A UNE NIÈCE
^e Saint l'exhorte à persévérer dans la résolution qu'elle avoiî prise de servir Dieu, et ensuite lui prescrit la manière dont elle doit vivre.
5 mars 1616.
Ne pensés pas , je vous prie , ma très chère nièce ma Fille, que ç'aj 1: esté faute de souvenance ou d'affection si j'ay tant ;ardé a vous escrire ; car, a la vérité , le bon désir que j'ay veu en vostre ame de vouloir servir fort fidèlement Dieu, en a fait naistre un extrême dans la mienne de vous assister et ayder de tout mon pouvoir, laissant a partie devoir que je vous ay d'ailleurs, et l'inclination que j'ay tous-jours eue pour vostre cœur, a cause de la bonne opinion que j'en ay dés vostre plus tendre jeunesse.
* C'est la 367e de la collection-Biaise, et la 11* du livre II des anciennef
édiliuns.
DE S. FRANÇOIS DE SALïïS. 539^
Or sus donq , ma très chère nièce , il faut donq bien soigneusement cultiver ce cœur bien-aymé , et ne rien espargner de ce qui peut estre utile a son bonheur : et quoy que en toute sayson cela se puisse faire , si est-ce que celle-cy eL laquelle vous estes est la plus propre. Ah ! que c'est une rare grâce, ma chère Fille, de commencer a servir ce grand Dieu tandis que la jeunesse de l'aage nous rend susceptibles de toutes sortes d'impressions ! et que l'offrande est aggreable , en laquelle on donne les fleurs avec les premiers fruitz de l'arbre !
Tenés tous-jours ferme au milieu de vostre cœur les resolutions que Dieu vous donna quand vous estiés devant luy auprès de moy : car si vous les conservés en toute cette vie mortelle , elles vous conserveront en l'éternelle. Et pour non seulement les conserver, mais les faire heureuse'nent croistre, vous n'avés pas besoin d'autres advis que ceux «{ue j'ay donnés a Philothée dans le livre de V Introduction, que vous avés : mais toutesfois, pour vous aggreer, je vous veux bien spécifier en peu de paroles ce que je désire principalement de vous.
1** Confessés- vous de quinze en quinze jours pour recevoir le divin Sacrement de la Communion : et n'allés jamais ni a l'un ni a l'autre de ces célestes mystères qu'avec une nouvelle et très profonde resolution de vous amender de plus en plus de vos imperfections, et de vivre avec une pu» reté et perfection de cœur tous-jours plus grande. Or, je ne dis pas que si vous vous treuvés en dévotion pour communier tous les huit jours, vous ne le puissiés faire; et sur tout si vous remarqués que par ce sacré mystère vos inclinations faseheuses et les imperfections d^ vostre vie s'aillent diminuant ; mais je vous ay m.arqué de quinze en quinze jours, afBn que vous ne difFeriés pas davantage.
2° Faites vos exercices spirituelz courtement et fervemment , afiin que vostre naturel ne soit point diliicile a vous
y rendre par Tapprehension de la longueur, et que petit a )etit il s'apprivoise avec ces actes de pieté. Par exemple, mus devés inviolablement faire tous les mattins Fexercice du matùn, qui est marqué en V Introduction : or, pour le faire courtement, vous pourrés en vous habillant remercier Dieu, par manière d'orayson jaculatoire , dequoy il vous a conservée cette nuict la , et faire encor le deuxième et troysieme ^loint , non seulement en vous habillant, mais au lit ou ail- /eurs, sans différence de lieu ou d'actions quelconques ; puis, tout aussi tost que vous pourrés, vous vous mettrés a genoux, et ferés le quatrième point , commençant a faire cet eslan de »:«ur qui est marqué : 0 Seigneur, voyla ce 'pauvre et misérable cœur. J'en dis de mesme de l'examen de conscience , que vous pouvés faire le soir en vous retirant par tout oii vous vous treuverés , pourveu qu'on face le troysieme et quaineme point a genoux, tandis qu'aucune maladie ne vous en empesche.
