A UN AMI
Il se plaint de ce qu'il ne veut pas se réconcilier avec son fils, ni lui accorder son pardon.
Annecy, le 8 janvier 161*», Monsieur,
Mais bcrois-je donq ainsy esconduit es prières que je fais a ceux que je chéris et honnore tant, et pour choses si bonnestes et si justes? Monsieur d'Avully me fait attendre plus longuement, a mon advis, que ne mérite une bonne et favorable resolution du mariage que je luy ay proposé.
Et vous, Monsieur, me refuseiés-vous la grâce que je vous ay requise , de voir et recevoir Monsieur vostre filz , qui recourt a vostre sein paternel, pour y vivre meshuy avec toute humilité et obéissance qu'il vous doit rendre? Donnés-moy, je vous conjure. Monsieur, ce contentement, que ce soit par mon entremise que ce bonheur arrive a ce filz , affin qu'il sache que je tiens un rang en vostre bienvenirlance aussi grand que celuy que vous tenés en mon honneur et respect. Encor faut-il, Monsieur, que j'adjouste a ma siipplication ce mot de mon mestier. Tandis que les pères exer-
* Peut-être faut-il lire a, le mot en paroît surchargé d'un a. « Tirée du monastère de la Visitation de Strasbourg. C'est la 193e de U collection-Biaise.
350 LE'nUES SPIRITUELLES
cent leur sévérité a l'endroit de leurs enfans par necfssito ^ ilz leur doivent préparer de la douceur en leur volonté, aiïin que la rigueur qui les a chastiés ne les accable pas, degeaerant en dureté et fierté. Cet enfant se jette a vos pies, et je vous supplie de le recevoir piternellement , cependant que je m'essayeray de vaincre aussi de l'autre costé Monsieur d'Avully. Que si tout en retour de mon attente, je suis par tout rejette, je cesseray cet office d'intercéder vers l'un ei l'autre, mais non jamais d'estre, Monsieur, vostre, etc.
LETTRE
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Il faut suivre l'attrait du Saint-Esprit dans l'oraison. Quelle différence il y a entre se tenir et se mettre en la présence de Dieu. On peut se tenir en la présence de Dieu, même en dormant.
16 janvier 1610.
Ma très chère Fille ,
Vostre façon d'orayson est bonne : soyés seulement bien fîdelle a demeurer auprès de Dieu en cette douce et tranquille attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence, et en ce doux acquiescement a sa sainte volonté : car tout cela luy est aggreable.
Gardés-vous des fortes applications de l'entendement, puis qu'elles vous nuisent , non seulement au reste , mais à l'orayson mesaie, et travaillés autour de vostre cher objet avec les affections tout simplement, et le plus doucement qud vous pourrés. Il ne se peut faire que l'entendement ne face quelquefois des eslancemeris pour s'appliquer ; et il ne fau':
' C'est la 196e de la collection-Biaise, et la 60c (o/. s3e) du livre II de* anciennes éditions.
vK S. rnAw;ois de sales. 35 i
pas s'nniTisP!' a s'en {eiiir dessus sa garde, car cela servîr</ît de distraction ; aiais il faut se contenter que, vous en appercevant, vous retourniés aux simples actions de la volonté.
Se tenir en la présence de Dieu , et se mettre en la présence de Dieu, ce sont, a mon advis, deux choses r car pour s'y mettre, il faut révoquer son ame de tout autre objet, et la rendre attentive a cette présence actuellement , ainsy que je dis dans le livre : mais après qu'on s'y est mis, on s'y tient tous-jours, tandis que , ou par Pentendement, ou par la volonté, on fait des actes envers Dieu, soit en le regardant, ou regardant quelqu'autre chose pour l'amour de luy: oii n? regardant rien, mais luy parlant; ou ne le regardant m parlant a luy, mais simplement demeurant où il nous a mis, comme une statue dans sa niche. Et quand a cette simple demeure se joint quelque sentiment que nous sommes a Dieu, et qu'il est nostre tout, nous en devons bien rendre grâces a sa bonté. Si une statue que l'on auroit mise en une niche au milieu d'une sale, avoit du discours, et qu'on luy demandast : Pourquoi es-tu la? Parce que, dircit-elle, le statuaire mon maistre m'a mise yci. Pcurquoy ne te remuëstu point? Parce qu'il veut que j'y demeure immobile. Dequoy sers-tu la? quel prcffit te revient-il d'estre ainsy? Ce n'est pas pour mon service que j'y suis , c'est pour servir et obéir a la volonté de mon maistre. Mais tu ne le vois pas. Non, diroit-elle, mais il me voit et prend playsir que je sais où il m'a mise. Mais va voudrois-tu pas bien avoir du mouvement, pour aller plus prés de luy? Non pas , sinon qu'il me le commandast. Ne desires-tu donc rien? Non ; car je suis où mon maistre m'a mise , et son gré est l'unique contentement de mon estre.
