FRAGMENT D'UNE LETTRE
Adressée à la mère Favre, Supérieure de la Visitation à Lyon.
Apportés moy toutes les lettres et memoyres que ie vous ^y iamais envoyé, si vous les avés encor (ce que ie dis a cause du naufrage que vous fistesa Vandanges) par ce que s'il faut reimprimer l'Introduction, cela me deschargera beaucoup, y treuvant plusieurs choses pour ce sujet, puisqae l'on ne m'a encor corrigé pour la substance de ce îivre-la que de m'estre trop peu estendu. La bonne M. (madame) de Gharmoysi ' fait prou : vous la treuverés bien auancee aux affections et aux efTectz de la vraye dévotion. Mais, mon Dieu ! la voyla l'un des pieds sur le sueil de la porte de la cour: J'espère que Dieu la tiendra par tout de sa main ; au moins il luy donne des bonnes resolutions.
Je sçai que v'" venue luy sera
1 Ce fragment de lettre est publié ici pour la première fois, copié sur rautographe qu'en possède le couvent de la Visitation de Sainte-Marie de Reims. Il est renfermé dans une enveloppe qui porte pour suscription ces mots : f A ma très chère seur en N. 5. ma seur Marie Jaqueline Faure Supérieure de Sainte Marie. A Lyon. Soit re^nise a Monsieur Jaquet maistre des postes qui pour la considération de Monsieur de Montolon en <iura soin s'il luy plait.
Pour plus ample éclaircissement, voir la lettre du 4 octobre 1615 tome VU, page 283.
2 Née Louise de Ghâtel, et Normande d'origine, )a même pour qui uvoit été composée par parties détachées Vlntroduction à la vie dévote, et à qui nous devons principalement la publication de ce dernier ouvrage.
LETTRE'
A UNE DAME MARIÉE
Le Saint lui indique des remèdes contre la trop grande crainte de la mort, qui est un obstacle à Pamour de Dieu.
7 avril 1617.
Madame,
A cette première commodité que j'ay de vous escrire, je tiens ma promesse, et vous présente quelques moyens par lesquelz vous pourrés addoucir la crainte de la mort, qui vous donne de si grands effroys en vos maladies et enfanteraens : en quoy, bien qu'il n'y ayt aucun péché, si est-ce qu'il y a du dommage pour vostre cœur, lequel, troublé de cette passion, ne peut pas si bien se joindre par amour avec son Dieu^ comme il feroit s'il n'estoit pas si fort tourmenté.
Premièrement donq, je vous asseure que si vous persévères a l'exercice de dévotion, comme je voy que vous faites, vous vous treuverés petit a petit grandement allégée de ce tourment; d'autant que vostre ame se tenant ainsi exempte de mauvaises affections, et s'unîssant de plus en plus a Dieu, elle se treuvera moins attachée a cette vie mortelle et aux vaines complaysances que l'on y prend.
Continués donq en la vie dévote, selon que vous avés
* C'est la 390e de la collection-Biaise, et la 31» du livre V des anciennes éditions.
commencé, et allés tous-jours de bien en mieux au chemin dans lequel vous estes ; et vous verres que dans quelque tems ces terreurs s'afîoibliront, et ne vous inquiéteront plus si fort.
Secondement, exercés-vous souvent es pensées de la grande douceur et miséricorde avec laquelle Dieu nostre Sauveur reçoit les âmes en leur trespas, quand elles.se sont confiées en luy pendant leur vie, et qu'elles se sont essayées de le servir et aymer, chascune en sa vocation. O que vous estes bon^Seignew\ a ceux qui ont le cœur droit ^ !
3" Relevés souvent vostre cœur par une sainte confiance, meslée d'une profonde humilité envers nostre Rédempteur ; comme disant : Je suis misérable, Seigneur, et vous recevrés ma misère dans le sein de vos miséricordes, et vous me tirerés de vostre main paternelle a la jouissance de votre héritage. Je suis chetive, et vile, et abjecte; mais vous m' aymer es en ce jour, parce que fay espéré en vous, et ay désiré d'esté vostre,
4° Excités en vous, le plus que vous pourrés, famour du paradis et de la vie céleste, et faites plusieurs considérations sur ce sujet, lesquelles vous treuverés suffisamment marquées au livre de V Introduction a la vie dévote, en la méditation de la gloire du Ciel, et au choix du Paradis: car a mesure que vous estimerés et aymerés la félicité éternelle, vous aurés moins d'appréhension de quitter la vie mortelle et périssable.
