A UNE COUSINE
!1 lui apprend la mort de son mari, et lui adresse des consolations spirituelles
à ce sujet.
28 septembre 1613.
Mon Dieu! que cette vie est trompeuse, îladame ma très chère Cousine 1 et que ses consolations sont courtes! Elles paroissent en un moment, et un autre moment les emporte : et n'estoit la sainte éternité, a laquelle toutes nos journées aboutissent, nous aurions raison de blasmer nostre condition humaine.
Ma très chère Cousine, saches que je vous escris le cœu: plein de desplaysir, pour la perte que j'ay faite, mais plus encor pour T imagination vive que j'ay du coup que le vostre recevra, quand il entendra les tristes nouvelles de vostre viduité si prompte, si inopinée, si lamentable.
Que si la multitude de ceux qui auront part a vostre re^ gret vous en pouvoit diminuer l'amertume, vous en auriez tantost bien peu de reste ; car nul n'a connu ce brave Cavalier decedé , qui ne contribue une particulière douleur a la reconnoissance de ses mérites.
Mais, ma très chère Cousine, tout cela ne vous peut point soulager qu'après le passage de vostre plus fort sentiment, pendant lequel il faut que ce soit Dieu qui soustienne vostre esprit, et qui luy soit refuge et support.
Or cette souveraine bonté sans doute, ma très chère Cou-
» C'est la 29Se de la collection- Biaise, et la 84^ {al. 8le) du livre V de» anciennes éditions.
Sine, s'inclinera vers vous, et viendra dedans vostre cœur, pour l'ayder et le secourir en cette tribulation , si vous vous jettes entre ses bras, et vous resignés en ses mains paternelles.
Ce fut Dieu, ma très chère Cousine, qui vous donna ce mary : c'est luy qui Fa repris et retiré a soy : il est obligé de vous estre propice es afflictions que les justes affections, lesquelles il vous avoit eslargies pour vostre mariage, vous causeront meshui en cette privation.
C'est en somme tout ce que je vous puis dire. Nostre nature est ainsy faite, que nous mourons a l'heure impourveue, et ne sçaurions eschapper cette condition : c'est pourquoy il faut y prendre patience, et employer nostre rayson pour addoocir le mal que nous ne pouvons éviter ; puis regarder Dieu et son éternité, en laquelle toutes nos pertes seront reparées , et neutre société desunie par la mort sera restaurée.
Dieu et vostre bon Ange vous veuillent inspirer toute sainte consolation, ma très chère Cousine. J'en supplieray sa divine Majesté, et contribueray au repos de l'ame du cher trespassé plusieurs saintz sacrifices : et a vostre service, ma très chère Cousine, je vous fais très sincèrement offre de ' tout ce qui est a mon pouvoir, sans aucune reserve. Car je suis, et veux encor plus puissamment que jamais, faire profession d'estre , Madame ma très chère Cousine, vostre plus humble et plus affectionné cousin et serviteur,
François , Ev. de Genève.
DE S. FRANÇOIS DE SALEl?. 46?»
CGII.
LETTRE
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
La mère de Blonay, étant er.core dans le inonde chez son père^ reçut sept pauvres, les assista, et en pansa trois d'ulcères fort dégoûtants 2,
Quelque temps après sa profession religieuse, étant maiade de la fièvre, nv. matin , après ses prières, et en attendant l'accès de son mal, elle s'endormit, et s'imagina voir en songe ces sept pauvres qu'elle avoit logés et pansés chez son père. « Hélas! dit-elle en sa pensée, je suis religieuse, et, m'étari!: >) une fois dépouillée de tout, je n'ai plus rien pour faire l'aumône. »
Sur cela le premier pauvre , répondant à sa pensée , lui dit : « Ma sœur Marie- » Aimée de Blonay, vous êtes véritablement religieuse professe, et vous avez » tout quitté ; aussi nous ne venons pas ici pour vous rien demander, miab-
0 pour vous donner ; » et, lui serrant la main, ilajouta : « Celui qui vaincra » mangera du fruit de l'arbre de vie qui est dans le paradis de mon Dieu ^. »
Le second, en la touchant de même, lui dit : « Quiconque sera vainqueur ne » recevra aucune atteinte de la seconde mort '*. »
Lo troisième, en usant d^ même, dit : « Le victorieux aura le la manne » cachée, et une pierre blanche sur laquelle sera écrit un n'jm nouveau, » qu'aucun autre ne connoît que celui qui le reçoit ^. »
Le quatrième û\1,Qn marquant une joie particulière : « Dieu docî^era puissance » sur les peuples à quiconque sera victorieux 6. »
Le cinquième dit : « Celui qui sera vainqueur, sera vêtu d'habits blancs ; soi >. nom ne sera point effacé du livre de vie; et de plus,, notre maître et votre » époux confessera son nom devant le Père éternel et devant les anges '. »
' Tirée de la Vie de la mère de Blonay, par Ch.-Aug. de Sales. C'est la 299^ de la collée tion-Blaise.
