‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 15 sur 106 · XI · texte numérisé non relu

XI

pour nioy, qui do tout mon cœur vous souhailte et a Monsieur vostre mary, que je veux honnorer de toute ma force, mille et mille bénédictions, demeurant, Madamoyselle, vostre, etc.

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FBANÇOISE DE CHANTAL

Sur la future profession de la sœur Humbert.

La lettre est arrivée assés tost, car je n'envoyeray les miennes que demain, n'ayant sceu gaigner de les faire hier, ni ce matin. Mon sentiment a moy, est que si on retarde l'oblation de ma sœur Humbert* directement, on la mettra au hasard d'un grand murmurement, car ilz croiront que c'est parce qu'ilz donnent chichement la dot de cette fille ; mays on pourra indirectement différer, sur ce que sa dot et les autres choses requises ne sont pas encor prestes, et on pourra les retarder par divers moyens, et pendant ce retardement on tascherade donner ayde a son esprit pour le mieux disposer; mais nous en parlerons au premier jour plus au long. Je m'en vay confesser un homme estranger, dire la messe, desjeusner, et monter le plus tost que je pourray a sainte Catherine pour revenir de bonne heure. Bon jour, ma très chère Mère, que je chéris tout comme moy-mesme es entrailles de notre Seigneur.

* L'original en appartenoit autrefois à un évêque d'Aoste. C'est la307« inédite de la collection- Biaise.

' On trouvera plus loin une lettre adressée à la sœur Humbert.

LETTRE

A UNE DAME

Il l'exhorte à conserver la paix intérieure.

Annecy, 18 janvier 1618.

Madame,

Conservés-le donq bien, ce cœur, en ce juste contentement qu'il a de se sentir en paix avec Dieu ; paix de laquelle le prix n'est point au monde, non plus que la recompense, puisqu'elle vous est acquise i)ar le mérite du sang de nostre Sauveur, et qu'elle vous acquerra le Paradis éternel, si vous la gardés bien.

Faites-le donq, ma très chère Fille, et ne fuyés rien tant que ce qui la vous peut oster. Et vous le ferés, je le sçai bien ; car vous invoquerés Dieu^ affm qu'il vous en continue la grâce, et prendrés soin de bien practiquer ce que je vous ay conseillé, que j'espère de confirmer par mon retour; puisque, comme j'ay opinion, le voyage de ce prince que jedevois accompaigner est retardé. Cependant, faitesmoy part a vos prières, puisque je ne cesseray jamais de vous souhaiter toutes sortes de bonheur, et seray toute ma vie, ma très chère Fille, vostre^ etc.

* C'est la 421« da la collection-Biaise, et la 117* du livre IV des an ciennes éditions.

LETTRE

A UNE DAME

Il s'excuse auprès d'elle de ne l'avoir pas nommée sa fille, sur le respect qu'il lui portoit, et lui promet de le faire à sa prière. Fondation de la Visitation de Grenoble. Les bonnes œuvres sont sujettes à des conlradictions.

Annecy, 18 janvier 1618

Madame,

Si jamais ma bouche a refusé de vous nommer ma fille, c'a esté sans le consentement de mon cœur, qui dés le premier abord du vostre, sentit bien que Dieu luy donnoit une forte et invariable affection toute vrayement paternelle pour vous ; mais on n'ose pas tous-jours parler comme on desireroit, sur tout quand on doit du respect a ceux qui portent les mesmes tiltres 2 que nous voudrions avoir. Certes, puis que vous le voulés, je ne sçaurois aussi plus me priver de ce contentement ; etjevousdiray donq, ma très chère Fille^ que je suis bien ayse que ces filles « soyent venues faire icy l'apprentissage du sacré mestier

* Tirée des OEuvres du Saint. Paris, Léonard, 1663, tom. II. C'est la 422e de la collection-Biaise.

« Le Saint veut sans doute parler des titres de sainteté et de vertu, comme s'il en étoit dépourvu.

3 Madame de Chantai alla travailler à la fondation de Grenoble, par l'ordre de son saint évêque qui y étoit pour lors, accompagnée de plusieurs de ses religieuses et de quatre novices du même lieu, qui avoient pris l'habit à Annecy. Elle y arriva le 7 avril, veille des Rameaux, 1618, et y fut reçue par tout le peuple avec des applaudissements extraordinaires. Le lendemain... on fit la cérémonie^ de l'établissement... Elle donna place à quelques filles, et laissa pour supérieure la mère P. M. de Chastel. Voyez page 58 de ce volume.

que par après elles yront exercer, comme j'espère, dedans le pays de leur naissance et de mon affection : pour moy, je n'en puis plus douter, voyant cette générale concurrence des souhaitz que font tant de gens de bien. Cependant il est fort certain, comme vous dites, que ce bon œuvre ne se fera pas sans quelques contradictions ; car comme seroit-il bon autrement ? Mais pour cette Dame, je ne crois pas qu'elle la face longue, puis qu'elle est vertueuse et de bon esprit, et puis queDieudissipelescontagionshumaines ])ar la science céleste.