Ainsy en l'Eglise ouyés la Messe avec une contenance d'une vraye fille de Dieu ; et plustost que de relascher de cette re- ^ ^rence , sortes de l'église et vous en retirés.
3° Apprenés a faire souvent des oraysons jaculatoires, et des eslancemens de vostre cœur en Dieu.
4" Ayés soin d'estre douce et affable a tout le monde, mais 8 îr tout dans le logis.
5° Les aumosnes qui se font chez vous soyent aussi faites jiar vous tous-jours quand vous le pourrés : car c'est un grand accroissement de vertu que de faire l'aumosne de sa propre r:5m , quand elle se peut bonnement faire.
G** Visités les malades de vostre bourgade fort vol entier i car c'est une des œuvres que nostre Seigneur regardera au jour du jugement.
7° Tous les jours lises une page ou deux de quelque livre spirituel , pour vous tenir en goust et dévotion ; et les festes un peu davantage , qui vous tiendra lieu de sermon.
8» Continués a beaucoup honnorer \ostre beau père, paice que Dieu le veut, le vous ayant donné pour second père e:i ce monde ; et aymés cordialement le mary, luy rendant avec une douce et simple bienveuillance tout le contentement que vous pourrés ; et soyés sage a supporter les imperfections de qui que ce soit, mais sur tout de ceux du logis.
Je ne voy pas pour le présent que j'aye a vous dire autre chose, sinon que Ihors que nous vous reverrons, vous me dires comme vous vous serés conduite en ce chemin de devv^ tion : et s'il y a quelque chose a y adjouster, je le feray. Yivos donq toute joyeuse en Dieu et pour Dieu , ma très chère Fille, ma niepce, et croyés que je vous chéris très parfaitement, et
suis infiniment ,
Madame ,
Yostre , etc.
lettre'
A MA TRES CHERE FILLE EN N.-S., MA SELR MARIE-JAQUELINE FAURE, RELIGIEUSE DE SAINTE-MARIE , A LYON.
Manière de connoUre les bons désirs : ce qu'il faut faire lorsque, dans iz méditation, on se trouve inquiété d'imaginations obscènes.
Annecy, le 17 avril 1616.
Je revins hier de Chablay , ma très chère Fille , oii , grâce a Dieu , j'ay laissé les PP. Barnabites establis selon le commandement de S. A. et du Prince Cardinal ; demain je vay consoler Madame la comtesse de Tournon sur le trespas de
* L'original en est conservé dans le monastère de la Visitation de Chambéry. C'est la 187e inédite en même temps que la 374e de la ccllection-Blaise, e^ la 2"2e du livre II des anciennes éditions.
545 LETTRES SriRTTUELLES
son mary, y estant obligé par le parentage qui est entre nous, et par les obligations que j'ay a la mémoire du decedé. Cest pour vous dire , ma très chère Fille , que je vous escris sans loysir,-et néanmoins je vous veux respondre aux deux questions que vous m'avés faites cy devant, car je voy bien que pour néant j'attens les commodités de mieux faire , puvsQue 'e suis destiné au continuel accablement du tracas.
Ma très chère Fille , il y a deux sortes .de bons désirs : l'une de ceux qui augmentent la grâce et la gloire des serviteurs de Dieu , l'autre de ceux qui n'opèrent rien. Les désirs de la première sorte s'expriment ainsy : Je desirerois de faire, par exemple , Faumosne , mais je ne la fay pas parce que je n'ay pas dequoy ; et ces désirs accroissent grandement la charite , et sanctifient l'ame ; ainsy désirent les âmes dévotes le martyre, les opprobres et la croix, qu'ilz ne peuvent néanmoins obtenir. Les désirs de la seconde sorte s'expriment aîftsy : Je desirerois de faire l'aumosne, mais je ne la veux pas faire ; et ces désirs ne sont pas empeschés par l'impossibilité , mais par la lascheté , tiédeur et défaut de courage , c'est pourquoy ilz sont inutiles, et ne sanctifient point Famé, ni ne donnent nul accroissement de grâce , dont saint Bernard dit que l'Enfer est plein.