^ x\pocalypsis Jesu Christi Joannes septera Ecclesiis quae snnt in Asiâ : Gratia vobis et
pax ab eo qui esl , et qui erat, , et qui yeuturus est , et à septem spiritibus qui in conspectu throni ejus sunt. Apoc, I, i et 4.
^ Angelo Ephesi Ecclesiœ scribe... Vincenti dabo edere de ligne vitae , quod est in paradiso Dei mei. Ibid., II, 1 et 7.
* Angelo Smyrnee Ecclesiœ scribe... Qui vicerit, non lœdetur à morte secunda. Ibid., 8 et 11.
* Angelo Pergami Ecclesiae scribe.... Vincenti dabo manna absconditum, et dabo illi c.ilculum candidum, et in calcule nomen novum scriptum, quod nemo scit, nisi qui accipit- {bid., 12 et 17.
* Angelo Tliiatyrae Ecclesiae scribe... Qui vicerit . dabo illi potestatem super gentes. Ibid., 18 et 16.
1 Angeio Ecclesiae Sardis scribe... Qui vicerit... vcstietur vestimentis albis, et non deleb« ««men ejus de libro vita, et confltebcr nomen cius cr-râic Patve meo , et coram angely ejw Jbid., III, l et 15.
Le sixième ajouta : « Quiconque sera vainqueur deviendra une ferme colonne )) dans le temple de mon Dieu, et ne sortira plus. Il portera écrit sm- son V front le nom de mon Dieu et le nom de la ville de mon Dieu, 'Uii est la » nouvelle Jérusalem i. »
Kip. septième enfin lui serra fortement la main, en lui disant : <( Jésus iiotre » roi fera asseoir celui qui remportera la victoire, dans la gloire éternelle » de son propre trône, comme il est assis lui-même sur le trône de sou » Père 2. »
ïï est à remarquer que, lorsque ce songe arriva à la mère de Blonav, elle n'avoit jamais lu ni entendu lire de suite ces sept passages, et que cette vérité a été bien reconnue par ses supérieurs, comme Tassure l'auteur de sa vie, qui la connoissoit fort bien, ayant été son évêque et son supérieur immédiat.
iprès ces paroles, ils se retirèrent tous, excepté le premier, qui lui serra les deux mains et lui dit : « Ma sœur Marie-Aimée de Blonay, soyez généreuse » et victorieuse ; car qui est semblable au grand Dieu des armées pour qui » nous combattons ? » Sur cela la mère de Blonay s'éveilla sans aucun frisson ni ressentiment de fièvre, et avec de très-grandes lumières dans le fond de son âme.
Elle le fit récit de soi: îieureuse aventure à la mère de Cbantal , et celle-ci l'envoya par écrit au saint fondateur, qui étoit alors obligé de garder la cbambre pour un mal de jambe. Le saint Prélat lui écrivit en réponse cette lettre.
Vers octobre 1013.
Quand ma mauvaise jambe me le permettra, j'iray voir !a bonne santé et le bon cœur de nostre chère cadette. Si ces pauvres qui kiy ont parlé sont de la terre ou du ciel, je ne sçai, Dieu le sçayt; mais je sçai bien qu'ilz luy ont parlé le langage de Jesus-Clirist% et de saint Jean escrivant aux Êvesques d'Ephese, de Smyrne, dePergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée. Dites a cette chère fille , qu'elle n'examine point curieusement le songe qu'elle a fait, mais qu'elle profite soigneusement et humblement de sa santé de cœur et de corps pour le service et la gloire de Dieu. L'humilité et la fidélité intérieure, jointes
' An-elo rhiiadelpluœ Ecclesiae scribe... Qui vicerit, faciam iUiim columnam in tempb Dei mei; et foras non egredietur ampliùs : et scribam super eum nomen Dei icai,, ^t noiueu oivitatis I>ei mei nov<e Jérusalem. Apoc, HI, 7 et 12.
