A MADAME LA PRÉSIDENTE DE HERCE
Le Saint marque une grande ardeur de servir une dame dans la conduite de son âme. Il la console sur les surprises des passions qu'elle ressentoit, et dont elle étoit alarmée. Il lui apporte l'exemple de saint Paul. L'amourpropre ne meurt qu'avec le corps; il suffît de ne point consentir à ses attaques. La nature n'est point indifférente aux peines dans cette vie mortelle; notre Seigneur nous en est un exemple dans sa passion. Remède aux saillies de l'amour-propre. Comparaison prise d'un luth qui n'est point d'accord. M. l'évèque de Belley étoit venu voir le saint prélat, et avoit prêché chez lui. Le Saint avoit été parrain d'un enfant de la dame à qui il écrit, et l'avoit nommé François en le baptisant; il dit des choses charmantes de cet enfant, qui n'avoit pourtant guère qu'un an, étant né pendant son dernier voyage en France.
Annecy, le 7 juillet 1610.
Madame ,
Dieu nostre Sauveur sçayt bien qu'entre les affections qu'il a mises en mon ame , celle de vous chérir infiniment et vous honnorer très parfaitement est Tune des plus fortes, et tout a fait invariable , exempte de vicissitude et d'oubly. Or sus, cette protestation estant faite très religieusement , je vous diray ce petit mot de liberté et de franchise , et recommenceray a vous nommer du nom cordial de ma très chère Fille, puis qu'en vérité je sens bien que je suis cordialement vostre père d'affection.
Ma très chère Fille donq, je ne vous ay point escrit; mais dites-raoy , je vous prie, et vous , m'avés-vous escrit depuis mon retour en ce pais? Mais pour cela vous ne m'avés pas oublié ; o certes , ni moy non plus; car je vous dis en toute
' L'original en appartenoit cà M. le Supérieur du Séminaire ile la ville de Meaux. C'est la 2I2e de la collection-Biaise.
DE S. FRANÇOIS DE SALES. 36j
fidélité et certitude, que ce que Dieu a voulu que je vous fusse, je le suis, et sens bien que je le seray a jamais très constamment et très fortement , et ay en cela une très singulière complaysance accompaignée de beaucoup de consolation et d'utilité pour mon esprit.
J'attendois que vous m'e-scrivissiés, non point pour penser que vous le deussiés, mais ne doutant point que vous ne le fériés, et que par ce moyen je vous escrirois un peu plus amplement. Mais si vous eussiés tardé davantage, croyésmoy , ma très chère Fille , je ne pourrois plus attendre, non plus que jamais je ne pourray obmettre vostre chère personne et toute vostre aymable Mayson en l'offrande que je fay journellement a Dieu le Père sur Fautel, où vous tenés, en la commémoration que j'y fay des vivans, un rang tout particulier ; aussi ra'estes-vous tout particulièrement chère.
0! je voy, ma très chère Fille, dedans vostre lettre un grand sujet de bénir Dieu pour une ame en laquelle il tient la sainte indifférence en effect , quoy que non pas en sentimens. Ce n'est rien, ma très chère Fille, que tout ce que vous me dites de vos petites saillies. Ces petites surprises des passions sont inévitables en cette vie mortelle ; car pour cela le grand Apostre crie au ciel * : Eelas y pauvre homme que je suis} je sens deux hommes en moy , le vieil et le nouveau; deux loTjs, la loij des sens et la loij de l'esprit ; deux opéra-tions, de la nature et de la grâce. Hé! qid me délivrera du corps de cette mortl
Ma Fille , Famour propre ne meurt jamais qu'avec nostie corps; il faut tous-jours sentir ses attaques sensibles ou ses pratiques secreites , tandis que nous sommes en cet exil. Il suffit que nous ne consentions pas d'un consentement voulu,
i Condelector legi Dei secimdùm inleriorem hominem ; video autem aliam legem in membris meis repugnantem legi mentis mete, et captivanlem me in lege peccali quae est in membris meis. Infelix ego homo ! quis me libôrabit de corpore mortis hujus ? Ad Kom., VII , 21, 22, 23 et 2^-
362 LETTRES SPIBTTUELLES
délibéré, arresté et entretenu : et cette vertu de Findifference est si excellente, que nostre vieil homme, en la portion sensible et la nature humaine, selon les facultés naturelles, n'en fut pas capable , non pas mesme en nostre Seigneur , qui , comme enfant d'Adam , quoy qu'exempt de tout péché et de toutes les appartenances d'iceluy en sa portion sensible et selon ses facultés humaines, n'estoit nullement indiffèrent, ains désira ne point mourir en la Croix , l'indifférence estant toute réservée , et l'exercice d'icelle , a l'esprit , a la portion supérieure , aax facultés embrasées de la grâce, et en somme a luy-mesme en tant qu'il estoit le nouvel homme.
