A UNE VEUVE
Cest un grand bonheur à la jeunesse d'avoir quelqu'un pour veiller sur ei'ie, parce qu'en cet âge l'amour-propre aveugle la raison.
14 juillet 1615.
Cette fausse estime de nous-mesmes, ma chère Fille, est tellement favorisée par l'amour propre, que la rayson ne peut rien contre elle. îlelas ! c'est la quatrième chose difficile
1 C'est la mère Favre, Supérieure de la Visitation de Lyon, qu'il appeloit ainsi. Sainte Jeanne-Françoise étant allée à Lyon enlGlS, où elle demeura neuf mois, à partir du 1" février, avec la mère Favre, qu'elle y établit Su« périeure du monastère nouvellement fondé, il nous paroît fort probable qus c'est à cette même année 1613 qu'il faut rapporter cette lettre que le Saint lui écrivit.
^ C'est la 3486 de la collection -Biaise, et la 63^ [al. 59°) du livre VI des anciennes éditions. Elle semble, à en iuger par le style, s'adresser à sainte Jeanne-Françoise de Chantai.
a Snlomon, et laquelle il dit luy avoir esté inconneue,q?:e le chemin de l'homme en sa jeunesse *. Dieu donne a M. inv beaucoup de grâce d'avoir M. son grand père qui veillfj sur luy. Que longuement puisse-il jouyr de ce bonheur !
0 ma Fille 1 croyés que mon cœur attend le jour de vostre consolation avec autant d'ardeur que le vostre. Mais attendes, ma très chère Sœur; attendes, dis-je, en attendanf^^ affin que je me serve des paroles de FEscriture. Or, attendre en attendant, c'est ne s'inquiéter point en attendant; car il y en a plusieurs qui en attendant n'attendent pas, mais se troublent et s'empressent.
Nous ferons prou , chère Fille, Dieu aydant : et tont plein de petites traverses et secrettes contradictions qui sont survenues a ma tranquillité, me donnent une si douce et suave tranquillité que rien plus , et me présagent, ce me semble, le prochain establissement de mon ame en son Dieu , qui est certes, non seulement la grande, mais a mon advis, Tunique ambition et passion de mon cœur : et quand je dis de mon ame, je dis de toute mon ame , y comprenant celle que Dieu luy a conjointe inséparablement.
Et puis que je suis sur le propos de mon ame, je vous eti veux donner cette bonne nouvelle, c'est que je fay et feray ce que vous m'avés demandé pour elle , n'en doutés point ; et vous remercie du zèle que vous avés pour son bien , qui qui est indivis avec celuy de la vostre , si vostre et mien se peut dire entre nous pour ce regard. Jevousdiray plus; c'e.*rt que je la treuve un peu plus a mon gré que l'ordinaire , pour n'y voir plus rien qui la tienne attachée a ce monde , et plus sensible aux biens eternelz.
Que si j'estois aussi vivement et fortement joint a Dieu comme je suis absolument disjoint et séparé du monde, mon
1 « Tria sant difficilia mihi, et quartum peniliis igiioro... \iam vir\ in ado» iescentia. » Prov., XXX, 18-19,
2 Expectans expcciiivi Domimim. Ps. XXXIX, l.
cher Sauveur ! que je serois heureux ! et vous, ma Fille, que vous sériés contente ! Mais je parle pour l'intérieur et pour mon sentiment : car mon extérieur, et, ce qui est le pis, mes deportemens , sont pleins d'une grande variété d'imperfec- \ions contraires; et le bien que je veux, je ne le fais pas *■ : àiais je sçay pourtant bien qu'en vérité et sans feintise je le teux , et d'une volonté inviolable.
Mais , ma Fille , comment donq se peut-il faire que sur âne telle volonté tant d'imperfections paroissent et naissent m moy? Non , certes, ce n'est pas de ma volonté, ni par ma Tolonté, quoy qu'en ma volonté et sur ma volonté. C'est, ce me semble , comme le guy, qui croist et paroist sur un arbre et en un arbre , bien que non pas de l'arbre , ni par l'arbre. ODieu! pourquoy vous dis-je tout cecy, sinon parce que mon cœur se met tous-jours au large et s'espanche sans bornes iïuand il est avec le vostre?
Si vous demeuriés de delà, je serois bien ayse d'entreprendre le service que le révérend père N. désire de moy ;'0ur cette Dame; mais cela n'estant point, il me semble qu'un autre , qu'elle aura moyen de voir plus souvent, se ■endra plus utile a cette bonne œuvre; et moy cependant, je prieray nostre Seigneur pour elle : car sur les bonnes nouvelles que vous m'en donnés , je commence a l'aymer tendrement, la pauvre femme. Helas! quelle consolation de voir reverdir cette pauvre ame, après un si dur, si long et si aspre hiver 1
Je vous suis ce que Dieu sçayt. Amen.
• Non quod volo bonum hoc ago. Rom., VII, 1&.
DE S. FRANÇOIS DE SALES. o21