Mon Dieu! ma Fille, que c'est une benne oraysan, et que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu , que ie se tenir en- sa volonté et en son bon playsir ! Il m'est advis que Magdaleine estoit une statue en sa niche, quand,
sans dire mot, sans se remuer, et peut estre sans le regarder, elle escoutoit ce que nostre Seigneur disoit, assise a ses pies : quand il parloit, elle escoutoit; quand il entreiaissoit de parler , elle cessoit d'escouter , et cependant elle estoit tous-jours la.
Un petit enfant qui est sur le sein de sa mère dormante, est vrayement en sa bonne et désirable place , bien qu'elle ne luy die mot, ni luy a elle.
Mon Dieu, ma Fille, que je suis ayse de parler un peu de ees choses avec vous? Que nous sommes heureux , quand nous voulons aymer nostre Seigneur! Aymons-le bien donq: ne nous mettons point a considérer trop par le menu ce que nous faysons pour son amour, pourveu que nous sachions que nous ne voulons jamais rien faire que pour son amour. Pour moy, je pense que nous nous tenons en la présence de Dieu mesmement en dormant : car nous nous endormons a sa veuë , a son gré et par sa volonté; et il nous met la sur le lit, comme des statues dans une niche ; et quand nous nous esveillons, nous treuvons qu'il est la auprès de nous, il n'en a point bougé, ni nous aussi : nous nous sommes donq tenus en sa présence , mais les yeux fermés et clos.
Or, voyla qu'on me presse : bon soir, ma chère Seur, ma Fille , vous aurés de mes nouvelles le plus souvent que je pourray.
Croyés que la première parole que je vous escrivis fut bien véritable, que Dieu m'avoit donné a vous; les sentimens en sont tous les jours plus grans en mon ame. Ce grand Dieu soit a jamais nostre tout. Je salue ma chère petite fille, ma seur, et toute la Mayson. Tenés ferme, chère Fille; ne doutés point ; Dieu vous tient de sa main , et ne vous abandonnera jamais. Gloire luy soit es siècles des siècles î Amen.
Vive Jésus et sa très sainte mère ! Amen. Et loué soit le bon père saint Joseph ! Dieu vous bénisse de mille bénédictions.
T)E S. FnANÇOTS DE SALES. 353
LETTRE
A LA MÊME
Il lui fait part de diverses nouvelles, et entre autres, qu'il va commencer le livre de l'Amour de Dieu.
5 février 1610.
Ilette lettre sera courte, très chère Fille, car je n'ay nul loysir. Elle vous dira donq seulement qu'avant hier j'ay sceu que je n'irois pas a Salins ce Caresme , parce que Monsieur FArchevesque de Besançon a résolu a ceux de cette ville-la , qu'il ne vouloit pas que j'y allasse ; et il est leur prélat. Le^ pourquoy de cela, je ne Je sçay pas bien; mais , a le dire entre nous, il ne sera pas grandement pris en bonne part de tous. Quant a moy , j'en suis bien ayse , quoy que je fusse résolu d'y aller de bon cœur.
Mon frère vous envoyera son laquais dans peu de jours, en attendant d'y aller luy-mesme , après qu'il aura demeslé quelques affaires de deçà.
