‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 60 sur 79 · A UNE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

A UNE RELIGIEUSE

EÛets et signes différents de l'amonr-propre et de la vraie charité. Exemples, comparaisons, remèdes.

0 pleustaDieu, ma très chère Fille, que ce fust le Traitté tte r^ujour céleste qui me tinst occupé toutes les matinées!

t C'est la 333e de la colIection-Bldise, et ia 39^ ^ai. 3Ge) du livre III des

Bicîenncs éditions.

DE S. FRANÇOIS DE SALïïS. 501

f*. serait bien tost achevé, et je serois bien heureux d'appliquer mon esprit a de si douces considérations; mais ce sont des infinités de petites nyaiseries, que le monde par force m'apporte tous les jours, qui me font de la peine et de la fascherie, et rendent mes heures inutiles : néanmoins, tant que je m'en puis eschapper, je metz tous-jours quelques petites lignes en faveur de ce saint amour, qui est le lien d? nostre mutuelle dilection.

Or, venons a nostre lettre. L'amour propre peut estre mortifié en nous; mais il ne meurt pourtant jamais; ains de tems en tems et a diverses occasions, il produit des rejetions en nous, qui tesmoignent qu'encor qu'il soit coupé par le pied, si n'est-il pas desraciné. C'est pour cela que nous n'avons pas la consolation que nous devrions avoir, quand nous voyons les autres bien faire ; car ce que nous ne voyons pas en nous ne nous est pas si aggreable, et ce que nous voyons en nous nous est fort doux, parce que nous nous aymons tendrement et amoureusement.

Que si nous avions la vraye charité, c{ui nous fait avoir un. mesme cœur et une mesme ame avec le prochain, nous serions parfaitement consolés quand il feroit du bien.

Ce mesme amour propre fait que nous voudrions bien faire telle ou telle chose par nostre eslection, mais nous ne la voudrions pas faire par eslection d'autruy ni par obéissance; nous voudrions la faire comme venant de nous, mais non pas comme venant d'autruy. C'est tous-jours nous-mesmes qui recherchons nous-mesmes, nostre propre volonté et nostre amour propre : au contraire, si nous avions la perfection de l'amour de Dieu , nous ay nierions mieux faire ce qui est commandé, parce qu'il vient plus de Dieu et moins de nous.

Quant a se plaire plus a faire des choses aspres qu'a les voir faire aux autres, ce peut estre par charité, ou parce que secrettement l'amour propre craint que les autres ne nous essaient ou surmontent. Quelquefois nous nous mettons plus

tn peyne àe voir mal-traitter les autres que uous, par honte àe naturel : quelquefois c'est parce que nous croyons estre plus vaillans qu'eux, et que nous supporterions mieux le mal qu'eux mesmes, selon la bonne opinion que nous avons de nous.

Le signe de cela, c'est qu'ordinairement nous aymerions mieux avoir les petitz maux, que si un autre les avoit; mais les grans , nous les aymerions mieux pour les autres que pour nous. Sans doute, ma chère Fille, ce qu'on a de répugnance a l'imaginaire rehaussement des autres, c'est parce que nous avons un amour propre qui nous dit que nous ferions encor mieux qu'eux, et que l'idée de nos bonnes propositions nous promet des merveilles de uolîs mesmes, et non pas tant des autres.

Au bout de tout cela, saches, ma vrayement très chère Fille, que ce que vous avés ne sont que des sentimens de la portion inférieure de vostre ame ; car je m'asseure que vostre suprême portion desadvoûe tout cela. C'est le seul remède qu'il y a de desad vouer les sentimens , invoquant l'obéissance et protestant de la vouloir aymer, non-obstant toute répugnance, plus que non pas la propre eslection; buant Dieu par force du bien que l'on void en autruy, et le suppliant de le continuer, et ainsy des autres.

Il ne se faut nullement estonner de treuver chés nous l'amour propre, car il n'en bouge. Il dort quelquefois comme un renard, puis tout a coup se jette sur l'espaule * ; c'est pourquoy il faut avec constance veiller sur luy, et avec patience et tout doucement se défendre de luy. Que si quelquefois il nous blesse, en nous desdisant de ce qu'il nous a fait ilire. et en desadvouant ce qu'il nous a fait faire, nous fcommes guéris.