Or sus, demeurés donq en paix. Quand il nous arrive de vJolfr les loix de l'indifférence es choses indifférentes, ou pour les soudaines saillies de l'amour propre et de nos passions , prosternons soudainement , si tost que nous pouvons, nostre cœur devant Dieu, et disons en esprit de confiance et d'humilité : Seigneur, miséricorde ; car je suis infirme^. Relevons-nous en paix et tranquillité, et renouons le filet d^ nostre indifférence , puis continuons nostre ouvrage. Il ne faut pas ni rompre les cordes , ni quitter le luth quand on s'apperçoit du desaccord : il faut prester l'oreille pour voir d'où vient le détraquement, et doucement tendre la corde, ou la relascher selon que l'art le requiert.
Demeurés en paix, ma très chère Fille, et escrivés-moy confidemment quand vous estimerés que ce soit vostre consolation. Je respondray tous-jours fidèlement et avec un playsir particulier, vostre ame m'estant chère comme la mienne propre.
Nous avons eu ces huict jours passés nostre bon Monseigneur de Beley, qui m'a favorisé de sa visite, et nous a fait des sermons tout a fait excellens. Or, pensés si nous avons souvent parlé de vous et de vostre Mayson. Mais que de
Miserere meî, Domine, quoniam infirmas sum, Ps. VI, 3.
joyc, quand M. Jantet me disoit que mon très clu^r pefit filleul estoit si gentil, si doux, si beau , et quasi des-ja si dévot! Je vous asseure en vérité , ma très chère Fiîle, que je ressens cela avec un amour nompareil, et me resouviens de la grâce et douce petite mine avec laquelle il récent, comme avec un respect enfantin , la filiation de nostre Seigneur entre mes mains. Si je suis exaucé, il sera saint, ce cher petit François : il sera la consolation de ses père et mère , et aura tant de faveurs sacrées auprès de Dieu, qu'il m'obtiendra le pardon de mes péchés , si je vis jusques a ce qu'il me puisse aymer actuellement. En lin, ma très chère Fille, je suis très parfaitement, et sai}s condition ni exception quelconque , vostre, etc.
Quand vous craindriés la perte de vos lettres en chemin , bien que presque jamais il ne s'en perd , vous pouvés bien lie point vous signer, car je connoistray bien tous-jours vostre main.
Oseray-je bien vous supplier de présenter mes très humides affections et mon service a Madame la Marquise de Menelay ^? Elle est assés humble pour le treuver bon, et le petit François assés sage pour le luy persuader, et madame de Chenoyse.
Encor faut-il que je salue madame de la Haye.
î Marguerite de Gondy, Marquise de Menelay ou Magnelay, soeur de l'évêqiis (le Paris.
LETTRE
A UNE DAME
Il l'encourage à souffrir de bon cœur les tribulations. L'amour de Dieu s'entretient par les croix.
11 septembre 1610.
Madame , Mais moy , j'ay bien de la consolation de vous voir recevoir si doucement les essays que je fay au service de vostre chère ame, laquelle voyant marquée de plusieurs grâces celestes, je ne puis que je n'ayme tendrement et puissamment : c'est pourquoy je luy souhaitle de plus en plus beaucoup d'advancement au saint amour de Dieu , qui est la bénédiction des bénédictions.
Or vous sçavés, ma très chère Fille, que le feu que Moyse vit sur la montagne representoit ce saint amour; et que, comme ces flammes se nourrissoyent entre les espines, aussi l'exercice de l'amour sacré se maintient bien plus heureusement parmi les tribulations qu'emmy les contentemens. Vous avés donq bien occasion de connoistre que nostre Seigneur désire que vous profîtiés en sa dilection, puis qu'il vous donne une santé presque tous-jours incertaine , et plusieurs autres exercices.
