A UN HOMME DU MONDE
Exhortation à la vie dévote. Ce que c'est que la vie éternelle; il faut être fidèle à l'inspiration que Dieu nous donne d'y aspirer. Importance du boa exemiix aans les grands. Qualités de l'amour paternel. Usage de quelques chapitres du livre de V Introduction ^ etc.
Annecy, 24 août 1613.
Monsieur,
Parmi les lassitudes et autres ressentimens que la maladie m'a layssés, j'ay dressé le mémorial qu'il vous avoit pieu désirer de moy, et ay voulu y adjouster un abbregé , aiïîn qu'il vous fust plus commode en vos confessions de le porter et voir; le grand vous demeurant comme en reserve, pour y avoir recours en vos difficultés, et en tirer Fesclaircissement de ce qui se treuveroit obscur en l'abbregé. Le tout est a la bonne foy, sans art ni couleur j car ces matières n'en veulent point , la simplicité leur servant de beauté , comme a Dieu qui en est l'autheur. Vous y treuverés, Monsieur, des marques de ma maladie : car si j'eusse fait ce petit ouvrage en pleine santé , j'eusse sans doute employé un soin plus exact de le rendre moins indigne de vostre réception. Je n'ay sceu non plus l'escrire moy-mesme ; mais ceux qui l'ont escrit n'ont point de connoissance de l'usage auquel je l'ay dédié.
Béni soit Dieu éternellement de la bonté qu'il exerce envers vostre ame , Monsieur, l'inspirant si puissamment a la resolution de consacrer le reste de vostre vie mortelle au
1 C'est ia 296= de la collection-Biaise, et la 47^ {al. 41^) du livre II dei •nciennes éditions.
service de l'éternelle : vie éternelle , qui n'est autre chose que la Divinité mesme , en tant qu'elle vivifiera nos esprits de sa gloire et félicité ; vie seule vraye vie, et pour laquelle seule nous devons vivre en ce monde , puis que toute vie qui n'aboutit pas a la vitale éternité , est plustost une mort qu'une vie.
Mais , Monsieur, si Dieu vous a si amiablement inspiré d'aspirer a l'éternité de gloire, il vous a quand et quand obligé a recueillir humblement et practiquer soigneusement son inspiration , sous peyne d'estre privé de cette grâce et gloire : privation laquelle, a l'ouïr nommer seulement, t'emplit le cœur d'effroy, pour peu qu'il ayt de courage.
C'est pourquoy, en la simplicité de mon ame, je vous co.ijure. Monsieur, d'estre fort attentif pour bien conserver ce que vous avés , affin que vous ne perdiés point vostre couronne. Vous estes indubitablement appelle a une dévotion masle , courageuse , vaillante , invariable , pour servir de miroùer a plusieurs en faveur de la vérité de l'amour céleste ; digne réparation des fautes passées, si jamais vous Taviés esté de la vanité des amours terrestres.
Voyés , je vous supplie , Monsieur, comme je laysse aller mon esprit en liberté autour du vostre , et comme ce nom de père , dont il vous a pieu m'honnorer, m'emporte. C'est qu'il est entré dans mon cœur, et mes affections se sont rangées aux loix de l'amour qu'il signifie , le plus grand , le plus vif et le plus fort de tous les amours. En suitte duquel il faut que je vous supplie de rechef, Monsieur, de practiquer diligemment les exercices que je marque es chapitres X , XI , XII et XIII de la seconde partie de V Introduction, pour le mattia et le soir, pour la retrait te spirituelle et pour les aspirations en Dieu. La bonté de vostre esprit, le courage noble quo Diei' vous a donné , vous serviront grandement a cette praclique-la , laquelle vous sera d'autant plus aysée , qu'il n'est besoin d'y employer que des momens desrobés , ains retirée
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justement en diverses occasions ça et la sur les autres affaires» La dixième partie d'une heure , voire encor moins , suffira pour le mattin , et autant pour le soir.
0 1 si vous pouviés doucement décevoir vostre chère ame, Monsieur, et en lieu que vous avés entrepris de communier tous les mois un an durant , mais un an de douze mois , quand vous auriés achevé le douzième, (que) vous y adjoustassiés le treizième , puis le quatorzième , puis le quinzième , et que vous allassiés ainsy poursuivant de mois en mois : quel bonheur a vostre cœur, qui , a mesure qu'il recevroit plus souvent son Sauveur, se converliroit aussi plus parfaitement en luy ! Et cela , Monsieur, se pourroit bravement faire sans bruit , sans interest des affaires , et sans que le monde eust rien a dire. L'expérience m'a fait toucher, en vingt et cinq ans qu'il y a que je sers les âmes , la toute-puissante vertu de ce divin Sacrement pour fortifier les cœurs au bien , les exempter du mal , les consoler, et en un mot les diviniser en ce monde, pourveu qu'il soit hanté avec la foy, la pureté et la dévotion convenables.
I Mais c'est assés dit , Monsieur : l'influence céleste , vostre bon Ange et vostre générosité , suppléeront a ce que mon inçuiîisance ne permet pas de vous proposer. Ainsy prié-je nostre Seigneur qu'il vous face de plus en plus abonder en ses faveurs , et suis sans fin , Monsieur, vostre très humble et fidèle serviteur j etc.