‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 30 sur 79 · A UN INTIME AMI · texte numérisé non relu

A UN INTIME AMI

Sur une accusation calomnieuse.

A mon arrivée, j'ay treuvé une grande calomnie pour me mettre en la disgrâce de ce prince qui a tesmoigné me tant

1 Tirée de la Vie du Saint, par Ch.-Aug. de Sales. C'est la 193e de la 2^1- Îection-Blaise.

rtî' s. FRANÇOIS DE SALES. 343

aymer. Or j'atlens l'événement; celte bourrasque passera tantost, Dieu aydant : mais quand je l'appelle bourrasque, ne pensés pas que j'en sois agité. Non plus certes , que de la moindre chose du monde ; car il n'y a en cela pour tout aucun sujet de mon costé. Ceux qui me connoissent sçavent que je ne pensay jamais a intelligences *, et que je fais mille traitz de courage par une vraye simplicité, non pas certes simplicité d'esprit (car je ne veux pas parler doublement avec vous), mais simplicité de confiance. Or tout cela n'est rien ; je ne le dis qu'a vous.

CXXU.

LETTRE

A SAINTE JEANNE -FRANÇOISE DE CHANTAL

Il Texhorte à s'abandonner tout entière au bon plaisir de Dieu pour tous le» événements, et à persévérer dans le dessein qu'elle avoit formé de se consacrer à lui.

27 décembre 1609.

Vous croirés bien mieux que nous sommes venus a boa port , ma chère Fille, quand vous en verres ce petit tesmoignage de ma main. Et bien, vous voyla donq toute resignée entre les mains de nostre Sauveur, par un abandonnemenf de tout vostre estre a son bon playsir et sainte providence. 0 Dieu! quel bonheur d'estre ainsy entre les bras et les mammelles de celuy duquel l'espouse sacrée disoit : Vos tetins sont incomparablement meilleurs que le vi:2^. Demeurés

1 Qui me cognoscunt, ad nuUum me cum aliquo clandestinum commercium idoneum esse sciunt. Aug. de Sales, liv. VII, p. 338. „ * C'est la 194e de la collection-Biaise, et la 19e du livre IV des ancienne» éditions.

* Meliora sunt ubera tua vino. Gant., Ij 1.

3i6 LETTRES SPIRITUELLES

ainsy, cliere Fille ; et, comme un autre petit S. Jean, tandis que les autres mangent a la table du Sauveur diverses viandes, reposés et panchés par une toute simple confiance vostre teste, vostre ame, vostre esprit, sur la poictrine amoureuse de ce cher Seigneur; car il est mieux de dormir sur ce sacré aureiller, que de veiller en toute autre posture.

Vous ne sçauriés croire combien je sens mon cœur plein de grans désirs de servir ce Seigneur. Certes, ma Fille, mes affections sont si grandes, ce me semble, que j'espère de le faire un jour, après que je me seray bien humilié devant sa bonté. Yive Dieu, ma chère Fille, il m'est advis que tout ne m'est plus rien qu'en Dieu , auquel néanmoins et pour lequel j'ayme plus tendrement que jamais ce que j'ayme^ et surtout vostre ame. Or il est vray , ma Fille , j'ay ce sentiment-la.

Nous avons fait un heureux voyage au Comté *. 0 que j'y ay prié de bon cœur pour vous au saint suaire^ que l'on monstra publiquement , a ma contemplation a la sainte hostie , et a nostre cher saint Claude, où je fus logé a vostre logis , et pris playsir a voir le lieu oii je receus vostre conl'ession , et fus consolé a représenter ce coaur, qu'en qualité de père je presentay pour la première fois a l'autel de saint Claude!

Il faut que je vous die que la sorte de vie que nous avons choysie me semble tous les jours plus désirable, et que nostre Seigneur en sera fort servy. Je vois bien plusieurs difficultés : mais croyant que Dieu le veut , cela ne me donne aucune crainte. Il faut avoir un peu de patience. Je vous recommande, ce me semble, de bon cœur a Dieu , ma chère Fille ; croyés que je le fais avec une affection du tout incomparable.

Vives bien doucement cependant auprès de nostre Seigneur; et de nostre Dame, et de S. Joseph. Mon Dieul ma

* C. i-à-diie en Franche-Comté ou Comté Je Bourgogne.

