A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Importance et nécessité du dépouillement intérieur.
Vers décembre 1615.
Je le voy certes de mes propres yeux , ce me semble , et le fe'^ns de mon propre cœur» ma très chère Fille , que vous avés •ait une practique de très grand despouillement. Mais , o que j ienheureux sont les nudz de cœur ! car nostre Seigneur les revestira de grâces , de bénédictions et de sa spéciale protection. Pauvres et chetives créatures que nous sommes en cette vie mortelle, nous ne pouvons quasi rien faire de bon qu'en j^ouffrant '"our cela quelque mal : non pas mesme nous ne pouvons quasi pss servir Dieu d'un costé, que nous ne le quittions de l'autre ; et souvent il nous convient quitter Dieu pour Dieu , renonçant a ses douceurs , pour le servir en ses douleurs et travaux.
Ma très chère Fille , helas ! les filles que l'on marie renoncent bien a la présence des pères et mères et a leur pais , pour se sousmettre a des maris bien souvent inconneus, ou au moins d'humeurs inconneues , afïin de leur faire des enfans pour ce monde, 11 faut bien que les filles de Dieu ayent un courage encor plus grand que cela , pour former en sainteté et pureté de vie des enfans a sa divine Majesté. Mais avec tout cela, ma très chère Fille, jamais nous ne pouvons nous quit-
t C'est la 357e de la collection-Biaise, et la 46" {al. 41e) du livre VI des anciennes éditions.
* Cest vraisemblablement la mère Favre.
DE S. FRANÇOIS DE SALïS. 525
ter, nous que le propre sang de nostre Seigneur, je veux dire son amour, par le mérite de son sang, tient collés et unis ensemble. Certes, pour moy, je suis en vérité si parfaitement vostre , qu'a mesure que ces deux ou troys journées de distance semblent nous séparer corporellement, de plus fort et avec plus d'affection je me joins spirituellement a vous, comme a ma Fille très chère. Vous serés la première auprès * de nostre mère en mes prières et en mes soucys : soucys pourtant bien doux, pour Textreme confiance que j'ay en ce soin céleste de la divine Providence sur vostre ame, laquelle sera bien heureuse, si elle jette aussi dans ce sein d'amour infînt toutes ses appréhensions.
Or sus , ma chère Fille , tenés vos yeux haut eslevés es Dieu ; aggrandissés vostre courage en la très sainte humi« lité, fortifiés-le en la douceur, confirmés-le en l'esgalité; rendes vostre esprit perpétuellement maistre de vos inclinations et humeurs ; ne permettes point aux appréhensions d'appréhender vostre cœur : un jour il voub donnera la science de ce que vous aurés a faire le jour suivant ^. Vous avés ci devant franchi plusieurs passages, et c'a esté par la grâce de Dieu : la mesme grâce vous sera présente en toutes les occasions suivantes, et vous délivrera des difficultés et mauvais chemins l'un après l'autre , quand il devroit envoyer un Ange pour vous porter es pas plus dangereux.
Ne retournés point vos yeux devers vos infirmités et insuffisances , sinon pour vous humilier, et non jamais pour vous descourager. Voyés souvent Dieu a vostre dextre, et les deux Anges qu'il vous a destinés, l'un pour vostre personne, l'autre pour la direction de vostre petite famille. Dites-leur souvent a ces saintz Anges i Seigneurs , comment feronsnous? Suppliés-les qu'ilz vous fournissent ordinairement les
1 Ne seroit-ce pas plutôt après nostre mère qu'il faudroit lire ici î Toutes les éditions portent auprès de.
• Dies diei éructât verbum, Ps. XVIII, t.
t)2G LETTRES SPIRITUELLES
connoissances du vouloir divin qu'ilz contemplent, et les inspirations que nostre Dame veut que vous receviés de ses propres mammelles d'amour. Ne regardés point cette variété d'imperfections qui vivent en vous et en toutes les filles que nostre Seigneur et nostre Dame vous ont confiées, sinon pour vous tenir en la sainte crainte d'offenser Dieu , mais non jaaiais pour vous estonner; car il ne se faut pas esbahir, si chart^e herbe et chaque fleur requiert son particulier soin en un ^grdin.