■■' Aiigelo Laodiciœ Ecclesiae scribe... Qfli vicerit, dabo ei seders mecum in throiiO meO, sicitf et ego vici , et sedi cum ratre meo in tlirono ejus, Ibid., 14 et 21.
» Les passages latins qui sont ci-dessus justifieût ce que dit ici le SainL
DE s'. FRANÇOIS DE SALES. 467
a la vraye charité et constance a^i bien, sont les véritables marques des véritables grâces surnaturelles.
GCIII.
LETTRE
A LA MÊ1ME
Il lui mande l'état de sa santé et de ses occupations, et témoigne an grand zèle pour le service de Dieu et le salut des âmes.
Vers le 20 novembre 1613.
Très chère Fille ,
îi sera force que vous soufFriés ma briefveté; car me voyci encor parmi tant d'affaires, que je ne sçai de quel costé me tourner, surtout maintenant au départ. Or sus, qu'est-il besoin de parler ainsi a une ame qui me connois.^ comme ellemesme? Je me porte fort bien , grâces a aostrt Sauveur,,„ qui me donne un certain courage nouveau da Faymer, servir et honnorer plus que jamais, de tout mon cœur, de toute mon ame et de tout moy-mesme; mais je dis de tout moymesme, ma très chère Fille, m'estant advis que jusquesa présent je n'ay point eu Tardeur ni le soin convenables au devoir que j'ay a cette immense bonté.
Helas ! je voy ces pauvres brebis errantes : je traitte avec elles, et considère leur aveuglement palpable et manifeste. 0 Dieu ! la beauté de nostre sainte foy en paroist si belle, que j'en meurs d'amour ; ce m'est advis que je dois serrer le don pretieux que Dieu m'en a fait, dedans un cœur tout parfumé de dévotion. Ma très chère Fille, remerciés cette souveraine clarté, qui respand si misericordieusement ses
i C'est la 301« de la collection-Biaise, et la 84* {ai. 70e) du livre IV des
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rayon* dans ce cœur, qu'a mesure que je suis parmi ceux qui n'en ont point, je voy plus clairement et illustrement sa grandeur et sa désirable suavité. Dieu, qui en cela m'assiste, veuille retirer et ma personne et mes actions a sa gloire et a son honneur selon nostre souhait.
Il nous faut faire des effortz pour devenir saintz, et rendre des grans services a Dieu et au prochain : sa bonté me fait savourer des douceurs, certes, extraordinaires et suaves, et qui ressentent au lieu d'où elles viennent. 0! que nostre Sauveur est bon , et comme il traitte tendrement avec mon pauvre chetif courage! mais je suis bien résolu de luy estre fort fidèle, et spécialement au service de nostre cœur, que plus sensiblement que jamais je voy et sens estre unique. 0 Dieu ! ma très chère Fille , qui pouvoit mesler si parfaitement deux espritz, qu'ilz ne fussent qu'un seul esprit indivisible, inséparable, sinon celuy qui est unité par essence?
Les affaires de religion, qui s'accroissent yci tous les jours, me font arrester plus longuement que je ne pensois, ma très chère Fille; mais, certes, très aggreablement , puisque c'est pour la gloire de Dieu , et le service des âmes qu'il a rachetées : lesquelles, en divers lieux de ce bailliage, demandent qu'on leur restablisse le saint exercice. Mon Dieu! ma très chère Fille, que ce m'est une honnorable et douce peyne que celle- cy, qui me fait espérer que, sinon maintenant, au moins par ci après, tout ce pais pourra estre purgé de tant d'infection que le malheur de Fheresie y avoit assemblé!
Hier nous reslablismes le saint exercice a Divonne, gros et beau village. Ces jours suivans il y a apparence d'en faire de mesme en deux autres; et outre cela , nous prescherons yci, et parlerons a quelques âmes desvoyées, et, bien que peut-estre ne les rediiirons-nous pas, parce que pour l'ordinaire /es considérations humaines empeschent celles de leur salut, si est-ce que nous ne nensons pas peu faire quand
nous leur faysons confesser que nous avons rayson, comme plusieurs ont fait jusques a présent. Priés particulièrement ce Sauveur, ma très unique Fille, pour la conversion de ceux pour lesquelz j'ay commencé de travailler, affin qu'ilz voyent la sainte vérité, sans laquelle ilz ne sçauroyent que se perdre.
