A MADAME DE LA VALBONNE
Exhortation à la persévérance dans la pratique des vertus. Avis sur les distractions et les sécheresses; la communion en est le remède ; sa privation doit être supportée avec soumission. Il ne faut point se troubler, lorsqu'on ne se souvient pas de ses fautes légères pour 8*eii confesser,
Annecy, 15 mai 1617.
Dieu vous bénisse, ma très chère nièce, ma Fille, dequoy TOUS persévères tous-jours au soin de luy garder les plus pretieuses affections de vostre cœur. Que vous serés heureuse, si cette persévérance dure jusques a la fin de cette misérable vie ! carainsy cette fin sera le sacré commencement d'une belle et très sainte éternité.
Il faut bien tous-jours tenir ferme en nos deux chères vertus, la douceur envers le prochain, et la très aymable humilité envers Dieu : et j'espère qu'il sera ainsy; car ce grand Dieu, qui vous a prise par la main pour vous tirer a
1 C'est la 392e (\q la collection-Biaise, et la 53" {al. 47^) du livre II des anciennes éditions.
' Madame de la Valbonne, épouse de M. René Favre de La Valbonne, sénateur de Chambéri, et président au conseil de Genevois. Ce dernier étoit tjls du président Antoine Favre, ami intime de S. François de Sales, qui lui écrivoit si souvent. S. François appelle ici M™e de La Valbonne sa nièce, par suite de ce qu'il appeloit son frère le beau-père de cette dame.
soy, ne vous abandonnera point qu'il ne vous ayt logée en son tabernacle éternel. Il faut arracher tout a fait le soin des préséances, puis que mesme on ne possède jamais tant rhonneur qu'en le mesprisant, et que cela trouble le cœur, et nous fait faire des eschappées contre la douceur et Thumilité.
Ne vous estonnés nullement de vos distractions, froideurs et sécheresses : car tout cela se passe en vous du costé des sens, et en la partie de vostrecœur qui n'est pas entièrement a vostre disposition : mais, a ce que je voy, vostre courage est immobile et invariable es resolutions que Dieu vous a données. Vrayment, ma chère Fille, il ne faut pas laisser la sainte communion pour cette sorte de mal ; car rien ne ramassera mieux votre esprit que son Roy, rien ne reschauffera tant que son soleil, rien ne le destrempera si souefvement que son baume.
Il n'y a remède, ma très chère Fille: nous avons renoncé aux consolations mondaines, et non contens décela, encor nous faut-il renoncer aux spirituelles, puis que telle est la volonté de celuy pour lequel nous devons vivre et mourir.
Pensés si nostre mère * eust fait une grande feste de vous voir a la Visitation, et si vostre consolation m'en eust donné une excellente ! Mais puis que le mary ni le confesseur ne l'ont pas treuvé bon, il faut demeurer en paix.
Gomme aussi aux retranchemens des communions, je ne scai pas leurs motifs en cela; et ne les sachant pas, il ne faut pas que j'en die autre chose : ilz ne sçavent peutestre pas aussi les miens, et c'est pourquoy ilz ne les jugent pas dignes d'estre suivis. En cela, chacun a son goust particulier: mais pour vous, je vous asseure bien que vous ne perdrés rien ; car ce que vous ne gaignerés pas en la suavité de la Communion, vous le treuverés en l'humilité * Madame de Chantai.
de vostre soumission^ si vous acquiesces simplement a leurs volontés.
Mais de cette crainte qu'on vous donne que vos fréquentes communions vous pourroyent tourner a mal, je pense que vous ne vous endevés point mettre en peyne, et qu'on ne vous a pas dit cela par discernement de Testât de vostre cœur, mais pour vous mortifier, ou peut-estre simplement par manière de défaite, comme quelquefois il arrive aux personnes mesme fort sages de ne peser pas bien toutes choses.
[^ Quand Madame la présidente viendra, au moins alhors nous verrons-nous ; et cependant] vives toute humble, toute douce^ toute passionnée de l'amour sacré de l'espoux céleste. Je suis en luy, ma très chère Fille, tout parfaitement vostre.
P. S. Et ne vous troublés point dequoy vous ne remarqués point toutes vos menues cheutes pour vous en confesser: non, ma Fille ; car comme vous tombéssouvent sans vous en appercevoir, aussi vous vous relevés sans vous en appercevoir. Aussi n'est-il pas dit au passage que vous m'avés allégué, que le juste se voit ou sent tomber sept fois le jour ; mais qu'zY tombe sept fois, aussi il se relevé ^ sans attention a ses relevées. Ne vous mettes donc pas en peyne pour cela ; mais allés humblement et franchement dire ce que vous aurés remarqué : et ce que vous n'aurés pas remarqué, remettés-le a la douce miséricorde de celuy-la qui met la main au-dessous de ceux qui tombent sans malice, affin qu'273 ne se froissent ^ point, et les relevé si vistement et doucement, qu'ilz ne s'apperçoivent pas ni d'estre tombés, parce que la main de Dieu les a recueillis en leur
* Ce qui est entre deux crochets n'est point dans les livres imprimés. Note de M. Biaise.
» Septies cadet justus, et resurget. Prov., XXIV, 15.
' Giim ceciderit, non collidetur ; quia Dominus supponit manum suam. Ps. XXXVI, 24.
cheute, ni d'estre relevés, parce qu'elle les a retirés si soudaia qu'ilz n'y ont point pensé.
A Dieu, ma très chère Fille, ma nièce ; conservés tousjours bien vostreame bien-aymée, et ne tenés pas grand conte de ces années qui passent, sinon pour gaigner la très sainte éternité.