‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 30 sur 106 · A MADAME LELOUP DE MONTFANT · texte numérisé non relu

A MADAME LELOUP DE MONTFANT

î) s'agit d'une veuve qui vouloit entrer en religion. Le Saint, consulté par la mère de cette veuve, pour savoir si cette vocation lui paroissoit véritable, répond affirmativement.

Avant le 12 septembre 1619.

Madame,

Les plus courtes responces sont ordinairement les meilleures ; et avec cela, pressé de mon départ de cette •cour, et du désir de depescher vostre homme, qui me conjure ardamment de ne le point retenir davantage. Or, je ne diray rien des tiltres d'honneur et de faveur dont vous ^ * Scuto circumdabit te veritas e.jus ; non timebis à timoré nocturno

' Spes autem non confundit. Rom., V, 5.

' C'est la 483e de la collection-Blaise/et la 45e du livre III des an- <îiennes éditions.

* Charlotte de Beaufort de CamiUa, épouse de Gaspard Leloup de Montrant, et mère-de madame la comtesse d'Alet, qui a été religieuse <le ia Visitation et fon.iatrice du monastère de Montferrant.

estes si libérale envers moy, sinon que je ne eesseray jamais de vous souhaiter toute sorte de bonne consolation et quelque digne occasion de vous tesmoigner combien je vous honnore.

Je ne vous diray donq pas autre chose sur le dessein que Madame N., vostre Fille, a de se retirer dans le Monastère, sinon que je croy fermement que c'est une véritable inspiration divine, ne voyant tout a fait aucune rayson contraire, puisque, grâces a Dieu, elle a de si justes et dignes garans de la personne et des biens de ses enfans, pourveu qu'il vous playse et a Monsieur de vous charger de cette peyne; et affin qu'il vous playse, je ne veux point user de Ions discours, ains seulement dire que si vous le faites vous ferés une chose infiniment aggreable a Dieu; car cela suffit a une ame généreuse pour lay faire prendre toutes sortes de resolutions.

Je voy bien qu'il y a plusieurs répliques a ce que je dis ; mais je croy bien aussi qu'en ces occurrences il n'est pas question de contester et de disputer, ains de considérer les maximes de l'Evangile, qui sans doute nous conduisent au parfait despouillement, et au mespris de la sagesse temporelle^ qui ne s'arreste a la sagesse de la vertu, qui requiert l'excellente et l'eminence de f amour céleste.

Mais, Madame, si cette chère Fille de vostre cœur s'arreste dans les boraes que vostre autorité luy préfixe, de n'estre au monastère que comme fondatrice sans changement d'habit ni de condition extérieure, je ne croy pas que Ja plus sage sagesse humaine puisse sagement gronder, ni, je m'asseure, probablement murmurer. Car, présupposé la charité de Monsieur vostre mary et la vostre envers vos petitz, pour avoir soin d'eux et de leurs affaires, et asseurer Madame vostre fille pour avoir la commodité de vivre plus parfaitement sous l'ombre de la croix; que peut-on dire autre chose sinon que Dieu a donné l'inspiration a la

fille de se retirer,, et au père et a la mère de luy en donner les moyens ? Je sçai qu'a faire ces grandes et héroïques Tertus il y a de l'efîort ; mais c'est aussi de la oii elles tirent leur plus grande gloire.

Vous me marqués, Madame, un défaut de cette fille, qui •est qu'elle jure sous équivoque ; a quoy, ce me dites-vous, vous ne vous entendes point. C'est une des plus aymables <^onditions que vous puissiés jamais avoir, je le confesse ; mais il faut adjouster une autre grandement pretieuse, qui est de ne point user de vostre autorité maternelle contre cet esprit, qui, pour éviter le coup, se desrobe plustost que de (le) parer.