Or, 'y ne vis que passamment la Dame qui devoit venir

* Au iîeu de : se jette sur l'espaule. qui est la leçon que présente l'édition de " t^ile de i6C3 donne pour leçon : se jette sur les poules. Le lecteur choisira.

pour faire sa confession générale , et avec des yeux tous moit'i? d'avoir laissé sa fille : car les Grans * du monde se laissent er se laissant; mais ceux de Dieu ne se laissent jamais, ainssont tous-jours unis ensemblement avec leur Sauveur. Dieu vous bénisse, ma ohere Fille.

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHÂNTAL. Le Saint lui fait part de quelques consolations qu'il avoit eues;

Le second jour de carême, ou 26 février 1615.

Je vous escrivis allant a Sales , ma très chère Mère ; et maintenant je vous escris a mon retour. J'y ay eu troys consolations, et vous serés bien ayse de les sçavoir; car ce qui me console vous console aussi comme moy-mesme.

Premièrement, ma chère petite seur, que je treuve tousjours plus aymable, et désireuse de devenir brave et dévote.

Secondement, qu'hier, jour des Cendres, je fis ma matinée tout seul a la galerie et en la chappelle, ou j'eus une douce mémoire de nos aymables et désirables entretiens Ihors de vostre confession générale : mais il ne se peut dire quelles bonnes pensées et affections Dieu me donna sur ce sujet.

Troysiemement , il avôit fort neigé , et la cour estoit couverte d'un grand pied de neige. Jean vint au milieu, et balaya certaine petite place emmi la neige, et jettala delà graine a manger pour les pigeons, qui vinrent tous ensemble en ce refectoire-la prendre la réfection avec une paix et res-

1 Au lien de grans, ne seroit-il pas mieux de lire ici gens?

• C'est la 338« de la coliection-BIaise, et la 22» du iiv. Vil des anciennes édik.

Ï4 LETTRFS SPlUriUELLES

pect admirable; et je m'amusay a les regarder. Yoiis no sçauriés croire la grande édification que ces petitz animaux me donnèrent; car ilz ne dirent jamais un seul petit mot, e'^ ceux qui eurent plus tost fait leur réfection s'envolèrent la auprès pour attendre les autres.

Et quand ilz eurent vuidé la moytié de la place, une quantité d'oysillons qui les regardoyent vinrent la autour d'eux; et tous les pigeons qui mangeoyent encor se retirèrent en un coin , pour laisser la plus grande part de la place aux petitz oyseaux, qui vinrent aussi se mettre a table et manger, sans que les pigeons s'en troublassent.

J'admirois la charité; car les pauvres pigeons avoyent si grand' peur de fascher ces petitz oyseaux, ausquelz ilz donnoyent l'aumosne, qu'ilz se tenoyent tous rassemblés en un bout de la table. J'admiray la discrétion de ces mendians, qui ne vindrent a l'aumosne que quand ilz virent que les pigeons estoyent sur la fin du repas, et qu'il y avoit encor des restes a suffisance.

En somme, je ne sceus m'empescher de venir aux larmes, de voir la charitable simplicité des colombes , et la confiance des petitz oyseaux en leur charité. Je ne sçay si un prédicateur m'eust touché si vivement. Cette image de vertu me fit grand bien tout le jour.

Mais voyla qu'on me vient presser, ma très chère Mère : mon cœur vous entretient de ses pensées, et mes pensées s'entretiennent le plus souvent de vostre cœur, qui est, certes, un mesme cœur avec le mien.

Vostre orayson de simple remise en Dieu est extrêmement sainte et salutaire. Il n'en faut jamais douter : elle a tant esté examinée, et tous-joui*s Ton a treuvé que nostre Sei» gneur vous vouloit en cette manière de prière. Il ne faut donq plus autre chose que d'y continuer doucement.

