquais ; mais l'ayant rencontré en lieu où je ne pouvois le faire, je repare ce défaut, vous

^ Commurii.iuée par M. l'abbé Thomas, économe de l'Institution de la rue iu Regard, à Paris. C'est la 3e des nouv. lettres inédites de la coUect.-Blaise.

escrivantle soir de mon arrivée en cette ville; mais que vous €scriray-je donques, ma chère Fille? rien, sinon qu'a mesure que je me suis esloigné de vous corporellement , mon esprit s'est retourné plus ardamment de vostre costé pour vous souhaitter mille bénédictions. Sa divine majesté vous les donne très abondantes , et vous veuille fortifier de plus en plus es savntes resolutions qu'il vous a inspirées. Heîas î je regrette sans doute tant d'incommodités qui s'opposent a nos désirs, mais faysant ce qui est en nous doucement et constamment, le bon Dieu suppléera au reste, et vous consolera de son assistance spéciale. Je vous escriray, Dieu aydant, avant mon départ d'icy, et a mon premier loysir, je vous mettray par ordre tout ce qui me semble propre a la reprise de nos bons propos. Ah ! que je désire de bonheur a vostre chère ame , ma Fille bien aymée ! qu'a jamais puissions-nous vivre pour ce saint amour céleste ! Je suis avec une affection inviolable, ma chère Fille, vostre très fidèle et très affectionné serviteur.

François.

LETTRE

A SAINTE JEANNE -FRANÇOISE DE CHANTAL

Du repos de nos cœurs dans la volonté de Dieu.

La veille du glorieux S. Nicolas, 5 décembre 1608.

Ma très chère Fille,

Despuis mon retour de la visite, j'ay eu quelque ressenti- •ment de fièvre catarrheuse. Nostre médecin n'a point voulu

* C'est la 16Se de la collect.-Blaisej et la 46e (q/. 39e) du liv. IV des anc. édit.

m'ordonner d'autre remède que le repos , et je luy ay obey. Vous sçavés, ma Fille, que c'est aussi le remède que j'ordonne volonlier , que la tranquillité, et que je defens tousjours l'empressement. C'est pourquoy, en ce repos corporel, j'ay pensé an repos spirituel que nos cœurs doivent avoir en la volonté de Dieu , où qu'elle nous porte : mais il ne m'est pas possible d'estendre les considérations qui se doivent faire pour cela, qu'avec un peu de loysir bien franc et net.

Vivons , ma Fille , vivons , tandis qu'il plait à Dieu , en cette vallée de misères, avec une entière sousmission a sa sainte volonté souveraine. Ah! que nous sommes redevables a sa bonté, qui nous a fait désirer avec tant de resolution de vivre et mourir en sa dilection ! Sans doute, ma Fille , nous le desirons, nous y sommes résolus : espérons encor que ce grand Sauveur, qui nous donne le vouloir , 7ious donnera aussi la grâce de le parfaire ^

Je considerois l'autre jour ce que quelques auteurs disent des alcyons ^, pelitz oiseletz qui pondent sur la rade de la mer. C'est qu'ilz font des nidz tous rondz, et si bien pressés, que l'eau de la mer ne peut nullement les pénétrer; et seulement au dessus il y a un petit trou par lequel ilz peuvent respirer et aspirer. La-dedans ilz logent leurs petitz, affîn que, la mer les surprenant, ilz puissent nager en asseurance, et flotter sur les vagues sans se remplir ni submerger; et l'air qui se prend par le petit trou sert de contre-poidz, et balance tellement ces petitz pelotons et ces petites barquettes, que jamais elles ne renversent.

0 ma Fille î que je souhaitte que nos cœurs soyent comme

1 Qui operatur in vobis et velle et periicere. Philipp., II, 13.

2 L'alcyon est une espèce d'oiseau de mer de la grosseur d'une caille : il a le plumage bleu, vert et rouge, le corps de couleur rousse et enfumée, le bec tranchant, les jambes et les pieds cendrés. Il fait son nid sur la mer, vers ie solstice d'hiver, dans les jours où la mer est calme, et que l'on appelle jours :alyûniens, à cause de cet oiseau. On l'appelle aussi martinet, oiseau de Sai^- Martin, martinet pêcheur et draiAer.

cela bien pressés, bien calfeutrés de toutes partz; affin que si les tourmentes et tempestes du monde les saisissent , elles ne les pénètrent pourtant point, et qu'il n'y ayt aucune ouverture que du costé du Ciel, pour aspirer et respirer a riiistr;^. Sauveur ! Et ce nid, pour qui seroit-il fait , ma chère Fille 1 Pour les petitz poussins de eeluy qui l'a fait pour l'amouî de Dieu, pour les affections divines et célestes.