Or sus, ma très cbere Fille, continués tous-jours a servir ce divin Maistre et Sauveur de vostre ame,en pureté et douceur d'esprit : c'est l'unique bonbeur que nous pouvons prétendre ; et l'infaillible asseurance de le posséder éternellement consiste a l'aymer en ce monde fidèlement et confidemment. Je ne suis pas hors d'espérance de vous revoir ce caresme\ et de vous dire de vive voix, commeje le dis de tout mon cœur, que je suis, ma très chère Fille, vostre très humble et très afîectionné serviteur, etc.

xxxvti LETTRE '

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Les dames de la Visitation ne doivent pas recevoir de jeunes personnes avant qu'elles aient Tâge compétent ; leur institut n'est pas pour l'éducation des petites filles.

23 janvier 1618.

Ma très chère Fille, Il faut demeurer coy en ce que Dieu dispose et ordonne: nous l'avons mesmefait cejourd'huy ; a sept heures du ma-

^ S. François devoit prêcher le carême à Grenoble cette année 1618. 2 C'est la 424» de la collection-Biaise, et la 3i« du livre VI des anciennes éditions.

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tin, nous avons perdu pour cette vie le Père Dom Simplician, et a trois heures le bon M. de sainte Catherine, deux grans serviteurs de Dieu, sans qu'il y ayt presque aucun malade en cette ville. 0 providence céleste! sans esplucher vos effectz, je les adore et embrasse de tout mon cœur, et acquiesce a tous les evenemens qui en succèdent par vostre volonté.

Ma très chère Fille, il faut tout a fait esviter de recevoir des filles avant l'eage ; car Dieu n'a pas esleu vostre Institut pour l'éducation des petites filles, ains pour la perfection des femmes et filles qui, en eage de pouvoir discerner ce qu'elles font, y sontappellées ; et non seulement l'expérience, mais la rayson nous apprend que les filles si jeunes estant réduites sous la discipline d'un monastère, qui est ordinairementtrop disproportionnée a leurenfance, la hayssent et prennent acontre-cœur ; et si elles désirent par après de prendre l'habit, ce n'est pas par le vray et pur motif que requiert la sainteté de l'Institut ; et ne s'ensuit pas que ce qui se fait pour cette fois, il le faille faire pour autres, non plus qu'il ne s'en suit pas qu'un homme s'estant chargé d'une juste charge pour un amy, il doit se surcharger d'une seconde charge pour un second amy; et ceux qui seront amysde nostre Institut auront patience jusques a ce que leurs enfants soyent d'eage convenable. 0 ma très chère Fille, que les cogitations des hommes sont inesgales ! que de gens crient, quand on reçoit leurs enfants grands, meurs et rassis, et que de gens voudroyent les donner dés le berceau !

LETTRE

A UNS SUPÉRiBURa DE LA VISITATION

Dieu nous regarde avec amour, pourvu que nous ayons bonne volonté quand même nous serions de grands pécheurs. Le cœur de Jésus doit être l'objet de notre amour et de notre complaisance. Le véritable amour de Dieu ne consiste pas dans les consolations. Nos imperfections ne doivent ni nous plaire, ni nous étonner, ni nous décourager. Dieu aime l'homme imparfait, quoiqu'il n'aime pas ses imperfections.

Annecy, 18 février 1618.

Ce m'eust esté une consolation sans pair, de vous voir toutes en passant ; mais Dieu ne l'ayant pas voulu, je m'arreste a cela ; et cependant, ma très chère Fille, très volontiers je lis vos lettres et y respoiis.

0 nostre Dame, ma très chère Fille, si nostre Seigneur pense en vous^ et s'il vous regarde avec amour ? Oui, ma ^res chère Fille, il pense en vous; et non seulement en vous, mais au moindre cheveu de vostre teste ^ : c'est un article de foy, et n'en faut nullement douter ; mais je sçai bien aussi que vous n'en doutés pas, ains seulement vous exprimés ainsy l'aridité, sécheresse et insensibilité en laquelle la portion inférieure de vostre ame se treuve maintenant. Vrayernent Bien est en ce lieu, et je n'en sçavois rien % disoit Jacob ; c'est a dire, je ne m'en appercevois pas, je n'en avois nul sentiment, il ne me le sembloit pas. J'ay parlé de cecy au livre

* C'est la 428« de la collection-Biaise, et la 65« [al. 61e) du livre III dea anciennes éditions.