Dieu nie favorise de beaucoup de consolations et saintes aifections, par des clartés et des sentimens qu'il respand en

la Miperieiire partie de mon ame : la partie inférieure n'y a point de part. Il en soit bénit éternellement. Dieu, qui est l'ame de nostre cœur, ma très chère Mère, vous veiiille a jamais remplir de son saint amour. Amen.

Je fay ce que je puis pour le livre ^ Croyés que ce m'est un martyr bien grand de ne pouvoir gaigner le tems requis; néanmoins j'advance fort, et croy que je tiendray parole a ma très chère Mère. Vous estes, ma très chère Mère, toute pretieuse a mon cœur. Dieu vous rende de plus en plus toute sienne. Je salue nos chères Seurs.

CGXXVI.

LETTRE

A LA MÊME

Il liil intime les ordres du médecin par rapport à ses infirmités. Il lui prescrit certaines choses sur la façon de lui écrire. Il approuve son état d'oraison. Il lui donne des avis sur quelques points de la discipline religieuse.

Avant le 4 mars 1615.

Quoyque ce soit par nostre M. de Medio* que je vous escris, ma très chère Mère, si est-ce que je vous escris sans loysir et empressement : car saches que je ne pensois pas qu'il partist si tost; et outre cela, je suis tellement embesoigné du livre', que tout le tems que je puis gaigner bonnement, je l'employé la; si qu'ayant attendu jusques a cette heure, je me treuve bien en peyne; car je youdrois vous

• Le Traité de r Amour de Dieu.

2 Tirée du monastère de la Visitation du faubourg St.-Jacques. C'est la 334« de la collection-Biaise.

8 G'ô*oit un chanoine de Saint-Nisier, à Lyon.

* Le Traité de l'Amour de Dieu.

hi)C} LFTTRES SPIRITUEî.LES

«îscnre une grande lettre, et je ne sçai si je poiirray. Je m'en vais cure en desordre tout ce que je treuveray devant mon esprit sur le sujet de vos troys lettres; l'une receue par voye de Chamberi, Tautre par M. de Medio, la troysieme par 1% sieur Pierre.

1° M. Grandis consent que vous laissiés fermer vostre caustique de la teste , pourveu qu'une semaine devant vous preniés une dose ordinaire de vos syrops.

2° Il est requis que vous mangiés des œufs; et n'y a personne, ce crois-je, qui s'en puisse mal-edifîer.

S*" Voyés-vous, ma très chère Mère, quand je vay voir nos filles * , il leur vient des petites envies de sçavoir de vos nouvelles par moy ; el si je leur pouvois monstrer de vos lettres, cela les contenteroit grandement. C'est pourquoy je vous demande ainsy àes feuilles que je leur puisse monstrer, et a M. de Torenc , et au neveu. Or, quant a ma nièce de Brechard % elle sçayt bien que je suis vous-mesme, car elle a veu des billetz qui contiennent cette verité-la : mais pourtant je ne luy ay pas voulu monstrer ces troys dernières lettres, ni en tout, ni en partie. Mais de ce point faites vos commodités lout a vostre gré, car je ne feray rien que de bien a propos.

4° Dans les billetz de salutations, quand vous m'en escrirés, il ne faut pas me dire, mon'pere, mon amy ; car je les veux pouvoir monstrer pour la consolation de ceux que vous saluerés.

5*^ Je loue Dieu de vostre accoisement , et de quoy vous estes hors de doute que l'orayson de simple remise en Dieu ne soit extrêmement sainte et salutaire. 0 ma chemMere, ma Fille ! il n'en faut jamais douter; il y a si long-tems que

î Les religieuses de la Visitation de la ville d'Annecy.

« La mère de Brechart étoit assistante et maîtresse des novices, et gouvernoït le monastère d'Annecy pendant que madame de Chantai étoit à Lyon l>our fonder son second monastère. Du reste, elle n'étoit point parente de S. François de Sales, qui ne l'appeloitsa nièce que par marque d'aftection.

nous Pavons exaaiiné, et tous-jours nous avons treuvé (|ue Dieu vous vouloit en cette manière de prier. Il n'y faut donq plus autre chose que continuer doucement.