* Gjuscrvé à Besançon.

Fille , quelquefois j'ay de si bonnes et douces affections en mon ame a l'endroit de ce Sauveur : mais, Iielas! je n*ay guieres en mes mains*. Je ne pers point pourtant courage, ma Fille. Ne sommes-nous pas bien heureux de ne prétendre rien moins qu'a Dieu?

A Dieu, ma chère Fille, je m'en vay aux prières du soir, qui se font devant le saint Sacrement, pour les nécessités de la paix; vous n'y serés pas oubliée, car vous tenés un rang en mon cœur qui ne le peut permettre. Ouy, je croy en mon ame que Dieu veut que je sois très inséparablement et iuviolablement tout vostre.

François, Ev. de Genève^

GXXIII.

LETTRE

A UNE personne DE PIÉTÉ.

II l'encourage à la pratique de l'humilité, et lui indique deux remè iles contre les assoupissements auxquels elle étoit sujette.

5 janvier 1610.

Vous me dites troys bons motz, ma très chère Fille, en la lettre que j'ay receue de vous : que vous faites une grande violence pour empescher Peslevement de vostre courage , et prattiquer l'amour de l'abiection; que c'est a quoy vous vous estudiés maintenant, et que vous ^ vos désirs (sont) plus disposés au vouloir divin qu'auparavant. Il faut bien tous-

• Saint François fait ici allusion aux présents des bergers et des mages.

» Cojnmuniquée par M. Tarbé de Vauxcliirs , conseiller d'Etat , inspecteur généraî'des ponts et chaussées. C'est la 29^ des nouvelles lettres inédites de la collection -Biaise, — ^ Le saint évèque a passé ici un mot, probableraenl trouvez; à moins qu'au lieu de vous, il ne faille lire toiis.

iours faire ainsy , ma chère Fille ; car comme dit nostre Seigneur, le royaume des deux souffre violence , et les violens le ravissent. ' Plus la sainte humilité vous coustera de travaux , plus elle vous donnera de grâces. Continués donq courageusement a hien ravaler vostre courage par l'humilité, et a l'exalter par (la) charité : car ainsy vous monterés et descendrés comme les Anges sur la sainte eschelle de Jacob.. Estudiés bien cette leçon ; car c'est l'unique leçon de nostre souverain maistre : Apprennes de moy que ie suis debonaire, et humble de cœur^. Que vous serés heureuse, ma chère Fille, si vous vous resignés pleynement au vouloir de nostre Seigneur 1 Oûy, car ce saint vouloir est tout bon , et sa disposition toute bonne; mieux ne pouvons-nous marcher que sous sa providence et conduite. Mais sçavés-vous ce qui me plait? c'est que vous me dites que vous me parlés a cœur ouvert. Car, ma chère Fille , c'est une bonne condition , pour avancer selon l'esprit, que d'avoir le cœur ouvert, pour la fidèle et naïfve communication que nous devons faire entre nous. D'autant que nostre Seigneur, qui se plait tant a communiquer son esprit aux siens, se plait aussi beaucoup a voir que nous nous entrecommuniquions lesnostres, pour nous ce.tresoulager et ayder. Marchés donq comme cela , ma chère Fille, et ne vous troublés point pour vos assoupissemens, contre lesquelz il faut faire deux choses. L'une, c'est de changer souvent de contenance en l'orayson, comme de tenir tantost les mains croisées sur lestoraach, tantost jointes, tantost bandées, tantost estre debout, tantost à genoux, (tantost) sur un genouil , tantost sur l'autre, a mesure que les assoupissemens vous arriveront. La seconde chose, c'est d'eslancer souvent des paroles extérieures de bouche , semées parmi vostr'orayson plus ou moins dru , selon que plus ou moins vous vous verres attaquée des assoupissemens. Dieu vous soit a jamais favorable , ma chère Fille , affin que vous che-

DE S. FRAISÇOIS DE SAl.ES. 349

miniés bien avant en son amour, pour lequel ie vous clieriray toute ma vie, et me recommandant de plus en plu3 en ^ vos prières, ie suis vostre bien humble serviteur.

François, Evesc^ue de Genève.

cxxrv.

LETTRE

Page 1