Mille et mille fois le jour mon cœur se treuve chez vous, avec mille et mille souhaitz qu'il respand devant Dieu pour vostre consolation. Hé! Soigneur Jésus, vives et régnés éternellement dans ce cœur que vous nous avés donné. Vostre très affectionné serviteur, etc.
CGIV.
LETTRE
A LA MÊME
lEkir .'amour de Dieu dans les changements, et sur la fin de l'année.
Le dernier jour 1613.
Ouy, ma très chère Fille , ma Mère , il faut aymer la très sainte volonté de Dieu aux petilz et grans changemens. Celle qui m'empesche d'aller a vous aujourd'hui est petite et grande, je vous la diray a nostre première veuë; cependant, faites vos petitz et grans changemens avec le plus de perfection qu'il vous sera possible. Apres y avoir bien pensé devant Dieu, je me suis résolu qu'il faut affermir nostre congrégation a faire ses changemens ce jour au quel Dieu fait les siens, nousfaysant tous passer d'une année a l'autre, don-
* Tiré*^ du registre des lettres de saint François de Sales, conservé oct» monastère de la Visitation de Pignerol. C'est la 161 e inédite de la coUectioa- Blaisû.
nant une leçon annuelle de nostre instabilité, de nostre chan* gement , du renversement et de l'anéantissement des années qui nous mènent a reternité.
€GV.
LETTRE
A UNE DA3IE
Il faut s'abandonner entièrement à la Providence dans les afflictions, et se plaindre modérément de l'auteur de ses peines. Le souverain remède aux injures est de les dissimuler.
7 janvier 1G14.
Ma Seur tues cheie, et tous-jours de plus en plus très chère Seur,
Je viens tout maintenant de recevoir les deux lettres que vous aviés confiées a M. (madame) de Treverney ; et une autre , par laquelle elle me spécifie la qualité de vostre desplaysir, que je voy estre grandement fascheux pour la multitude des accidens qui semblent attachés aux sujetz dont il vous est arrivé. Ma très chère Seur, ces brouillars ne sont pas si espais 5U0 le soleil ne les dissipe. En fin Dieu, qui vous a conduite jus^iues a présent, vous tiendra de sa très sainte main ; mais il faut que vaus vous jettiés avec un total abandonaernert de vous-mesme entre les bras de sa providence ; car c'est le tems désirable pour cela.
Se confier en Dieu emmi la douceur et la paix des prospérités , chascun presque le sçait faire : mais de se remettre dluyen les orages et tempestes, c'est le propre de ses enfans; je dis se remettre a luy avec un entier abandonnement
* C'est la 302» de la collection -Blaiîe, et la 23» du livre V des ancienne» éditions.
Si vous îe faites, croyés- moy, ma cherc Seur, vous serés tout estonnée de la merveille, qu'un jour vous vernés esvanouir devant vos yeux tous ces espouvantailz qui maintenant vous troublent. Sa divine Majesté attend cela de vous, puisqu'il vous a tirée a soy pour vous rendre extraordinairement sienne.
De cet homme, sur lequel vous pensés devoir estre jettée une partie de la faute, parlés-en peu et consciencieusement; c'est a dire, ne vous estendés gueres en vos plaintes, et n'eu faites pas souvent; et quand vous en ferés, n'asseurés rien qu'a mesure que vous en aurés la connoissance, ou conjecture de la faute, parlant douteusement des choses dooteuses^ plus ou moins, selon qu'elles le seront.
Je vous escris du tout sans loysir, en un jour le plus embarrassé qne j'aye eu il y a long-tems. Je suppleeray de plus en plus, s'il plait a Dieu, priant pour vostre reposât consolation. Appaisés, tant que vous pourrés, doucement et sagement les espritz de Bîessieurs vos parens. Helas ! en telles occasions la dissimulation guérit plus le mal en une heure , que les ressentimens en un au. Dieu doit faire le tout : c'est pourquoy il l'en faut supplier. Dieu soit a jamais an milieu de vostre cœur, ma très chère Seur. le suis très parfaitement vostre, etc.
GGVI.