6° Certes, en ces grandes villes * je ne voudrois pas ouvrir la porte aux visites des parens malades*, pour en faire des sorties ordinaires; et si elles sont extraordinaires, au moins faut-il que le père spirituel sache la necessiîé qu'il y a; comme aussi pour aller voir un monastère de filles, quand on en seroit recherché. Mais je voudrois que l'obligation de faire sçavoir au pero spirituel ne tendist qu'a luy faire pourvoir aux circonstances des sorties, et a la bienséance ; combien si quelque accident inopiné ne surprenoit, je pense que ces visites de parens ne se devroyent faire que sur une délibération prise en Chapitre. C'est a dire , si un père , si un frère desiroit d'estre visité, je voudrois que, selon la grandeur de la maladie, la distance du lieu , la qualité de la mayson , on advisast si on devra plusieurs fois visiter, si avec service et assistance, si en carrosse, ou en tems qu'on ne rencontre pas des gens; si c'est une mayson où il y ayt un grand abord, ou une mayson de dévotion, et ainsy du reste. Mais nous y penserons encor mieux.

T** Ceux avec lesquelz on confère ou on se confesse ainsy quelquefois par occasion ou rencontre, ne sont ni Confesseurs ordinaires ni extraordinaires, mais confesseurs de dévotion : or, estant gens qualifiés, il n'est pas besoin de demander licence. On appelle Confesseurs extraordinaires ceux qui en certain tems, comme quatre et cinq fois l'année, viennent; mais ceux de dévotion ne viennent que par rencontre.

8*' Je n'entens pas ce que vous me demandés , quand vous

* Telles que Lyon.

• Alors les religieuses de la Visitation n'avoieiU pas la clôture , mais sortoient pour visiter et assister les pauvres et les malades, selon l'esprit do ieuf institut.

o08 LETTRES SPIRITUELLE?

Ole dites que je vous envoyé une copie de i'establissemeni auquel il faudra spécifier les sorties.

9° Le Père Recteur seroit excellent pour Confesseur.

LETTRE'

A LA MÊME

le Saint lui /aisse la liberté de recevoir des filles qui sortoienl de chez les Capucines, quoiqu'elles n'eussent pas l'âge compétent. Il lui parle ensuite des sorties de ces filles.

Samedi-Saint, 18 avril 1615.

Pensés comme je vous escris , ma très chère Mère î liier, jour de la inort de nostre vie, au retour des Ténèbres, je treuvay vos lettres; ce matin jour de la sépulture, tout en allant faire les ordres pour sept a huit personnes de qualité en nostre chappelle de la Visitation : P pour ma très chère seur M. S. Elizabeth*, je ne desappreuve pas son ouvrage, ni ne Fappreuve; m-ays il seroit inutile que je commette quelqu'un pour ouyr les tesmoins, et recevoir authentiquèrent leurs dépositions; et non seulement les témoins, mays madame du Paraclet et ses religieuses : or il faut que je face

' Cette lettre , qui est la 6f7 de l'édition de 1821 de Biaise, étoit jusqu'ici sans date; mais on voit dès les premières lignes q^e le Saini i'a écrite un jour de samedi-saint. On voit ensuite que le Saint s'attendoit à recevoir à Annecy la visite d'un archevêque, et que cette visite avoit en particulier pour ol)|«[ de se procurer des religieuses de la Visitation : toutes choses qui convienneui fort bien au voyage que le cardinal de Marquemont , archevêque de Lyon , se proposoit de faire à Annecy dès les premiers mois de l'année 1615, mais qu'il-ne put exécuter qu'au mois d'octobre de cette même année. Pâques tombant cette année-là le 19 avril, nous inférons de toutes ces données que celte lettre fut écrite le 18 avril 1615, jour du Samedi-Saini.

* La sœur Elizabeth dont il est question ici est sans doute mademoiselle de Gûuffier, dont il a été parlé, tome VII; pages 247, 270, 291, 323, 381, 423, ete.

riE s. FRANÇOIS DE SALES.

cela avec conseil et beaucoup de soin. Cependant nous penserons s'il sera expédient qu'elle mesme y aille ; il faut en tenir secrette la délibération.