Mais quant a moy, Madame, je vous proteste que je n'use point d'équivoque quand je vous prometz en bonne foy que de mon costé je ne consentiray point que Madame N. prenne Phabit de la Visitation, que quand, par une véritable attestation, j'auray esté asseuré de vostre consentement. De cela je vous prie de le bien croire, je vous en donne ma parole plus clairement. Je n'ay nulle autorité sur les Monastères de la Visitation qui sont hors de mon Diocèse, de sorte que je ne puis m'obliger, sinon a ne point consentir, ains a faire tout ce que je pourray, non point par autorité, mais par crédit que j'espère d'avoir envers les Supérieures de ces monastères, et particulièrement avec Madame N., de laquelle je suis grandement certain qu'elle suivra en cela ma direction ; et, partant, Madame, je vous donne de rechef asseurance de ce que dessus, et signe exprès sur la promesse que je vous en fais.

A LA MÈRE ANGÉLIQUE, DE PORT-ROYAL

Amitié forte et sainte du saint prélat. [1 parle de son départ de Paris, en 1619, qui étoit prochain, mais encore incertain. Il la porte à répondre aux desseins de Dieu, qui vouloit l'employer à des choses importantes. Au sujet d'un livre qu'on lui portoit, il soutient qu'on peut passer un jour sans commettre de péchés véniels, dont on puisse s'accuser en confession et qu'il en a même l'expérience. Il lui conseille de ne point se charger de trop d'austérités, mais d'aller au port royal de la vie religieuse par l'amour de Dieu et du prochain, l'humilité, la douceur, etc.

Avant le 12 septembre 1619.

Il n^y aura donq plus en moy de Monsieur pour vous, ni en vous de Madame pour moy ; les anciens cordiaux et charitables noms de père et de fille sont plus chrestiens, plus doux, et d'une plus grande force pour tesmoigner la dilection sacrée que nostre Seigneur a voulu estre entre nous. Je dis ainsy hardiement que Dieu a voulu estre en nous, parce que je le sens puissamment, et ne croy pas que ce sentiment puisse venir d'ailleurs. Et de plus je connois qu'il m'est profitable, et qu'il m'encourage a mieux faire : c'est pourquoy je le conserveray soigneusement. De vous dire que vous en faciès de mesme, je ne le feray pas ; car s'il plait a Dieu, il vous l'inspirera, et je ne puis douter qu'il ne le face.

Or sus donq, ma très chère Fille, c'est la vérité que je suismeshuy en si grande incertitude du tems de mon depart, que je n'ose plus me promettre la consolation de vous revoir de mes yeux mortelz : mais si j'en ay le loysir, je le feray très affectueusement ; et si je croy que vostre

1 C'est la 484e de la collection-Biaise, et la m^ {ai. 58e) du livre IV des anciennes éditions.

cœur bien-aymé en doive recevoir quelque notable utilité, je feray tout ce que je pourray pour cela.

Cependant, ma très chère Fille, souvenés-vous de ce que je vous ay dit : Dieu a jette les yeux sur vous pour se servir de vous en choses de conséquence, et vous tirer a une excellente sorte de vie. Portés donq respect a son eslection, et suives fidèlement son intention. Animés continuellement vostre courage d'humilité; et vostre humilité et le désir d'estre humble, animés-les de confiance en Dieu, en sorte que vostre courage soit humble, et vostre humilité courageuse.

Parsemés toutes les pièces de vostre conversation, tant intérieure qu'extérieure, de sincérité, douceur et allégresse, suivant l'advis de l'Apostre ' : Resjouysséz-vous tous-jours en nostre Seigneur-, je vous dis de rechef, resjouysséz-vous. Que vostre modestie soit connue a tous les hommes. Et s'il est possible, soyés esgale en humeur, et que toutes vos actions se ressentent de la resolution que vous avés faite d'aymer constamment l'amour de Dieu.