Madamoyselle Favre s'est en fin résolue, avec le bon congé de son père, d'estre toute a nostre Seigneur, et de demeurer ma fille plus que jamais ; et je croy que nous en ferons quelque chose de bon.
J'escoute de toute part ce que Dieu demande de moy. Priés-le , ma chère Fille , qu'il en dise ce bon mot , que ']à suis sien; ouy certes, je le suis de tout mon cœur, quoy que misérable et chelif : je no manque point a la promesse
* Tirée du premier monastère de la Visitation de Sainte-Mobie, à Aix. Ces! la 1986 de la collection-Biaise.
• Au lieu de Le Biaise fait lire Et à ses lecteurs.
CjÏ- lettres spirituelles
faite de l'orayson ; car il faut que de tems en fems je vous
en rende conte.
La pauvre chère seur est toute grosse , et vrayement forf bonne, ainsy que j'ay veu par la reveue annuelle qu'elle a faite ces jours passés avec grande dévotion. Je vay mettre la main au livre de F amour de Dieu, et m'essayeray d'en escrire autant sur mon cœur comme je feray sur le papier. Bon jour, mon unique , ma très chère, mon incomparable chère Fille , soyés toute a Dieu. J'espère tous les jours plus en luy que nous ferions prou en nostre dessein de vie. Mon Dieul j'escris a perte d'haleyne.
CXXYII.
lettre'
Il la console sur la mort de leur mère. Il lui propose, pour motifs.de consolation, les grâces que Dieu avoit faites à la défunte pour la disposer à ce passage, et la sainteté de sa vie.
4 mars 1610.
Ma très chère Seur, ma Fille ,
Consolons-nous le plus que nous pourrons , en ce trespas de nostre bonne mère : car les grâces que Dieu a exercées en t:.on endroit, pour la disposer a une si heureuse fin, sont des marques fort certaines que son ame est doucement receue entre les bras de sa divine miséricorde, si qu'elle est bien heureuse d'estre desprise et demeslée des travaux de ce monde; et nous aussi, chère seur, serons bien heureux a nostre tour, si comme elle nous vivons le reste de nos jours en la crainte et amour de nostre Seigneur, ainsy que nous
1 C'est la 200e de la collection -Biaise, et la 07^ (o/. G5e) du livre V d€> anciennes éditions,
nous le sommes promis l'un a Fautre Tautre jour a Nessy.
Sa divine Majesté nous attire en cette sorte au désir du Ciel, y retirant petit a petit tout ce qui nous estoit plus cher icy bas. Soyés donq bien consolée, ma chère Fille; et si vostre cœur ne peut s'empescher d'avoir du ressentiment en cette séparation , faites au moins qu'il soit tellement modéré par l'acquiescement que nous devons au bon playsir de nostre Sauveur, que sa bonté ne soit point ofFencée, ni le fruit qu'il a mis en vostre ventre, mal-mené.
Encor faut-il que je vous die ce mot pour nostre contentement : c'est que cette pauvre bonne mère, avant que de partir de Nessy, revit tout Testât de sa conscience, renouvella toutes les bonnes résolutions qu'elle avoit faites de servir Dieu , et vint si contente de moy, que rien plus, car Dieu ne voulut pas qu'elle fust en estât de melancliolie quand il la prendroit a soy. Or sus, ma chère Seur, ma Fille, aimés-moy tous-jours bien, car je suis plus vostre que jamais : et pleust a Dieu que vous peussiés venir faire la sainte semaine avec nous î je m'en sentirois fort consolé. Bon joui^, ma Fille ; jf suis vostre frère, etc.
LETTRE '
A UNE DAME
Ne itoint croire aux présages, et remettre tous ses intérêts entre les maint de la Providence. Pratique pour les jours déjeune, et particulièrement de «eux du Carême.
27 mars 1610.
Ma très chère Fille ,
Voyci comme je vous respons. Il n'y eut nulle offence en
tout ce qui se passa touchant les présages du péril de Mon-
» C'est la 203e je la coUect.-Blaise, et la 8e {al. 7e) du iiv. IV des anc. édiî.