Si Monseigneur l'Archevesque vient , on pourra bien dispenser pour l'aage en la réception de ces damoyselles, en la contemplation des mères, qui pourront tenir place d'ua^ partie» de la resolution que Faage ne permet pas aux filles En somme, il faudra fort condescendre aux volontés de iJonseigneurFArchevesque, pourveu que l'on treuve moyen d'esviter la conséquence : car c'est une règle très salutaire que celle-là, de ne recevoir point avant l'aage compétent, pour oster toute excuse au repentir, s'il en venoit.

Toutes ces âmes seront bc nncs, si elles sont courageuses, et M. Colin et tout; mays pour me charger de soin quelconque d'affaires, helasî vous sçavés comme moy-mesme quel homme je suis pour cela; c'est a dire que je ne suis pas homme pour cela. Vous pouvés tous-jours res.Dondre pour moy sans scrupule, car il se treuvera tous-jours que ce sera moy qui auray respondu. Yous estes, et d'esprit, et de volonté, et de tout, une mesme chose avec moy : vous sçavés ce que je puis , que je veux, et que je souhaitte. Ne me renvoyés donq rien, mays respondés hardiement. On peut laue venir les damoyselles des Capucines pour essayer, et estant tieuvées propres, ne les point renvoyer : car il n'y a pa,«. grand hazard de les tenir en leur habit.

Monseigneur l'Archevesque venant, humiliés-vous for: cordialement pour moy, comme moy-mesme, et l'asseurés fort de l'estime, amour et révérence que j'ay a sa personne

Prenés garde a retenir la liberté des sorties extraordinaires, entre lesquelles les jubilés..., la visite des proches malades, ouy mesme de quelque signalé bienfacteur c?z grand amy de la mayson, et mesme de quelque sermon, comme celuy de la Passion, doyvent, ce me semble, eslre réservés, et tontes antres occasions esquelles la communauté

des Seurs, avec Tadvis du père spirituel, treuveront que ce seroit a propos; car il faut réduire la prattique des sorties a la seule bien-seance et modestie que la religion, jointe a la condition du sujet, requiert : car ainsy en fait-on es coni^^regâtions d^Italie.

Helas! ma chère Mère, il faut que je Unisse. Nos Seurs ne sçavent pas que j'escris; car c'est par la voye de Chamberi. Elles ont madame de Chateaufort, madame la baronne de Chatelard, et madame de la Flechere la vefve, troys bonnes et braves hostesses, dont la première parle fort de revenir un jour de tout, et l'autre est mariée, mais une perle ; son mary est fîlz du baron de la Serraz ; fille de malfamé Mont- Saint- Jean.

Hier je fis le sermon de la Passion en deux heures et demie; nos hommes disent que c'est chose extraordinaire. Ma ires chère Mère , j'ay tant prié Dieu pour vous , et le feray encor. Tout m'annonce le bien de nostre indivisible unité. 0 Seigneur Jésus, vives a jamais, régnés, et a jamais soyés bénit dans nostr' unique cœur. Amen.

CCXXVllI.

LETTRE

A UNE DABIE MARIÉE.

La sainteté est souvent le fruit des maladies reçues des mains de Dieu. Les bons désirs disposent à la sainteté et à la dévotion, mais ils n'en sont pas une marque certaine.

26 avril 1615.

Madame ,

J'ay sceu vostre maladie , et n'ay pas oublié de rendre le

devoir que j'ay a une si chère fille. Si Dieu exauce mes

1 C'est la 339e de la collection-Biaise, et la 57^ {al. 55*) du livre V des

anciennes éditions.

DE S. l'TiA^-rC'-TS \W. SALïïS.

\<î3iix, VOUS releverés avec un grand accroissement de sanlé, et sur tout de sainteté ; car souvent on sort de telz accidens avec ce double avantage, la fièvre dissipant les mauvaises humeurs du corps, et espurant celles du cœur, en qualité de tribulation provenant de la main de Dieu.