Ce bon porteur, que j'ayme cordialement parce qu'il est tout vostre, vous porte le livre du Père Dom Sans gênerai des Fueillans, où il y a une grande et profonde doctrine spirituelle pleine de maximes très importantes. S'il vous sembloit qu'il vous portast hors de la sainte allégresse que je vous conseille si fort, croyés que ce n'est point sa prétention, mais seulement de rendre sérieuse et grave cette joye, comme il faut aussi qu'elle soit : et quand je dis grave, je ne dis pas morne, ni affectée, ni sombre, ni desdaigneuse,ni altiere, mais je veux dire sainteet charitable. ['Le bon Père 'a une opinion, fondée en sa vertu et

1 Gaudete in Domino seraper ; iterùm dico, gaudete. Modestia vestra nota sit omnibus hom.inibus. Phil., IV, 5.

2 Ce qui est ici marqué entre croche'ts ne se trouve point dans les anciennes éditions. — 3 c'est le père Dom Sans.

humilité, qu'on ne puisse pas passer un jour sans péché véniel dont on se puisse accuser en confession. Mais l'expérience en cecy m'a fait voir le contraire : car j'ay veu plusieurs âmes bien examinées ne dire rien que je puisse remarquer estre péché, et entre autres l'heureuse servante de Dieu, madamoyselle Acarie. Je ne dis pas que peutestre il ne se passast quelques coulpes vénielles ; mais je dis qu'elle ne les pouvoit remarquer en son examen, ni moy reconnoistre en sa confession, et que partant j'avois rayson de luy faire repeter l'accusation de quelque coulpe ancienne.

Vous ne dires point cecy a personne \ s'il vous plait, ma très chère Fille: car je révère si hautement ce bon Père, et tout ce qu'il dit, que je ne voudrois pas qu'on sceust qu'en cecy mesmeje me retirasse de luy. Outre que je ne sçai pas comme il aura touché cet article, ne l'ayant pas leu en son livre que je n'ay point veu encor, ains seulement le luy ayant ouy dire ; et que jeparle a vostre cœur confidemment. ]

Ne vous chargés pas trop de veilles ni d'austérités, et croyés-moy, ma très chère Fille ; car j'entens bien ce que je dis en cecy. Mais allés au port royal de la vie religieuse par le chemin royal delà dilection^deDieu et du prochain, de l'humilité et de la debonnaireté.

nSi jamais vous m^escrivés des nouvelles de vostre cœur, vous n'avés pas besoin de vous signer, ni de marquer le lieu d'où vous m'escrirés, ni de parler de vous; ains seulement de la fille que je voufe ay recommandée. Je ne sçai pourquoy je vous escris si largement, c'est mon cœur qui ne se lasse pas de;parler au vostre ; mais il faut

1 La précaution que prend le Saint pour ne condamner personne, et sa délicatesse de conscience, sont à remarquer.

- Ce qui est entre deux crochets a paru pour la première fois dans

l'édition-Blaise de 18

que je finisse pour entrer au bain, puisque je suis entre les mains du Médecin.] Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma très chère Fille, et je suis de tout le mien invariablement * vostre père et serviteur.

LETTRE

A LA MÈRE ANGÉLIQUE DE PORT-ROYAL

Nos misères spirituelles ne sont point à craindre, tant que nous ne les

aimons pas.

Avant le 12 septembre 1619.

Ce n'est pas escrire que d'escrire si peu, ma très chère Fille ; mais c'est pourtant faire en partie ce que l'on doit^ quand on fait ce que l'on peut. J'ayditaM. Michel Favre', mon assistant continuel, que, s'il se pouvoit, il vous allast voir de ma part : car si je pouvois, j'irois moy-mesme, etm'enestimerois plu^ heureux, ayant tous-jours une très singulière complaysance et consolation a seulement penser que vous estes ma très chère fille ; etimaginés-vousque M. ayant demeuré icy huit jours, ce n'a pas esté sans faire mention de vous, mais non pas, certes, assés selon mon gré.

.Or, je ne crains point toutes ces misères dont vous m'escrivés que vous estes accablée, tandis que, comme vous faites et ferés tous-jours, vous ne lesaimerés pas et ne les nourrirés pas ; car petit a petit vostre esprit se fortifiera contre vostre sens, la grâce contre la nature, vos resolutions sacrées contre vos indignations.

* Un des exemplaires quî ont paru antérieurement, porte : Votre très humble et très affectionnée frère et serviteur.

