DU MÊME A LA MÊME
Acte héroïque de renoncement à soi-même, et d'abandon à Dieu. Conseils d'une haute perfection, et disposition du cœur du Saint au sujet de cette vertu,
10 août 1619.
Tout cela va fort bien, ma très chère Mère : c'est la vérité, il faut demeurer dans cette sainte nudité jusque ace que Dieu vous reveste. Demeurés la, dit nostre Seigneur a ses Apostres, jiisques a ce que d'en haut vous soyés revestus de vertu^. Vostre solitude ^ ne doit point estre interrompue jusques a demain après la Messe.
Ma très chère Mère, il est vray, vostre imagination a tort de vous représenter que vous n'avés pasosté et quitté le soin de vous-mesme, et l'affection aux choses spirituelles : car n'avés-vous pas tout quitté et tout oublié ? Dites ce soir que vous renonces a toutes les vertus, n'en voulant qu'a mesure que Dieu vous les donnera ; ni ne voulant
1 C'est la 475e de la collection-Biaise, et la 91e (a/. 77e) du livre IV des anciennes éditions.
*Sedete in civitate, quoadusque induamini virtute ex alto. Luc, XXIV, 49.
3 Voyez la note qui est à la fin de cette lettre.
DE S. FRANÇOIS DE SALES li5
avoir aufîun soin de les acquérir, qu'a mesure que sa bonté vous employera a cela pour son bon playsir.
Nostre Seigneur vous ayme, ma Mère ; il vous veut toute sienne ; n'ayés plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa providence : n'estendés vostre veiië ailleurs, et n'arrestés vostre esprit qu'en luy seul : tenés vostre volonté si simplement unie a la sienne, que rien ne soit entre deux.
Ne pensés plus ni a l'amitié, ni a l'unité que Dieu a faite entre nous^ ni a vos enfans, ni a vostre cœur, ni a vostre ame, enfin a chose quelconque : car vousavés tout remis a Dieu. Revestés-vous de nostre Seigneur crucifié, aimés-le en ses souffrances, faites des oraysons jaculatoires la dessus : ce qu'il faut que vous faciès, ne le faites plus parce que c'est vostre inclination, mais purement parce que c'est la volonté de Dieu.
Je me porte fort bien, grâces a Dieu. Ce matin j'ay fait commencement a ma reveue que j'acheveray demain.
Je sens insensiblement au fond de mon cœur une nouvelle confiance ^ de mieux servir Dieu en sainteté et justice tous les jours de ma vie ; et si, je me trouve aussi nud, grâces a celuy qui est mort nud pour nous faire entreprendre de vivre nuds. 0 ma Mère, qu'Adam et Eve estoient heureux, tandis qu'ils n'eurent point d'habitz ! Vives toutes heureusement paysibles, ma très chère Mère, et soyés revestues de Jesus-Ghrist nostre Seigneur. Amen \
^ Serviamus illi in sanctitate et justitia coram ipso, omnibus diebus nostris Luc, I, 74 et 75.
2 Ce fut dans le temps de cette retraite de la mère de Chantai, que le bienheureux évêque résolut son retour en Savoie ; et en conséquence des avis du Saint, elle fit les résolutions suivantes, que l'on a trouvées écrites de sa propre main :
« Non, mon Dieu, que je n'ayeplus de confiance en chose aucune que
LETTRE'
A UNE DAME
Le Saint lui donne des marques de son anîitié et de son souvenir.
20 août 1619.
Je me blasmerois moy-mesme, ma très chère Fille, si je laissois partir cette chère Sear sans luy donner en ces troys lignes ce foible, mais asseuré tesmoignage de la souvenance que j'ay de vous etde vostre cœurqueje chéris parfaitement, avec mille désirs qu'il se perfectionne de plusenplusendouceurethumilité, aftln qu'il vive toutselon le cœur denostre Seigneur, auquel je recommande incessamment, et tout ce qui vous est plus aggreable, demeurant a jamais et invariablement, ma chère Fille, vostre très humble serviteur, etc.
