DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL A S. FRANÇOIS DE SALES
Elle notifie au Saint les ordres du médecin au sujet de sa santé, et lui déclare les vues- qu'elle a sur le dépouillement intérieup que Dieu vouloit faire en elle.
9 août 1619,
Mon unique Père,
M. Grandis^ m'a dit aujourd'huy que nous eussions encor bien soin de vous; que vous ne déviés plus faire une si grande diète; qu'il falloit vous bien tenir et contre
^ Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam, et obliviscere populum tuum, et domum patris tui : et concupiscet Rex decorem tuum. Ps. XLIV, 11 et \%.
' Tirée des lettres de madame de Chantai. C'est la 473^ de la collection des lettres de saint François de Sales de M. Biaise.
' C'est le nom du médecin qui voyoit le Saint dans sa maladie.
garder, a cause de la fluxion qu'il faut craindre. Je suis bien ayse de toutes ces ordonnances, et que vous gardiez vostre solitude, puisqu'elle sera encore employée au service de vostre cher esprit : je n'ai sceu dire nostre, car il me semble n'y avoir plus de part, tant je me vois niie et despouillée de tout ce qui m'estoit le plus précieux.
Mon Dieu ! mon vray Père, que le rasoir a pénétré avant ! Pourrois-je demeurer longuement en ce sentiment ? Au moins nostre bon Dieu me tiendra dans mes resolutions, s'il luy plait, comme je le désire. Hé ! que vos paroles ont donné une grande force a mon ame! Que celles-cy m'ont touchée et consolée, quand vous me dites : Q^/^ de bénédictions et comolations vostre ame a receues, de me sçavoir toute demuée devant Dieu ! 0 Jésus ! vous veuille continuer cette consolation, et a moy ce bonheur.
Je suis pleine de bonne espérance et de courage bien paisible et bien tranquille : grâces a Dieu, je ne suis pas pressée de regarder ce que j'ai dévestu ; je demeure assez simple, je le voy comme une chose esloignée ; il ne laisse pas de me venir toucher, soudain je me destourne.
Que beny soit celuy qui m'a despouillée : que sa bonté me confirme et fortifie a l'exécution, quand la voudra. Quand nostre Seigneur me donna cette douce pensée, que je vous manday mardy de me laisser a luy, helas ! je ne pensois point qu'il commenceroit a me despouiller par moy-mesme, me faisant ainsi mettre la main à l'œuvre: il soit beny de tout, et me veuille fortifier.
Je ne vous disois pas que je suis avec peu de lumière et de consolation intérieure : je suis seulement paisible par tout, et semble mesme que nostre Seigneur, tous ces jours passés, avoit un peu retiré cette petite douceur et suavité que donne le sentiment de sa chère présence ; aujourd'hui encor plus ou moins. Il me reste fort peu pour appuyer ou reposer mon esprit ; peut-estre que ce bon Seigneur
veut mettre sa sainte main par tous les endroits de mon cœur, pour y prendre, le despouillerde tout. Sa très sainte volonté soit faite.
Helas! mon unique Père, il m'est venu aujourd'huy en la mémoire, qu'un jour vous me commandiés de me despouiller. Je dis : Je ne sçai plus dequoy; et vous me dittes : Ne vous ravois-je pas bien dit, ma Fille ^ que je vous despouillerois de tout? 0 Dieu, qu'il nous est aisé de quitter ce qui estautourde nous !Maisquitternostrepeau,nostrechair, nos os, et pénétrer dans l'intérieur et jusques a la moelle, qui est ce que nous avons fait, ce me semble, c'est une chose grande, difficile et impossible a autre qu'a la grâce de Dieu. A luy seul donc est deuë la gloire, et qu'elle luy soit rendue a jamais.
Mon vray Père, n'est-ce point me revestir de la consolation que j'ay a vous entretenir, que de la prendre sans vostre permission ! Il me semble que je ne dois plus rien faire, et que je ne dois plus avoir ni pensée, ni affection, ni volonté, qu'autant que toutes ces choses me seront commandées.
Je finis donc en vous donnant mille bons soirs, et ' vous disant ce qu'il m'est venu dans l'esprit. 11 me semble que je vois les deux portions de nostre ' ame n'en faire plus qu'une, uniquement abandonnée et remise a Dieu. Ainsi-soit-il, mon très cher Père. Et que Jésus vive et règne a jamais. Aine^i, Ne vous exposés pas a vous lever trop tost; je crains que cette sainte feste ' ne vous fasse faire un excez. Dieu vous conduise en tout.
' Elle parle de son âme et de celle de son saint père, comme d'une seule âme.
2 C'est sans doute la fête de l'Assomption de la très-sainte Vierge.
LETTRE '