IMon Dieu , ma très chère Fille , que c'est chose douce de voir nostre Seigneur couronné d'espines sur la Croix , et de gloire au Ciel î car cela nous encourage a recevoir les contradictions amoureusement, sçachans bien que, par la cou-
» C'est la 214e de la collection- Biaise ;, et la 9« du livre V des anciennes
éditions.
ronne d'espines, nous arriverons a la couronne de félicité. Tenés-vous tous-jours bien serrée et joincteanostre Seigneur, et vous ne sçauriés avoir aucun mal qui ne se convertisse en hien. Madame, vostre humble et très affectionné serviteur et compère
François , Ev. de Genève.
LETTRE
A UNE DAME
Il console une personne qui avoit un procès. Les peines qui viennent des pro» ces sont plus dangereuses à l'âme que celles qui viennent des maladies et des péchés mêmes : cependant c'est le moyen de pratiquer bien des vertus,
19 septembre 1610.
Ma très chère Fille ,
J'ay sceu la multitude de vos peynes, et je les ay recommandées a nostre Seigneur, aifm qu'il luy pleust de les bénir de la sacrée bénédiction de laquelle il a béni celles de ses plus chers serviteurs, alïin qu'elles soyent employées a la sanctification de son saint nom en vostre ame.
Et faut que je confesse qu'encor qu'a mon ad vis les afflictions qui regardent les personnes propres et celles des péchés soyent plus affligeantes, néanmoins celles des procès me donnent plus de compassion , parce qu'elles sont plus dang*n^euses pour l'ame. Combien de gens avons-nous veuz , en paix dans les espines des maladies et perte des amys, perdre la paix intérieure dans le tracas des procès extérieurs? Et voyci la rayson , ou plustost la cause sans rayson : nous
' C'est la 215e de la collection -Biaise, et la 34» du livre V des ancienne! édili'^ns.
366 LETTRES SPIFJTUELLES
avons peyne de croire que le mal des procès soit employé de Dieu pour nostre exercice, parce que nous voyons que ce sont les hommes qui font les poursuittes ; et , n'osans pas nous remuer contre cette Providence toute bonne, toute sage, nous nous remuons contre les personnes qui nous affligent, et nous nous en prenons a eux , non sans grand péril dr» perdre la charité, la seule perte de laquelle, nous devons craindre en cette vie.
Or sus , ma très chère Fille , quand voulons-nous tesmoigner nostre fidélité a nostre Sauveur, sinon en ces occasions? Quand voulons- nous tenir en bride nostre cœur, nostr**> jugement et nostre langue , sinon en ces pas si raboteux et proches des précipices? Pour Dieu, ma très chère Fille, nt^ laissés pas passer une sayson si favorable a vostre advancement spirituel , sans bien recueillir les fruitz de la patience, de l'humilité, de la douceur et de Famour de Pabjection. Souvenés-vous que nostre Seigneur ne dit un beul mot contre ceux qui le condamnèrent : il ne les jugea point : il fut jugé et condamné a tort , et il demeura en paix, et ne se revengea qu'a prier pour eux. Et nous, ma très chère Fille , nous jugeons nos juges et nos parties; nous nous armons de plaintes et de reproches.
Croyés-moy, ma très chère Fille, il faut estre forte et con* slante en l'amour du prochain : et je dis cecy de tout mon cœur, sans avoir esgard ni a vos parties ni a ce qu'ilz me sont; et m'est ad vis que rien ne me touche en ces rencontres;, que la jalousie de vostre perfection. Mais il faut que je cesse, et je ne pensois pas mesme en tant dire. Vous aurés Dieu tous-jours, quand il vous playra. Et n'est-ce pas estre assés riche ? Je le supplie que sa volonté soit vostre repos , et sa Croix vostre gloire ; et je suis sans fin vostre très humble et invariable serviteur en luy.
François , Ev. de Geneye.
LETTRE
A SAINTE JEANNE -FRANÇOISE DE CHANTAL
Il lui procure une occasion pour écrire à son fils.
Ma très chère Mère ,
Avec une aggreal)le occasion , je prens le contentement de vous donner le bon soir. Un fort honneste gentil-homme me vint demander une lettre vers M. le Grand , pour la recommandation de quelque affaire qu'il a. J'ay pensé que peut estre auriés-vous playsir d'escrire a vostre cher enfant. Ce n'estoit que je sçai que vous avés peu^i- que l'amour naturel ne soit trop refroidy, et presque toux esteint, je n'oserois pas vous donner cette atteinte pour le resveiller.