Mais pendant qne les alcyons bastissent leurs nidz, et que leurs petitz sont encor tendres pour supporter l'effort des secousses des vagues, helas! Dieu en a le soin, et leur est pitoyable , empeschant la mer de les enlever et saysir. 0 Dieu ! ma Fille, et donqu es cette, souveraine bonté asseurera le nid de nos cœurs pour son saint amour , contre tous les assautz du monde , ou il nous garantira d'estre assaillis. Ah! que j'ayme ces oyseaux qui sont environnés d'eaux , et ne vivent que de l'air; qui se cachent en mer, et ne voyent que le ciel ' Ilz nagent comme poissons , et chantent comme oyseaux ; et ce qui plus me pi ait, c'est que l'ancre est jettée cm costé d'en haut , et non du costé d'en bas, pour les affermir contre les vagues. 0 ma seur, ma Fille! le doux Jésus veuille nous rendre telz, qu'environnés du monde et de la chair, nous vivions de l'esprit ; que, parmi les vanités de la terre , nous visions tous-jours au ciel ; que, vivant avec les hommes, nous le lotiyons avec les Anges; et que l'affermissement de nos espérances soit tous-jours eu haut et au Paradis ! 0 ma Fille! il a fallu que mon cœur ayt jette cette pensée sur ce papier, jettant aux pies du Crucifix ses souhaitz, affin qu'en tout et par tout le saint amour divin soit nostre grand amour. Helas! mais quand sera-€e qu'il nous consumera? et quand consumera-il nostre vie, pour nous faire mourir a nous-mesmes, et nous faire revivre a nostre Sauveur? A luy seul soit a jamais honneur, gloire et bénédiction. Mon Dieu! ma chère Fille , qu'est-ce qu«: p* vmus escris? je veux dire, a quel propos cela? 0 ma Fille! puis que nostre invariable

316 LETTT^FS SPTRlTrET.LES

propos et finale et invariable resolution tend incessamment SL l'amour de Dieu, jamais les paroles de l'amour de Dieu ne Boni hors de propos pour nous. A Dieu, ma Fille ; ouy, je iis ma vraye Fille en celuy duquel le saint amour me rend obligé, ains tout consacré d'estre, vivre, mourir, et revivre R jamais vostre, et tout vostre. Vive Jésus ! que Jésus vive et nostre Dame ! Amen.

en.

LETTRE'

A MADEMOISELLE DE TRAVES.

Témoignages d'amitié, et exhortation à l'amour de Dieu.

18 décembre 1608.

Madamoyselle ,

Mon frère, qui va la, vous dira peut estre que je vous chéris et honnore bien fort ; mais vous croiriés peut estre bien aussi qu'il me feroit ce bon ojQGice par charité, et je desire que vous sachiés que c'est mon cœur qui a vrayement ce sentiment-la. C'est pourquoy je l'escris ainsy de ma main et de mon cœur. Mais dites-moy donq , Madamoyselle , je vous supplie, l'amour de Dieu regne-il pas tous-jours en vostre ame? N'est-ce pas luy qui tient les resnes de toutes vos affections, et qui dompte toutes les passions de vostre cœur? 0! je n'en doute nullement : mais, Madamoyselle, il faut que vous permettiés a un esprit qui vous ayme chèrement, de vous demander ce qu'il sçayt, pour le playsir qu'il prend d'ouïr dire et de redire vostre bonheur. On demande si souvent, Vous portés-vous bien? encor que l'on voye ceux

» Tirée du monastère de la Visitation du Puits-d'Orbe. C'est la 169e de la coilection-Blaise.

qu'on interroge en fort bonne santé : ayés donq aggreable que, sans défiance de vostre vertu et constance , je vous demande par amour : x\ymés-vous bien Dieu , Madamoyselle ? Si vous l'aymés bien , vous vous plairés a le considérer souvent, a parler a luy et de luy, a vous reunir souvent en luy au très saint Sacrement. Qu'a jamais puisse-il estre nostre propre cœur, Madamoyselle ! Je suis en luy vostre, etc.

cm.