» je puisse vouloir pour moy; mon Sauveur, voulez, voulez tout ce » qu'il vous plaira de vouloir: car c'est ce que je veux, puisque tout » mon bien est et consiste à vous contenter. Ne veuillez point me satis- » faire : non, mon Dieu, ni accomplir ce que mon désir vous demande ; » mais, Seigneur, par vostre providence prouvoyez aux moyens qui me » sont nécessaires, à fin que mon âme vous serve plus à votre goût que )) non pas au sien. Ne me châtiez point me demandant ce que je désire, » si votre amour, vivant éternellement en moi, le veut ainsi. Que désor- » mais ce soi-même meure tout-à-tait ; et qu'au lieu de moi-même, vive » un autre vous-même qui est plus que moi, afin que je le puisse servir. » Qu'il vive, qu'il règne en moi; que je sois son esclave, et que mon » âme ne veuille aucun bonheur que celui de lui être vraiment aban- » donnée ; et que pour cet effet je sois marquée à sa marque, qui est la » croix, afin qu'avec elle je me puisse même rendre esclave de tout le » monde, ainsi que vous l'avez été, mon Dieu. Faites-le, Seigneur, i) puisque je vous ai donné et sacrifié ma liberté ; car en cela vous ne )) me ferez point de tort, mais beaucoup de grâces. Ainsi soit-il.))
^ Tirée du monastère de la Visitation de la rue Saint-Antoine, et communiquée depuis par M. l'abbé Lacoste. C'est la 476e de la collection de Biaise, et la 35*^ des nouvelles lettres inédiles du même Editeur.
LETTRE '
A UNE DAME
Consolations à une mère sur la mort de son fils.
23 août 1619.
Ayant sceu vostre affliction, ma très chère Fille, mon ame en a esté touchée de la mesure de l'amour cordial que Dieu m'a donné pour vous: car je vous vois, ce me semble, grandement assaillie de desplaysir, comme une mère qui est séparée de son filz unique, et certes bien aymable.
Je ne doute pas pourtant que vous ne pensiés bien et ne soyés très asseurée que cette séparation ne soit pas de longue durée puisque tous nous allons agrans pas oii ce filz se retreuve, entre les bras, comme nous devons espérer, de la miséricorde de Dieu. C'est pourquoy vous devés mitiger et adoucir, tant qu'il vous sera possible, par la rayson, la douleur que la nature vous donne.
Mais je vous parle trop reservément, ma très chère Fille. 11 y a si] long-tems que vous avés désiré de servir Dieu, et que vous estes apprise a Teschole de la Croix^ que non seulement vous acceptés celle-cy patiemment, mais je m'asseure, doucement et amoureusement, en considération de celuy qui porta la sienne jusques a la mort, et de celle qui n'ayant qu'un filz, mais filz d'amour incomparable, le vit mourir sur la croix avec des yeux pleins de larmes, et un cœur plein de douleur, mais de douleur suave et douce^ en faveur de vostre salut et de celuy de de tout le monde.
* C'est la 477e de la collection-Biaise, et la 70^ {al. 68e) du livre V des anciennes éditions.
En fin, ma très chère Fille, vous voyla despouillée et desnuée du vestement le plus pretieux que vous eussiés. Bénisses le nom de Dieu, qui vous Favoit donné, et Fa repris ; et sa divine Majesté vous tiendra lieu d'enfant. Pour moy, j'ay des-ja prié Dieu pour ce défunt, et continueray selon le grand désir que j'ay a vostre ame, laquelle je prie la bonté éternelle de nostre Seigneur vouloir remplir de bénédictions : et suis sans reserve tout vostre, ma ires chère fille, et vostre serviteur plus humble, etc.
LETTRE '
A LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL ALORS A MAUBUISSON
Il lui écrit de Paris au retour du voyage d'Andilly, où il avoit béni la famille de M. Arnauid.
3 septembre 1619.
Si faut-il, ma très chère Fille, que je vous die que nous sommes arrivés ici joyeusement. Et comme se pouvoit-il faire autrement, après tant de caresses receuës a Andilly, et par M. vostre père en cette ville? Car a mon advis, il ma veu et entretenu de bon cœur, et croy qu'en fin j'aurois grand accès en son amitié, si son loysir et mon séjour me permettoyent de le voir souvent. Je vous escriray sur ce sujet mes pensées, avant que je parte. Cependant ce
' Celte lettre, et quelques autres renvoyées plus loin, sont tirées d'un recueil intitulé: Lettres aux religiemes de la Vmiation du monastère de P^n^is, pourta justification des religieuses de Port- Royal, contre V auteur de la vie de la n. mère Eugénie Defontaine, etc. ; sans nom de lieu d'impression MDGXGVII, 1 vol. in-i2 de 2ia pages. [Voyez, à la Bibliothèque Mazarme, no 32343, A.) La lettre que nous donnons ici est la 478^ dans la collection de Biaise.
billet vous porte une ires intime et très chère salutation de la part de mon ame, qui vous void incessamment, et ayme tout uniquement la vostre. 0 Dieu éternel, bénisses l'ame de cette Fille qu'il vous a pieu lier a la mienne, et respandre sur elle vostre grâce en affluence, affm qu'elle vous serve en l'esprit de la dilection des espouses éternel lement. Je salue tendrement nos chères seurs Marie et Marie-Eugénie, et leur souhaite mille bénédictions. Amen.
