A MADEMOISELLE DE CDAILLOT, A BRIANÇON
Félicitations sur son mariage; conseils pour vivre chrétiennement. Le jour de S. Jean lEvangéiiste, 27 décembre 1617.
Mademoyselle, ^ Les marques d'une vraye vertu et pieté que j'ay veuës en vostre ame, et l'estime que je fay de vostre mérite^ ne permettront jamais que je cesse de vous honnorer et chérir parfaitement. C'est pourquoy, bien que parles projectz de l'année passée, je devois m'imaginerque vous n'estiés plus icy, si est-ce que je n'ay peu m'empescher que d'abord mon cœur ne vous cherchast autour de Madame vostre mère, et je ne vous ay cherchée que ^ pour premièrement me resjouir avec vous de vostre heureux mariage; car on m*en dit beaucoup de bien ; que vous avés tant de contentement, et que vous en rendes tant ; que Monsieur vostre mary est si vertueux, et que le lien d'une sainte et forte amitié vous tient unis ensemble; en somme, que vous avés toute occasion de louer Dieu, qui vous a fait rencontrer si favorablement le soin de Monsieur vostre père et de Madame vostre mère.
* Tirée du monastère de la Visitation de Grenoble. C'est la 419^ de la collection-Biaise.
2 On appeloit alors du nom de demoiselles les femmes mariées, même dans les familles nobles, qui n'avoient pas de grandes terres ou de grandes charges.
' Les deux mots mis ici en lettres italiques sont pour remplir une lacune que présente la pièce originale.
Et puis me resouvenant que vous avés esté un peu ma fille spirituelle, je vous supplie de vivre bien conformément a la grâce que nostre Seigneur vous a faite, et de correspondre fidèlement a la lumière qu'il vous a envoyée par tant d'instructions qu'il vous a fait donner.
Souvenés-vous, Madamoyselle, de vivre tous les jours en l'humilité, affin que Dieu vous bénisse et toute vostre mayson, puisqu'il est certain que Dieu résiste aux superbes et vains, et donne aux humbles sa grâce \ Rien ne vous honnorera tant que cette humilité; car Dieu exalte les humbles^; elle vous acquerra [toutes sortes de bénédictions ^]
Souvenés-vous encor de bien employer le tems ; il n'y a rien qui fasse tant arriver d'honneur, de réputation et de bonheur sur nous, que de ne point s^amuser.
Je ne vous dis rien de la sainte dévotion, qui est désirable en tous tems et tous lieux; car, comme vous sçavés, parmi les joyes et contentemens, elle modère nos espritz ; entre les adversités, elle nous sert de refuge et nous délasse ; et, quoy qu'il nous arrive, elle nous fait bénir Dieu, qui est meilleur que tout [ce qu'on peut désirer ^] Elle rend la jeunesse et plus sage, et plus aymable, et la vieillesse moins insupportable et ennuyeuse.
Voyés, je vous supplie, ce que j'ay marqué au livre de Vlntroductio?i a la vie dévote, de la douceur et suavité que l'on doit soigneusement nourrir au mariage ; et pour bien apprendre a practiquer les enseignemens que vous y treuverés, il faut commencer dés maintenant d'en essayer en faysant faire l'exercice du matin et du soir; et quand vous serés quelquefois en prières, priés, je vous supplie, un peu
* Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam. Jac, IV, 6.
* Exaltavit humiles. Luc, I, 52.
' Ce qui est entre deux crochets n'est point dans la copie qu'on m'a envoyée, je l'ai suppléé du mieux que j'ai pu. Bl.