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Désintéressement de notre Saint, et son désir sincère de n'être qu'à Dien.

A la fin de 1608.

On parle de m'aggrandir «, mais c'est a bon jeu, bon argent, et du costé de delà. Cela m'a mis en peyne : car c'est avec le tiltre de la plus grande gloire de Dieu et du service de l'Eglise. Or, demeurés en paix , ma très chère Fille; car il ne se fera rien que selon le bon playsir de sa divine Majesté, et sous sa conduicte. Je ne sçay d'où cela peut arriver, que ce grand Prince continue si fort a me favoriser, sans que j'aye jamais fait nulle chose pour cela. J'ay fait responce (car, comme je vous dis, c'est tout de bon), que j'estois tout a Dieu, et que je luy dirois : Seigneur! que voules-vous que je face ^1 Entre ci et deux mois , je seray hors de cette peyne , par une reso-

1 Extraite de la Vie de madame de Chantai, par Ch.-Aug. de Sales. C'est la 17le de la colIection-Baias, et la 101e {al. 89e) ju livre IV des anciennes éditions.

« Il s'agit du dessein qu'on avoit à la cour de France d'attirer notre Saint dans ce royaume , en l'élevant aux plus hautes dignités de l'Eglise.

* Domine, quid me vis lacere? Act., IX, 6.

lution absolue. Priés donques bien pour moy, ma ciiere Fille, affin que mon cœur se tienne pur de toutes vanités et prétentions mondaines. Pour moy, je proteste que je ne veux que Dieu pour mon partage, comme que ce soit.

La commodité de nos resolutions * ne se peut bonnement perdre , mais de plus en plus faciliter, moyennant la grâce divine. 0 ma Fille, quand serons-nous unis a nostre Dieu, de l'union parfaite? quand aurons-nous des cœurs em])rasés. de son amour? Courage , ma chère Fille ; nous sommes destinés a cette heureuse fin. Ne nous troublons point des stérilités, car les stérilités enfanteront en fin ; ni des sécheresses. car la terre sèche se convertira en sources d'eaux vivantes ^

L'autre jour en l'orayson, considérant le costé ouvert de nostre Seigneur , et voyant son cœur , il m'estoit advis que nos cœurs estoient tout alentour de luy, qui luy faisoyent hommage, comme au souverain Roy des cœurs. Qu'a jamais soit-il nostre cœur ! Amen,

Et cette petite Aymée ^ sera des très mieux aymées seurs du mondé; car je seray son frère : mais avec tout cela, ceci ne sera que nostre alliance extérieure; car celuy a Fœil duquel le fond de mon cœur est ouvert, sçayt bien que le lien intérieur duquel il joint mon esprit au vostre est totalement indépendant de tous <^-'^ accidens , qui ne peuvent ni adjouster ni diminuer a v.ctte intime et très pure aifection et union que Dieu a faite en nous.

^ L'établissement d'une congrégation, et le mariage de M. de Torens avec mademoiselle Aimée de Chantai.

2 Quae erat arida erit in stagnum^ et sitiens in fontes aquarum. Is., XXXV, ?.-.

* Alarie-Aimée Reibutin de Ghajital, qui devoit épouser le baron de Torcns, fière du Saint.

LETTRE

A M. BRETAIGNE, CONSEILLER AU PARLEMENT DE BOURGOGNEe

Politesse pour le commencement de Tannée.

2S décembre 1608.

Monsieur,

Cette année, qui se passe en ces deux jours suivans, me sera mémorable pour avoir en icelle receu le bien de vostre amitié et connoissance. Avant donq qu'elle finisse, je me veux ramentevoir en vostre souvenance, et vous supplier de me conserver en cette nouvelle année venante le mesme bonheur que vous m'avés donné en celle-cy. Elles s'en vont hier» viste, ces années, et nous vont ravissant après ou plustost avec elles : mais que nous en doit-il chaloir, puisque, moyennant la miséricorde de Dieu, elles nous vont fondre et abysmer dans une profonde éternité? Je suis toute ma vie. Monsieur, vostre, etc.

1 L'oi'iginal en appartenoit à M. Landrin, prêtre de la mission de St. -Lazare» C'est U 172« de la collectioii-Blai**

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