Or sus , si vous escrivés , il faut avoir la lettre encor ce soir. Et Dieu vous bénisse, ma très vraye, très aymée et très aymable Mère. Je salue nos filles , notamment la malade, et suis, comme vous sçavés vous-mesme, tout vostre, pur nostre Seigneur. Amen.
* C'est la 663e ^q la collection-Biaise. Cette lettre et les deux suivantes on», dû être écrites vers la fm de 1609 ou dans le courant de l'année 1610, c'est-àdire peu de temps après le départ définitif de sainte Jeanne -Françoise pour Annecy et la fondation du nouvel institut.
368 LETTRES SPianTELLES
LETTRE
A LA MÊME
n se réjouit saintement avec elle du bonheur de sa vocation à la vie religieuse, et de la gloire qui revenoit à Dieu de leur institut.
A mesure ^ que la souveraine bonté de la divine Trinité renvoyé l'esprit de son adoration en la sainte Eglise, elle renouvelle, ce me semble , celuy de la sacrée vocation de ma ties chère, très bonne et très lionnorée mère, laquelle sortant de son pays, sans sçavoir où elle alloit, mays croyant a Dieu ^, qui luy avoit dit z Sors de ta terre et de ton parentarje \ elle vint en la montaigne qui avoit pour son nom , Dieu la verra ^ ; et Dieu Fa veue , multipliant sa race spirituelle comme les estoilles du Ciel.
Oî Dieu soit a jamais glorifié, ma très chère Mère, avec laquelle je me resjouys, ains au cœur de laquelle mon cœur se resjouyt comme en soy-mesme. 0 ! qu'il soit, ce cœur de
1 C'est la 650e de la collection -Biaise, et la 22^ {al. 17«) du livre VI des anciennes éditions.
* Au lieu de A mesure^ les éditions de 1026 et de Ï6G3 portent A mcsme, ® « Credidit Abraham Deo, et reputatum est illi ad justitiam. » Gen., XV, 6.
* « Dixit Doininus ad Abram : Egredere de terra tuâ, et de cognatione tuâ, el de domo patris tui, et veni in terram quam monstrabo tibi. » Gen., XII, 1.
s « Ait illi (Abrahamo) Deus : Toile filium tuum unigenitum, quem diligiSf Isaac, et vade in terram visionis; atque ibi offeres eum in holocaustum, super nnum montium quem monstravero tibi... Appellavitque nomen loci illius, Dominus videt. Unde usque hodie dicitur : In monte Dominus videbit. Vocayli autera Angélus Domini Abraham secundo de cœlo , dicens : Per memetipsum juravi, dicit Dominus : quia fecisti hanc rem, et non pepercisti unigeuito filio tuo propter me, benedicam tibi, et multiplicabo semen tuum sicut stellas cœli, et velut arenam quee est in littore maris. » Gen., XXU, 2, 14-17.
ma mère , éternellement fiché au Ciel , comme une belle es-a toille, qui en uyt une grande trouppe autour. Est-il possible que nous chantions éternellement le cantique de gidire au Père, au Filz et au saint Esprit? Ouy , l'ame de ma mère L chantera es siècles des siècles. Amen. Et Dieu en sera bénit en l'éternité des éternités. Amen. Vive Jésus. Gloire soit at Père, au Fih et au saint Esprit, de l'assemblée qu'il a faite de tb^s tes cœurs pour son honneur. Mays, helas ! que de cour fusion pour le mien , qui a si peu fidèlement coopéré a une. si sainte besoigne î Or sus , cette mesme très sainte Trinité^ qui est une très souveraine bonté, nous sera propice, et nous ferons désormais sa volonté. Amen.
François, Evesque de Genève.
CXXiVU.
Le Saint lui annonce l'arrivée de son fil», et Texhorte ix /O recevoir ave^.
tendresse.
Ce sera moy , je pense , qui le premier vous annonceray^ ma très chère Fille , la venue du bien-aymé Celse Benine. Il vint hier soir tout tard, et nous eusmes de la peyne a le retenir de vous aller voir dans le lit , où vous estiés tout indubitablement. Que je suis marry de ne pouvoir estre tesmoin des caresses qu'il recevra d'une mère insensible a toui ce qui est de l'amour naturel ! Car je croy que ce seront des caresses terriblement mortifiées. Ah l non , ma chère Fille^
4 C'est la 66,^e de la coUeclion-Blaise. Elle don avoir été ocrito de Nçsff k i\>.?97, l'an 1C09 au plus l6t , ou Van 1610 au plus tard.
ne soyés pas si cruelle ; tesmoignés4uy du gré de sa venue, a ce pauvre jeune Ce] se Benine. Il ne faut pas faire ainsi tout a coup de si grans signes de cette moit de nostre naturelle passion.