3o6 LETTRES SPIRTTUET.T.ES
sieur vostre filz ; bien qu'il ne faille p^s attendrir son es:->rit m donner créance a ces préoccupations, mais aller toace- / ment, remettant tout ce qui vous touche entre les mains de la divine providence ; et mesuie quand quelque violent présage nous arrive, tel qu'estoit celuy duquel vous m'escrivés, il faut renoncer aux appréhensions qui nous en reviennent, lant qu'il nous est possible, de peur que nostre ennemy, BOUS treuvant faciles a croire telz pressentimens, n'abuse de nostre facilité.
Mais la vérité est qu'il n'abusera jamais de choses quelconques en vostre endroit, tandis que, comme vous faites, Youstiendrés vostre cœur naifvementet humblement ouvert a vostre guide.
Il faut bien tous-jours faire pour toutes occurrences comme vous faites pour le procès perdu; c'est adiré, il faut bien tous-jours s'accommoder a doucement supporter ces rencontres.
Faites comme le Père François vous a dit touchant le jeusne, et faites hardiement un peu bonne collation.
Pour l'orayson, vous faites bien de vous laisser aller a la mentale, quand nostre Seigneur vous y semond, Ihors que TOUS dites les vocales.
Dites donq ce reste de Caresme cinq Pater noster, et cinq Ave , les genoux nudz et les mains nues , par obéissance, et |H)ur vous conformer a celuy qui va nud sur la Croix pour ûous, c'est a dire duquel nous allons remémorer la mort.
Il est mieux de choysir quelque pauvre prestre, et luy faire dire une messe le samedy, que de donner tous les jours on liard : ainsy vous soulagerés le prochain, et louërés la Yierge Marie pai une excellente action.
Que s'il ne se treuve pomt de Prestre qui ayt besoin de cette assistance, je pense que sainte Claire en pourra estre aydée. Il est vray qu'en cas qu'il y eust d'autres panvrr ■ m necessi é, il le leur faudroit appliquer, parce qu'aUiOià
DE S. FRAiNÇOIS DE SALES. 35Î
le soulagement du prochain est commandé en ce que roîi peut bonnement.
Bon soir, ma très chère Fille , demeurés toute en nost?^. Seigneur. Je suis en luy tout vostre.
GXXÏX.
LETTRE
Il- lui marque sa douleur sur le départ de sa chère fiUe, mais une douleiff tranquille et pleine de résignation.
29 mars IGlO.
Monseigneur,
Ce papier devroit estre marqué de plus de larmes que da lettres, puis que ma Fille, en laquelle pour ce monde jV vois mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma misérable vieillesse, s'en va, et me laisse père san.* enfans. Toutesfois, a vostre exemple, Monseigneur, qui, sur le decez de Madame vostre mère, avez pris une ferme et constante resolution sur la volonté de Dieu , je me resous et conforme a ce qui plaist a Dieu , et , puis qu'il veut avoir ma Fille pour son service en ce monde, pour la rendre , par ce chemin en sa gloire éternelle, je veux bien monstrer que j'ayme mieux son contentement avec le repos de sa conscience que mes propres affections.
Elle s'en va donc consacrer à Dieu ; mais c'est a la charge qu'elle n'oubliera pas son père , qui Fa si chèrement et teiidrement aymée. Elle emmeine deux gages , l'un desquels j'estime heureux, puis qu'il entre en vostre beniste familk;.
1 Tirée de la Vie du Saint, par Ch.-Au^. de Sales, tom. II, liv. Viï, p. 59-64* tC'esl la 2C4e de la collection-Biaise,
358 LETTFxES SPIRITUELLES
Vautre, je voudrois bien qu'elle vowlust nous le conseiTer. Pour son Clz , j'en auray le soing qu'un bon père doit aux siens, et, tant que Dieu aura aggreable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères , je le feray instituer en tout itonneur et vertu.
Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de me continuer tous-jours vos bonnes volontés , et croire que je ne désire rien plus, après les grâces et bénédictions de ce bon Dieu que j'implore, etdont j'ay bien besoing, que dVstre conservé en vostre souvenance, et demeurer toute ma vie, Monseigneur, vestre tres-humble et tres-atrectionné serviteur, Fremiot.
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LETTRE '