Il est vray que pour l'entière resolution de vostre difficulté , il faut que vous remarquiés qu'il y a des désirs qui semblent estre de la seconde sorte , qui sont toutefois de la première , comme au contraire il y en a qui semblent estre de la première et sont de la seconde. Par exemple , nul serviteur de Dieu ne peut estre sans ce désir : 0 î que je desirerois bien de mieux servir Dieu ! Helas ! quand le servivay-je a souhait? Et parce que nous pouvons tous-jours aller de mieux en mieux , il semble que les effectz de ces désirs ne sont empeschés que faute de resolution. Mays il n'est pas vray, car ils sont empeschés par la condition de cette vie mortelle en laquelle il ne nous est pas si aysé de faire que de
désirer. C'est pourquoy ces désirs en gênerai sont bons et ro'ident meilleure Famé, TeschanSant, et affectionnant au progrés. Mais quand en particulier il se présente quelque occasion de profiter, et (qu')en lieu d'en venir a reffoct on en demeure au désir, comme par exemple il se présente occasion de pardonner une injure , de renoncer a la propre volonté en quelque particulier sujet , et en lieu de faire ce pardon, ou renoncement, je dis seulement : J*' voiidrois bien pardonner, mays je ne sçaurois; je voudrois bien renoncer, mais il n'y a moyen : qui ne void que ce désir est un amusement, ains qu'il me rend plus coupable, d'avoir une <1 forte inclination au bien , et ne la vouloir pas effectuer? ¥t ces désirs ainsy faitz semblent estre de la première sorte , el sont de la seconde. Or, maintenant , il vous sera aysé de vous résoudre , comme je croy. Que s'il vous reste quelque dilïîcîilté, escrivés-la moy, et tost ou tard je vous respondray de tout mon cœur, qui est certes tout vostre, ma très chère Fille.
Celles qui sont tentées d'imaginations messeantes es medi tations de la vie et mort du Sauveur, doivent , tant qu'elles peuvent , se représenter les mystères simplement par la foy, sans se servir de l'imagination. Par exemple : mon Sauveur a esté crucifié ; c'est une proposition de la foy ; il suffit que je l'appréhende simplement sans m'iuiaginer comme sot cors pendoit sur la croix. Et Ihors que les imaginations deshonnestes veulent naistre , il faut se revancher, et destourner par des affections procédantes de la foy. 0 ! Jésus crucifié , je vous adore ; j'adore vostourmens, vos peynes, vostre travail ! vous estes mon salut. Car, ma très chère Fille, ds Yoiiioir pour ces sales représentations quitter la meditaiicc» de la mort et vie de N. S., ce seroit faire le jeu de Fennemy, qui tasche par ce moyen de nous priver de nostre plus grand bonheur. Il faut donc gauchir et se destourner ainsy par io moyen de la simple foy.
En vérité je suis sans haleyne, mais vous suppleerés par
544 LETTRFS SimiTUELLES
vostre douceur. J'escriray une autre fois a ma seur G. M. et puis a ma seur M. A., et cependant je salue leur dilection, que je prie de me bien recommander a N. S., comme aiissy ma seur Fr. Terese, et toutes les autres seurs , que je chéris extrêmement en la croyance du Sauveur. Je salue Monsieur FAumosnier, et suis tout sien. A Dieu, ma très chère Fille, a Dieu soyons-nous éternellement pour l'aymer et bénir sans cesse.
Je salue humblement M. de Saint-Nizier et le R. P. Philippe , et vous prie, quand vous verres le R. P. Recteur, de l'asseurer de ma très humble et syncere affection. Je salue Mesdames Yuliat et Colin.
CGXLVn.