Ce n'est pas que je vous appelle sainte, quand je vous parle d'accroissement de sainteté en vous; non, certes, ma très chère Fille, car il n'appartient pas a mon cœur de flater le vostre : niais que vous ne soyés pas sainte , vos bons désirs sont saintz, je le sçaibien; et je souhaitte qn'ilz deviennent si grans , qu'en fin ilz se convertissent en parfaite dévotion, en douceur, patience et humilité.

Remplisses tout vostre cœur de courage, et vostre courage de confiance en Dieu : car celuy qui vous a donné les premiers attraitz de son amour sacré, ne vous abandonnera jamais, si vous ne l'abandonnés jamais; dequoy je le supplie de tout mon cœur ; et suis sans fin vostre plus humble serviteur, ma très chère Fille, et a Monsieur vostre mary, que je viens de voir présentement.

CGXXIX.

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Etre calomnié est une marque de Tapprobation de Dieu ; les peines intérieures sont un excellent moyen de parvenir à la perfection. La charité unit les cœurs, en quelque distance que soient les corps.

13 maiieis.

Je lotie Dieu, ma très chère Mère, dequoy cette pauvre petite Congrégation de servantes de la divine Majesté est fort

* C'est la 343e de la collection-Biaise, et la 53« {a/. 48e) du livra VI de» anciennes éditions.

512 LETTRES SPIIUTUEJ.LES

calomniée. Helas! je regrette les péchés des calomniateurs : mais c?Xie injure receue est une des meilleures marques de l'approbation du Ciel : et, alïîn c{ue nous sceussions entendre ce secret, nostre Seigneur luy-mesme de combien de façons a-il esté calomnié! Oh ! que bienheureux sont ceux qui endurejit persécution pour la justice */

Yostre affliction intérieure est encor une persécution pour ]a justice; car elle tend a Lien adjuster vostre volonté a la résignation et indifférence que nous aymons et louons tant. Plus nostre Seigneur soustrait ses consolations sensibles, plus il nous prépare de perfections , pourveu que nous nous humilions devant luy, etcpe nous jettions toute nostre espérance sur luy.

Il faut cultiver la très sainte indifférence a laquelle nostre Seigneur iious appelle. Que vous soyés la ou yci, helas! qm nous peut séparer de Y unité qui est en nostre Seigneur Jésus- Christ 2? En fin c'est chose désormais, ce me semble , qui n'adj ouste plus rien pour nostre esprit , que nous soyons en un ou deux lieux , puisque nostre très aymable unité subsiste par tout , grâces a celuy qui Ta faite : combien de fois vous ay-je dit, ma très chère Mère , que le ciel et la terre ne sont point en assés grande distance pour esloigner les cœurs que nostre Seigneur a jointz! Demeurons en paix sous cette asseurance.

J'ayme bien mieux que l'on se fie tout en vous de la mayson ; car cela se fera fort doucement et suavement , pourveu c|ue l'on vous laisse vostre liberté , et qu'on se repose sur vostre foy : mais je crains qu'on ne veuille vous arrester la ; ce qui seroit une cogitation injuste, et que je ne pourrois ouyr. Je dis la cogitation ; car de Teffect il n'en faut point parler. Il faut donq en cet article parler souefvement et jus-

* Beau (jui persecutioiiem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est reguuni cœlorurn. IMaUh., V, 10.

* Quis nos separabit à charitaie Christi ? Rom., Vill, 3â.

DE S. FRANÇOIS DE SALES. 5l3

tement , et arrester que vous aurés un soin très suffisant de cetre may son-la.

Il faut garder comme la prunelle de l'œil la sainte liberté que l'Institut donne pour les communications et conférences spirituelles. L'expérience me fait voir que rien n'est si utile aux servantes de Dieu , quand elle sera practiquée selon nx:^ Règles.

Je respons que la vivacité de ces espritz nourris en leur propre jugement ne m'estonneroit point, pourveu qu'on leur eust proposé les maximes générales de la douceur, charité et simplicité, et le despouillemenL des humeurs, inclinations et aversions naturelles, qui doit régner en la Congrégation : car en fin, qui ne voudroit recevoir que des espritz avec lesquelz il n'y eust point de peine, les Religions ne servi royent g u ères au prochain , puisque ces espritz-la feroyent presque bien par tout.