LETTRE '
A UNE DAME MARIÉE
Recommandation de la lecture de V Introduction à la Vie dévote aux personnes du monde. Exercices et vertus qu'elles peuvent pratiquer.
Paris, 4 spptembre 1619.
U Introduction a la Vie dévote ayant esté faite pour des âmes de vostre condition,, je vous en supplie de la lire et observer au plus près que vous pourrés ;car elle vous fournira presque tous les advis qui vous sont nécessaires. Seulement j'adjouste en particulier, que vous devés apprendre a faire vos exercices courtz, d'autant que vous n'avés pas tous-jours le loysir requis pour vous dilater en iceux.
Le matin demy petit quart d'heure suffira. Quand vous pourrés ouyr la sainte Messe, faites-le : quand vous ne pourrés pas l'ouyr, faites une demy heure de prière, unissant vostre esprit a la très sainte Eglise, en l'adoration de ce saint sacrifice, et du Rédempteur de nos âmes qui y
* C'est la 479e de la collection-Biaise, et la 57e (a/. 50e] du livre II des anciennes éditions.
est connu. Ayés grand soin d'estre attentive en toutes vos prières de tenir vostre cors en révérence devant Dieu ; en sorte que le prochain voye que c'est a sa divine Majesté que vous parlés. Soyés humble et douce envers tous ; car ainsy Dieu vous exaltera au jour de sa Visitation \
Priés souvent pour les âmes desvoyées de la vraye foy, et bénisses souvent Dieu de sa grâce avec laquelle il vous a maintenue en icelle.
Tout passe, ma très chère Fille ; après le peu de jours de cette vie mortelle qui nous reste, viendra l'infinie éternité. Peu nous importe que nous ayons des commodités ou incommodités, pourveu qu'a toute éternité nous soyons bienheureux.
Cette éternité sainte qui nous attend soit vostre consolation, et d'estre chrestienne, fille de Jesus-Ghrist, régénérée en son sang; car en cela seul gist nostre gloire, que ce divin Sauveur est mort pour nous.
Au reste, bien que je m'en aille sans espérance apparente de jamais vous revoir en terre, la dilectionque Dieu m'a donnée pour vostre ame ne recevra aucune diminution, ainsi demeurera ferme, stable et invariable; et ne cesseray jamais de souhaitter que vous viviés saintement en ce monde, et très heureusement en l'autre. En attendant de nous revoir par sa miséricorde divine, je seray, ma très chère Fille, vostre, etc.
* Humiliamini sub potenti manu Dei, ut vos exaltet in tempore visitationis I. Petr., V, 6.
LETTRE
A UNE DEMOISELLE
Le Saint l'exhorte à se donner toute à Dieu, et Jui apprend ce que c'est
que cet état.
La veille de Notre-Dame, en septembre 1619.
Ma très chère Fille,
Je vous dis de tout mon cœur adieu : a Dieu soyés-vous a jamais en cette vie mortelle, le servant fidellement entre les peynes que l'on y a de porter la croix en sa suitte, et en la vie éternelle le bénissant eteriu-ilement avec toute la cour céleste. C'est le grand bien de nos âmes d'estre a Dieu, et le très grand bien de n'estre qu'a Dieu.
Qui n'est qu'a Dieu, ne se centriste jamais, sinon d'avoir offensé Dieu ; et sa tristesse pour cela se passe en une profonde, mais tranquille et paysible humilité et sousmission, après laquelle on se relevé en la bonté divine, par une douce et parfaitte confiance, sans chagrin ni despit.
Qui n'est qu'a Dieu, ne cherche que luy ; et parce qu'il n'est pas moins en la tribulation qu'en la prospérité, on demeure en paix parmi les adversités.
Qui n'est qu'a Dieu, pense souvent a luy parmi toutes les occupations de cette vie.