J'ay sceu quelqu'une des grâces que Dieu fit a nostre très chère seur Marie-Renée ^ sur son trespas. Elle estoit fort ma iille; car Ihors que je fus la, elle fît une reveue de toute sa vie , pour me donner connoissance de ce qu'elle avoit esté , avec une huUidité et confiance incroyables, et sans grande nécessité , avec ime extrême édification pour moy, quand j'y repense. La voyla maintenant a prier pour nous et pour vous spécialement, puisqu'elle est trespassée vostre fille, et sous vostre assistance.
Faites-moi la consolation , ma chère Fille , de m'escrire souvent , et de me dire tous-jours en confiance les choses que vous croirés que je puisse utilement sçavoir de Testât de vostre cœur, que je bénis au nom de nostre Seigneur de tout le mien ; et suis en Dieu tout vostre.
1 Marie-Renée Iranel, veuve, fondatrice et première novice du second monastère de la Visitation à Lyon, en Bellecour, n'acheva pas l'année de sa probation, ayant fait une chute où elle s'enfonça trois côtes, et ayant caché son mai par mortification, en sorte qu'il devint incurable. On lui fit faire profes* .ïion avant sa mort, dix ou onze mois après la fondation du monastère, oui se fît ie 2 février 1615.
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LETTRE
A SALNTE JEA^;NE-FP,ANÇOISE DE CIIA-MAL.
Madame de Chantai s'étant plainte à notre Saint de la pesanteur de la supériorité, il L'exhorte à la supporter avec courage. Il lui dit que ses filles seront sa couronne, et que sa congrégation est une source où blendes ïi:ies viendront puiser les eaux du salut.
18 décembre 16f5.
Je croy que Dieu vous tient de sa uiaiii , ma très chère Fille, car le révérend Père General des Fueillans - me Tescrit. Tenés-vous donq bienaluy, et regardés deux ou trois fois le jour si vostre main n'est pas tous-jours fermemrnt attachée a la sienne.
Voyés-vous, cette petite troupe de filles, c'est une couronne que Dieu vous prépare, et dont vous jouyrés en la félicité éternelle : mais il veut que vous la portiés toute dans vostre cœur en cette vie , et puis il la mettra sur vostre teste en l'autre.
Les espouses anciennement ne portoyent point de couronnes et chappeaux de fleurs au jour de leur nopces , qu'elle? n'eussent elles-mesmes amassées, liées et adjancées ensemble Je veux dire , ma chère Fille , ne plaignes point la perte dtvos commodités spirituelles, et des contentemens particu* liers de vos inclinations , pour bien cultiver ces chères âmes: car Dieu vous en recompensera au jour de vos nopces etei» nelles.
Ne voyés-vous pas , ma chère ame ( car mon cœur me fait
1 C'est la 359e de la collection-Biaise, et la 28® {al. 23«) du livre VI des anciennes éditions.
2 Dom Jean de Saint-Françoi».
dire alnsy} , que vostre petite Congrégation est comme une fontaine sacrée en laquelle plusieurs âmes puyseront les eaux de leur salut, et que des-ja plusieurs, a l'imitation de la vostre , veulent ériger d'autres pareilles Congrégations a la grande gloire de Dieu, et a la grande facilité du salut pour plusieurs.
Ne vous lassés donq nullement d'estre mère, quoyque les travaux et soucys de maternité soient grans. 0 ma Fille très chère ! que de bénédictions mon aine souhaitte a la vostre. Je salue nos seiirs professes , du cœur qu'elles sçavent ; et nos novices , d'un cœur qu'elles ne sçavent pas. ÏÏé ! Dieu respande sur elles l'esprit de douceur et de simjàlicité, l'esprit d'amour et d'humilité, l'esprit d'ol:eissance ^t ^.« pureté , l'esprit de joye et de mortification ! Ma fille, mon cœur est tout vostre en ce mesme Sauveur. Dieu soit ienit.
CCXXXVlï.
LETTRE