0 ma très chère mère 1 vives joyeuse , toute brave , toute douce, toute jointe au Sauveur : et playse a sa bonté de bénir la très sainte unité qu'il a faite de nous, et la sanctifier de plus en plus. Je salue nos chères seurs. Helas ! que je leur souhaitte de perfection !

Ce treizième jour de may * (1615) auquel je commence la vingt-troisième année de ma vie en Testât ecclésiastique , plein de confusion d'avoir fait si peu d'estat de vivre en la perfection de cet estât.

» C'est le 12 mai 1593 que notre Saint avoit pris possession de îa prévôté oe Genève,

5l4 LEITRES SIMKITUELLF.S

GGXXX.

lettlie'

A UNE DAME

Consolations à une mère S4r la mort de son liU,

21 mai 1016.

0 que mon ame est en peyne de vostre cœur, ma très du :e mereî Car je le vois, cerne sen^ble, ce pauvre cœur matern i tout couvert d'un ennu y excessif ; ennuy toutefois que l'on ne peut ni blasnier ni treuver estrange, si on considère combien estoit ayniable ce fiîz, duquel ce second esloignement de nous est le sujet de nostre amertume.

Ma très chère mère , il est vray , ce cher filz estoit un des plus désirables qui fut onques : tous ceux qui le conneurent le recooneurent et le connoissent ain^y. Mais n'est-ce pas une grande partib de la consolation que nous devons prendre maintenant, ma très chère mère? Car en vérité, il semble que ceux desquelz la vie est si digne de mémoire et d'estime vivent encor après le trespas, puis qu'on a tant de playsir a les ramentevoir et représenter aux esjiritz de ceux qui demeurent.

Ce filz , ma très chère mère, avoit des-ja fait un grand es îoîgnement de nous , s'estant volontairement privé de l'air du monde auquel il estoit né , pour aller servir son Dieu , et son Roy , et sa patrie, en un autre nouveau monde. Sa générosité Favoit animé a cela, et la vostre vous avoit fait condescendre a une si honnorable resolution , pour laquelli:»

* C'est la 34oe de la collection-Biaise, et la 53* du livre V des anciennes éditions.

VOUS aviés renoncé au contentement de le revoir jamais en ,.off<. vie , et ne vous restoit que l'espérance d'avoir de tems en tems de ses lettres. Et voyla, ma très chère mère, que, sous le bon playsir de la providence divine , il est party de fet autre monde, pour aller en celuy qui est le plus ancien et le plus désirable de tous, et auquel il nous faut tous aller^ chascun en sa sayson, et où vous le verres plus tost que vom n'eussiés fait, s'il fust demeuré en ce monde nouveau, pnrnii les travaux des conquestes qu'il prelendoit faire a son Roy et a l'Eglise.

En somme il a fini ses jours mortelz en son devoir et dans l'obligation de son serment. Cette sorte de fin est excellente, et ne faut pas douter que le grand Dieu ne la luy ayt rendue, heureuse, selon que dés le berceau il i'avoit coîitinuellemeni favorisé de sa grâce, pour le faire vivre très chrestiennement. Consolés-vous donq , ma très chère mère, et soulagés vostre esprit, adorant la divine providence qui fait toutes choses très suavement : et, bien que les motifs de ses decretz nous soyent cachés, si est-ce que la vérité de sa debo maire té nous est manifeste, et nous oblige a croire qu'elle fait toutes choses *i.i parfaite bonté.

Vous estes quasi sur le départ pour aller où est cet aymable enfant. Quand vous y serés, vous ne voudriés pas qu'il fust aux Indes ; car vous verres qu'il sera bien mieux avec les Anges et les Saintz, qu'il ne seroit pas avec les Tygres et Barbares. Mais, en attendant l'heure de faire voyle, appaysés vostre cœur maternel par la considération de la très sainte éternité, en laquelle il est, et de laquelle vous estes toute proche. Et en lieu que vous luy escririés quelquefois , parlés a Dieu pour luy, et il sçaura promptement tout ce que vous voudrés qu'il sache, et recevra toute l'assistance que vous luy ferés par vos vœux et prières % soudain que

' l.c Saint fait ici allusion aux voyages de long cou /s, et aux secours tem-

Loi-Ai, que les parents eiivûiunL a Icuis eulaiiis qui suiir dans les pa^s étrangers.