Qui n'est qu'a Dieu, veut bien que chascun sache qu'il le veut servir, et se veut essayer de faire les exercices convenables pour demeurer uny a iceluy.
* C'est la 480« de la collection-Biaise, et la 75^ {al. 67«) du livre VI des anciennes éditions.
Soyés donq toute a Dieu, ma très chère Fille, et ne soyés qu'a luy, ne désirant que de luy plaire, et a ses créatures en luy, selon luy et pour luy. Quelle bénédiction plus grande vous puis-je souhaiter? Ainsy donq par ce souhait que je feray incessamment sur vostre ame, ma très chère Fille, je vous dis adieu : et vous priant de me recommander souvent a sa miséricorde, je demeure vostre plus humble serviteur, etc.
LETTRE
A UNE RELIGIEUSE
Le monastère est un hôpital spirituel. Il faut soufïrir ce qui est nécessaire à la guérison de l'âme. Remède contre la crainte des esprits.
9 septembre 1619.
Ma très chère Fille,
Depuis que j'ay veu vostre cœur, je l'ay aymé, et le recommande a Dieu de tout le mien^ et vous conjure d'en avoir soin. Taschés, ma chère Fille, a le tenir en paix par Tesgalité des humeurs. Je ne dis pas : Tenés-le en paix ; mais je dis : Taschés de le faire ; que ce soit vostre principal soucy. Et gardés bien de prendre occasion de vous troubler de quoy vous ne pouvés si soudainement accoiser la variété des sentimens de vos humeurs.
Sçavés-vous ce que c'est que le monastère? C'est l'académie de la correction exacte, où chaque ame doit apprendre a se laisser traitter, raboter et polir ; affm qu'estant bien lissée et explanée, elle puisse estre jointe, unie et
' C'p«t la 481« de la collection-Biaise, et la 57 {al. 52e) du livre VI des anciennes éiiilions.
collée plus justement a la volonté de Dieu. C'est le signe évident de sa perfection, de vouloir estre corrigée ; car c'est le principal fruit de l'humanité, qui nous fait connoistre que nous en avons besoin.
Le Monastère, c'est un hôpital de malades spirituelz qui veulent estre guéris, et pour l'estre, s'exposent a souffrir la saignée, la lancette, le rasoir, la sonde, le fer, le feu, et toutes les amertumes des medicamens. Et au commencement de l'Eglise, on appeloit les religieux d'un nom qui signifioit guérisseur ^ 0 ma Fille! soyons bien cela, et ne tenés conte de tout ce que l'amour propre vous dira au contraire ; mais prenés doucement, amiablementet amoureusement cette resolution. Ou mourir, ou guérir, et puisque je ne veux pas mourir spirituellement, je veux guérir ; et pour guérir, je veux souffrir la cure et la correction, et supplier les médecins de ne point espargner ce que je dois souffrir pour guérir.
Au reste, ma très chère Fille, on me dit que vous craignes les espritz. Le souverain esprit de nostre Dieu est par tout, sans la volonté et permission duquel nul esprit ne se meut. Qui a la crainte de ce divin esprit, ne doit craindre aucun autre esprit. Vous estes dessous ses aisles comme un petit poussin : que craignés-vous? J'ay, estant jeune, esté touché de cette fantasie, et pour m'en desfaire, je me forçois petit a petit d'aller seul, le cœur armé de la confiance en Dieu, es lieux où mon imagination me menaçoit de la crainte : et en fin je me suis tellement affermy,. que les ténèbres et la solitude de la nuict me sont a délices, a cause de cette toute-presence de Dieu, de laquelle on jouyt plus a souhait dans cette solitude.
^ Thérapeute, qui vient de ^zpair.z^M, je guéris, ou plutôt, je sers (lesmalades), ou du ôspocTrwv, serviteur : de sorte que ce nom de thérapeute pouvoit signifier indifféremment guérisseur de malades ou serviteur de Dieu.
i24 LETTRES SPIRITUELLES
Les bons Anges sont autour de vous comme une compaignie de soldatz de garde. La vérité de Dieu, dit le Psalme, vous environne et couvre de son bouclier : vous ne devés pas
craindre des craintes ?îoctur?ies\ Cette asseurance s'acquerra
petit a petit, a mesure que la grâce de Dieu croistra en vous;
car la grâce engendre la confiance, et la confiance n'est
point confondue ^
Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma très
<3here Fille, pour y régner éternellement. Je suis en luy
vostre plus humble frère et serviteur, etc.
LETTRE 3