Or sus , je vous iray voir, si je puis, mais sobrement ; car auprès d'un objet si aymable, nous ne devons pas bonnement estre insensibles , car l'amytié descend plus qu'elle ne Bonte. Je me contenteray de ne cesser point de vous chérir autant comme ma Fille , que vous le cherirés comme vostre Filz ; et si, je vous desfîe de faire mieux que moy.
CXXXVIIÏ.
LETTRE
A UNE DEMOISELLE
n la console sur ses peines intérieures, et lui donne des nouvelles de sa sœur qui étoit avec la mère de Chantai.
Annecy, 4 janvier 1611.
J'ay de la consolation de voir en vostre lettre, ma chère Fille, que, nonobstant tous vos desgouslz et toute vostre tristesse, vous avés persévéré a faire vos exercices sans vous en estre oubliée que fort peu ; car, pourveu qu'on face en considération de l'amour de Dieu ce qu'mi fait , bien que ce soit sans sentiment et sans goust, Famé ne laisse pas de prendre force et vigueur en l'intérieur , et en la portion supérieure spirituelle.
Chemines donq avec courage et parfaite confiance en nostre Seigneur , car il vous tiendra de sa main; et, par la variété
V, Communiquée à l'ancien éditeur, par M. Beaume, docteur de Sorboûue. C'est la 22Be de la collecUon-Blaise.
T)E S. rnANÇOTS DE SALES. 371
clés son fnnens a laquelle nous sommes sujetz en ce misérable monde, il vous conduira au Ciel, où nous n'aurons qu'un seul et invariable sentiment de joye amoureuse de sa divin bonté, a laquelle je vous conjure de me recommander perpe tuellement.
La bonne seur que vous avés icy est vrayement une bonne Fille ; et pourveu qu'il playse a la sainte pro\ddence de nostre Seigneur de nous laisser quelque tems Madame de Chantai, ainsy que nous l'espérons , j'ay coniBance en ce mesme Sauveur que cette chère seur sera bien consolée en ce genre do vie qu'elle a embrassé. Je vous prie d'avoir souvenance de tout cela en vos oraysons.
CXXXÎX.
lettre'
A MADAME l'aBBESSE DU PUITS-d'oEBE.
Témoignages d'amitié.
4 janvier 161 1^
Si vostre lettre m'a comblé de joye , je le demande a mon cœur, qui a esté tout absorbé de consolation, voyant et la souvenance que vous avés de moy, et l'honneur que vous continués de me faire en m'aymani, mais tendrement et che rement , comme vous me le tesmoignés. Mais que puisfaire ni dire, ma très chère Seur, qui puisse dignement vo satisfaire sur ce sujet? Je confesse ingenuement que je suis vaincu , et que , comme vous me devancés infiniment de toirtes partz , vous le faites très particulièrement en celle-cy
< Tir-^e du monastère de la Visitation, rue St.-Antoine, à Paris. C'est îa l'U*
de la collection-Biaise.
de me rendre les devoirs et les tesmoignages d'amitié pour celle-là avec laquelle je vous ayme.
Je la sens si grande , si forte et si fîdelle , qu'il ne me semble pas qu'aucun autre me puisse devancer de ce costé. Mais je ne sçai comme mon malheur a voulu que je vous en ave rendu si peu de preuves cette année passée. Il faut , ma cb^^r'^ Seur , Faitribuer aux occasions qui ne s'en sont point présentées , et non jamais a nulle sorte de mesconnoissance des obligations que je vous ay, qui sont indicibles, puis qu'elles ne sont pas compréhensibles. Croyés, ma très chère Seur, que mon cœur est fraternellement amoureux du vostre; et que , si j'avois la commodité d'assouvir ses désirs, je serois bien-tost en vostre solitude, laquelle, vous dites, je redoute pour son aspreté , mais laquelle j'ayme précisément pour mille sujetz, mais principalement pour l'amour de vous, qui, par vostre présence, me l'avés rendue cy devant plus douce et plus aggreable que ne furent jamais les plus délicieuses conversations des villes.