2 Vestri capilli capitis omnes numerati sunt. Matt., X, 30. Capillus de capite vestro non peribit. Luc, XXI, 18.

* Verè Dorainus est in locoisto, et ego nesciebam. Gen., XXII, 16.

de r amour de Dieu, traittant de la mort delà volonté et des résignations : je ne me souviens pas en quel livre \ Et que Dieu vous regarde avec amour^ vous n'avés nul sujet d'en douter ; car il void amoureusement les plus horribles pécheurs da monde, pour peu de vray désir qu'ilz ayent de se convertir. Etdites-moy, ma très chère Fille, n'avez-vous pas intention d'estre a Dieu ? ne voudriés-vous pas le servir fîdellement ? Et qui vous donne ce désir et cette intention, sinon luy-mesme en son regard amoureux ? D'examiner si vostre cœur lui plait, il ne le faut pas faire, mais ouy bien, si son cœur vous plait : et si vous regardés son cœur, il sera impossible qu'il ne vous plaise ; car c'est un cœur si doux, si suave^ si condescendant, siamoureux des chetives créatures, pourveuqu'ellesreconnoissent leur misère, si gracieux envers les misérables, si bon envers lespenitens ! et qui n'aymeroit ce cœur royal paternellement maternel envers nous?

Vous dites bien, ma très chère Fille^ que ces tentations vous arrivent, parce que vostre cœur est sans tendreté envers Dieu : car c'est la vérité que si vous aviés de la tendreté, vous auriés de laconsolation, et si vous aviésdela consolation, vous ne sériés plus en peyne. Mais, ma Fille, l'amour de Dieu ne consiste point en consolations ni en tendretés : autrement nostre Seigneur n'eust pas aymé son père, lorsqu'il estoit triste jusques a la mort*, et qu'il crioit : Mon Père, mon père, pour quoy m' as -tu abandonné^? Et c'estoit Ihors toutesfois qu'il faysoit le plus grand acte d'amour qu'il est possible d'imaginer.

En somme, nous voudrions tous-jours avoir un peu de consolation et de sucre sur nos viandes, c'est a dire avoir

* C'est au livre IX, ch. III, XII, XIII, XIV, XV et XVI.

* Tristis est anima mea usque ad mortem. Matth., XXVI, 38. » Deus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ? Math., XXVII,

le sentiment de Tamour et la tendreté, et par conséquent la consolation ; et pareillement nous voudrions bien ;estre sans imperfection ; mais, ma très chère Fille, il faut avoir patience d'estre de la nature humaine, et non de Tangelique.

Nos imperfections ne nous doivent pas plaire ; ainsnous devons dire avec le grand Apostre : 0 moy misérable ! qui me délivrera du cors de cette mort^ ? Mais elles ne nous doivent pas ni estonner, ni ester le courage ; nous en devons voirement tirer la soumission^humilitéetdesfîancedenousmesmes ; mais non pas le descouragement, en l'affliction du cœur, ni beaucoup moins la desfiance de l'amour de Dieu envers nous. AinsyDieun'aymepasnosimperfectionset pechésvenielz,maisilnousaymebiennonobstanticeux.Ainsy, comme la foiblesse et infirmité de Penfant desplait a la mère, et pourtant non seulement ne laisse pas pour cela de l'aymer, ains Fayme tendrement et avec compassion : de mesme, bien que Dieu n'ayme pas nos imperfections et péchés venielz, il ne laisse pas de nous aymer tendrement: de sorte que David eut rayson de dire a nostre Seigneur : Ayés miséricorde, Seigneur, parce que je suis infirme^.

Or sus, c'est assés^ ma très chère Fille ; vives joyeuse : nostre Seigneur vous regarde, et vous regarde avec amour, et avec d'autant plus de tendreté que vous avés d'imbécillité. Ne permettes jamais a vostre esprit de nourrir volontairement des pensées contraires ; et quand elles vous arriveront, ne les regardés point elles-mesmes, destournés vos yeuxde leur iniquité, être tournés devers Dieu avec une courageuse humilité, pour luy parlerde sa bonté ineffable, par laquelle il ayme nostre chetive, pauvre et abjecte nature humaine, nonosbtant ses infirmités.

* Infelix ego homo ! Quismeliberabit de corpore mortis hujus? Rom. VII, 24.

^ Miserere mei, Domine, quoniam infirmus sum. Ps. VI, 3.

Priés pour mon ame, ma très chère Fille^ et me recommandés a vos chères Novices, lesquelles je connois toutes, fors que ma seur Collin.

Je suis entièrement vostre en nostre Seigneur, qui vive a tout jamais en vos cœurs I Amen.

François, Ev. de Genève.

A. Nessy, ce xviii février 1618.

LETTRE'

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Il lui annonce la prochaine érection d'un monastère de sa congrégation

à Grenoble.

Grenoble, le 11 mars 1618.

En fin, ma chère Fille, nous venons de conclure avec nos bonnes Dames Festablissement de nostre monastère. Tout le monde applaudit a ce dessein, nostre bonne Dame la Presidentele Blanc a eu une sainte ardeur pour cela, et moy j'ay une espérance très douce que Dieu bénira ses intentions, si nous sommes si heureux de nous humilier comme il faut devant luy, qui veut bien se glorifier en nostre petitesse. Je vous prie, ma très chère Mère, de préparer doucement nos petites avettes, pour faire une sortie au premier beau tems, et venir travailler dans la nouvelle ruche pour laquelle le Ciel prépare bien de la rosée.

* Tirée de VAnnée sainte de la Visitation, lom. I»'', pag. 302.

LETTRE

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