VOUS Taures faite et délivrée entre les mains de sa divine Majesté.

Les Chrestiens ont grand tort d'estre si peu chrestiens, comme ilz sont, et de violer si cruellement les loix de la charité, pour obeyr a celles de la crainte : mais, ma très chère mère , il faut prier Dieu pour ceux qui font ce grand mal , et appliquer cette priere-la a Famé de vostre défunt *. C'est Forayson la plus aggreable que nous puissions faire a celuy qui en fît une pareille sur la Croix , a laquelle sa très sainte mère respondit de tout son cœur, Faymant d'une très ardante charité.

Vous ne sçauriés croire combien ce coup a touché mon cœur; car en fin c'estoit mon cher frère, et qui m'avoit aymé extrêmement. J'ay prié pour luy, et le feray tous-jours, et pour vous, ma très chère mère, a qui je veux rendre toute ma vie un particulier honneur et amour, de la part encor de ce frère trespassé , duquel l'amitié immortelle me vient soliciter d'estre de plus en plus, Madame, ma très chère mère , vostre , etc.

1 Cette prière est celle que le Sauveur fit sur la croix pour ceux qui le fai- Eoient mourir : Mon père , pardonnez-leur, car ils ne savent ce qulls font : fûter, dimitte illis; non enim sciunt quid faciunt. Luc, XXIII, 34.

DE S. FRA^'ÇOIS DE SALFS. 5l7

GGXXXL

LETTRE

A. SAINTE JEANNE -FRANÇOISE DE CHANTAL. Sur les fêtes de la Pentecôte et sur les dons du Saint-Esprit.

Vers le 7 juin 1615.

Oste-toy d^yci autour , o vent de bise ; et viens , o vent du midy , et souffle dans mon jardin, et les parfums en sortiront abondamment^. 0 ma très chère Fille, que je souhaitt^ ce gracieux vent qui vient du midy de l'amour divin; ce saint Esprit qui nous donne la grâce d'aspirer a luy , et de respirer pour luy! Ha ! que je voudrois bien vous faire quelque don, ma chère Fille ! mais outre que je suis pauvre, il n'est pas convenable qu'au jour auquel le saint Esprit fait ses presens, nous nous amusions a vouloir faire les nostres; il ne faut attendre qu'a recevoir au jour de cette grande lar gesse.

Mon Dieu! que j'en ay voirement bien besoin, de l'espr'^ de force ! car je suis certes foible et infirme ; dequoy néanmoins je me glorifie , affln que la vertu de nostre Seigneur habite en moy^. J'ayme mieux estre infirme que fort devant Dieu ; car les infirmes, il les prend entre ses bras; et les fortz, il les mené par la main. La sapience éternelle soit a jamais dans nostre cœur , affin que nous savourions les thresors de l'infinie douceur de Jesus-Ciiriôt crucifié.

* C'est la 868® de Biaise, et la SI» du livre VU des anciennes éditions.

* Surge, aquilOj et veni, auster : perfla hortum meum, et fluant aromata illius. Cani., IV, 16.

3 Gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtiis Cbristi. II. Cor., XII, 9.

Dites a la grande fille ' , que , comme moy, elle se glorifie en la foiblesse, qui est toute propre pour recevoir la force; car a qui donner la force, qu'aux foibles?

Bon soir , ma très chère Fille. Ce feu sacré qui change tout en soy veuille bien transmuer nostre cœur, afTin qu'il ne soit plus qu'amour , et qu'ainsy nous ne soyons plus aymans, mais amour; non plus deux, mais un seul nousmesme, puisque l'amour unit toutes choses en la souveraine unité. A Dieu, ma chère Fille; persévérons au désir de cette unité, de laquelle Dieu nous ayant fait jouyr des icy, autant ^ue nostre condition infirme le peut porter , il nous en fera plus parfaittement jouyssans au ciel.

CGXXXII.

LETTRE '

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