Il ne faut pas oublier de dire quatre motz, avant de finir, de la chère Seur qui a manqué de nous eslre ravie ces jon:* passés par un brave et galant gentil-homme qui la recherchoit en mariage. Je seray tous-jours extrêmement ayse de son contentement ; mais , quand il sera de n'estre point mariée , cette joye redoublera en moy.
Mon Dieu ! ne nous verrons-nous jamais tretous ensemble? J'en fus * un peu , a dire vray , impatient; mais je ne croy plus qu'elle m'ayme, puis que, non obstant que je luy escri visse dernièrement, je n'ay point de ses nouvelles que par vostre entremise. Or sus, si ne laisseray-je pas de luy escrire.
Vousconnoistrés bien, ma très chère Seur, par la longueur de cette lettre , le playsir que j'ay de la faire et da m'entretenir avec vous. Mais il n'y a remède ; vostre charilu
*Ne faudroit-il pa? plutôt lire j'en suis?
me pardonnera ; je n'ay pas tous les jours le bien de vous pouvou' entretenir; quand j'en ay la commodité, il s'en faut prévaloir. Je ne vous parle point de M. ni de Madame de Chantai ; ilz vous escrivent tretous.
Vous me dites sur la fin de vostre lettre je ne sçai quoy de vos belles et bonnes confitures , et desquelles , estant avec vous, j'ay si abondamment usé. Mais, ma chère Dame, vous estes , avec la petite seur, la souveraine friandise pour m'attirer par devers vous : tout le reste n'est qxi' accessoire; ces deux personnes, que je viens de nommer , sont le principal.
Il faut finir en vous recommandant le soin de vostre santé, avec la joye intérieure et la récréation extérieure, qui vous serviront pour un entier restablissement. Faites-le, ma chère Seur, sinon pour vous, pour le moins en considération de ceux qui la soubaittent entière et parfaite. Je suis de ceux-là, et vous le croyés , n est-ce pas? Ma chère Seur, il faut bien le faire, et m'aymer absolument presque sans reserve. Je suis en nostre Seigneur, que je vous désire propice éternellement , ma très chère Seur , vostre , etc.
lettre'
,*«'antap;es do, sa vie nouvelle; exhortations à supporter paisiblement la soustraction des suavités divines.
25 janvier 1611.
Le très grand et miraculeux S. Paul nous a reveillés de grand matin , ma très chère Fille, si fort il s'est escrié aux
* C'est la 225e de la collection -Biaise, et la 14» du livre II des anciennes éditions.
aureillesde mon cœur et du yosire',Seifjneur, que voulés-wttf que je face ^1
Ma très cliere Mère et toute chère Fille, quand sera-ce que, tous mortz devant Dieu, nous revivrons a cette nouvelle ne , en laquelle nous ne voudrons plus rien faire , ains laisserons vouloir a Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et lais* serons agir sa volonté vivante sur la nostre toute morte?
Or sus, ma chère Fille, tenés-vous bien a Dieu, consacrés-luy vos travaux, attendes en patience le retour de vostre beau soleil. Ah! Dieu ne nous a pas forclos de la jouyssance de sa douceur : ill'a seulement soustraite pour un peu , aîïin que nous vivions a luy et pour luy, et non pour ces suavités; afïîn que nos seurs travaillées treuvent chez nous un secours compatissant et un su}»port suave et amoureux; affin que d'un cœur tout escorché, mort et matlé, il reçoive l'odeur aggreahle d'un saint holocauste.
0 Seigneur Jésus! par vostre tristesse imeomparable , par la désolation nom[>areille qui occupa vostre cœur divin au mont Olivet et sur la Croix, et par la désolation de vostre chère Mère, quelle eut tandis qu'elle fut privée de vostre présence , soyés la joye ou au moins la force de cette fille, quand vostre Croix et passion est très uniquement conjointe a son ame.
Je vous envoyé cet eslan de nostre cœur , ma très chère *Fille, que le grand S. Paul benis^se. Je pense qu'il vous faut caresser la seur de nostre seur N.; car en fin la douce charité est la vertu qui respand la bonne odeur edifîcative, et les pei^onnes moins eslevées, la reçoivent avec plus de proûit,
* Domine, quid vis me facere? Act., IX, 6.
DE g. FRANÇOIS DE SALES. 375
CXLt.