2 C'est la 485e de la collection-Biaise, et la 110e du livre IV des anciennes éditions.

» Aumônier de M. l'évoque de Genève.

DE S. FRANÇOIS DE SALES 13i

Envoyés-moy bien de vos nouvelles, ma très chère Fille, et ne vous mettes point en despense * pour me faire des exhortations a ne point m'incommoder pour vous respondre :carjevousasseurequejene m'incommodepoint, ains je m'accommode grandement quand le loysir me le permet.

A la première occasion, j'escriray a la chère seur Catherine de Gènes, qui m'est, je vous asseure, toute chèrement chère : la pauvre fille, helas ! elle est du vray monastère de la Croix et volonté de Dieu. Ma très chère Fille, Dieu m'a rendu vostre, et je le seray invariablement a jamais et tout a fait sans reserve ; il est vray, ma très chère Fille, je le suis plus qu'il ne se peut dire.

LETTRE '

A UNE DAME

Le Saint rend réponse à une dame qui avoit demandé de faire quelque séjour à la Visitation de la Rue Saint-Antoine, à Paris ; il lui dit qu'il y avoil des difficultés, parce que M. l'évêque^ de Paris avoit défendu les entrées dans le monastère, à moins que ce ne fût pour être religieuse.

Avant le 12 septembre 1619.

Madame,

J'ay promis a Madame Goulay de vous tenir advertie de ce que j'aurois fait en son affaire, et je tiens parole. Jen'ay encor rien sceu apprendre distinctement de la resolution prise par messieurs du conseil de Monseigneur le cardinal

*■ Au lieu de ce mot : despense, toutes les autres éditions portent : des pensées.

2 Tirée du monastère de la Visitation, rue du Bac. C'est la 486e de la collection-Biaise.

3 Le siège épiscopal de Paris n'est devenu archevêché qu'à partir da 20 octobre 1622.

de Retz. Je crois néanmoins que je le sçauray ce soir^ ayant suppliéJM. de Pierrevint, son vicaire gênerai, d& m'enesclaircir.

Mais pourtant les seurs de la Visitation disent qu'elles se sont apperceaës que ledit conseil ne trouve nullement convenable qu'elles reçoivent cette bonne Dame, parce que leur Monastère est tout composé de novices, et si récent en cette ville, que la réputation en est délicate, comme regardé curieusement en ce commencem.ent, et regardé de beaucoup d'espritz fort tendres ; que de plus ledit conseil a mis en considération que mondit seigneur le cardinal avoit tous-jours déclaré qu'il ne souffriroit jamais qu'on y entrast^ sinon pour y vpuloir demeurer tout a fait : qu'ensuitte de cela il fut conclu qu'on ne la recevroit point pour quelque tems ; mais que si elle estoitbien tendre, et qu'elle voulust estre religieuse a bon escient, on la pourroit recevoir. Gomme vous me dites, vous l'aymés : qu'on auroit bien espreuvé sa vocation ; et qu'une des bonnes marques seroit qu'elle se contentast d'aller pour quelque tems en quelqu'un des monastères de France, pour ensuitte revenir yci. Voyla en substance ce que j'en appris hier de la mère supérieure, laquelle me nomma son autheur bien digne de foy ; mais parce qu'il n'est pas du Conseil, je m'adressay hier a M. de Pierrevint, qui, je m'asseure, medonnera plus de clarté.

Cependant, Madame, vous jugerés que si la chose est telle, je ne dois rien dire surces messieurs, estant les interprètes du Prélat; et n estant yci qu'en attente de mon départ, je dois en tout et par tout suyvre leurs sentimens, outre que ce seul bruit donne tant d'appréhensions a ces seurs, ques'il estvray, jen'oserois leur persuader une réception de laquelle elles auroyent tant de degoust. Vous mesnagerés s'il vous plait cet advis, en attendant celuy que je vous doniieray soudain que j'auray receu response

de monsieur le grand Vicaire ; et tenés-moy, je vous en supplie, Madame, pour vostre bien humble, etc.

LETTRE '

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