5° Ne lises point les livres ou les endroitz des livres esquelz il est parlé de la mort, du jugement et de l'enfer: car, grâces a Dieu, vous avés bien résolu de vivre chrestiennement, et n'avés point besoin d'y estre poussée par les motifs de la frayeur et de l'espouvantement.
6° Faites souvent des actes d'amour envers nostre Dame, les Saintz, et les Anges célestes ; apprivoisés-vous * Quàm bonus Israël Deus his, qui recto sunt corde ! Ps. LXXIII, 1.
avec eux, leur addressant souvent des paroles de louange et de dilection : car, ayant beaucoup d'accès avec les citoyens de la divine Jérusalem céleste, il vous faschera moins de quitter ceux de la terrestre, ou basse cité du monde.
7° Adorés souvent, loués et bénisses la très sainte mort de nostre Seigneur crucifié, et mettes toute vostre confiance en son mérite, par lequel vostre mort sera rendue heureuse; et dites souvent: 0 divine mort de mon doux Jésus, vous benirés la mienne, et elle sera bénite ;je vous benis^ et vous me bénirez, o mort plus aymable que la vie ! Ainsy S. Charles, en la maladie de laquelle il mourut, ht mettra a sa veuë l'image de la sépulture de nostre Seigneur, et celle de Torayson qu'il ht au mont des Olives, pour se consoler en cet article^ sur la mort et la passion de sou Rédempteur.
8° Faites quelquefois reflexion sur ce que vous estes hlle de l'Eglise catholique, et vous resjouissés de cela : car les enfans de cette mère qui désirent de vivre selon ses loix, meurent tous-jours bienheureux; et, comme dit la bienheureuse mère Terese, c'est une grande consolation a l'heure de la mort, d'estre hlle de la sainte Eglise.
9° Finisses toutes vos oraysons en conhance, comme disant : Seigneur, vous estes mon espérance; en vous fay jette ma confiance^. Dieu, qui espéra jamais en vous, lequel ait esté confondu-? f espère en vous, o Seigneur, et je ne seray point confondu éternellement^ , En vos oraysons jaculatoi-
* Miserere meî, Deus meus, miserere meî, quoniam in te confidit anima mea. Ps. LVI, 2.
2 Respicite, filii, nationes hominum, et scitote qiiia nullus speravitin Domino, et confusus est. Quis enim permansit in mandatis ejus, et derelictus est? aut quis invocavit eum, et despexit illum ? Eccli. II, 11 et
3 In te, Domine, speravi -, non confundar in aeternum. Ps. XXX et LVI, 2.
res, parmi la journée, et en la réception du très saint Sacrement, usés toujours de paroles d'amour et d'espérance envers nostre Seigneur, comme : Vous estes mon père, o Seigneur ! 0 Dieu, vous l'espoux de mon ame : vous estes te roy de mon amour, et le bien-aymé de mon ame ! 0 doux Jésus, vous estes mon cher maistre, mon secours, mo7i refuge !
10° Considérés souvent les personnes que vous aymés le plus, et desquelles il vous fascheroit d'estre séparée, comme des personnes avec lesquelles vous serés éternellement au Ciel ; par exemple, vostre mary, vostre petit Jean, Monsieur vostre père. 0 ce petit garçon, qui sera y Dieu aydant, un jour bienheureux en cette vie éternelle, en Laquelle il jouyra de ma félicité, et s'en resjouyra ; et je jouyrai de la sienne, et m'en resjouiray, sans jamais plus nous séparer I Ainsy du mary, ainsy du père et des autres . vous aurés d'autant plus de facilité, que tous vos plus chers servent Dieu et le craignent.
Et parce que vous estes un peu melancholique, voyés au livre de X Introduction a la vie dévote ce que je dis de la tristesse et des remèdes contre icelle.
Voyla, ma chère Dame, ce que pour le présent je vous puis dire sur ce sujet, que je vous dis avec un cœur- grandement affectionné au vostre, lequeljje conjure de m'aymer et recommander souvent a la miséricorde divine^ comme réciproquement je ne cesseray jamais de la supplier qu'elle vous bénisse.
Vives heureuse et joyeuse en la dilection céleste, et je suis vostre, etc.
LETTRE i
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Règle de vie, et considérations sur l'adoration du Seigneur.
Annecy, 26 avril 1617.
Je respons a vostre lettre du 14% ma très chère Fille: 1° Dites a cette chère B. Marie qui m'ayme tant, et que j'ayme encore plus, qu'elle parle librement de Dieu par tout où elle pensera que cela soit utile, renonçant de bon cœur a tout ce que ceux qui l'escoutent peuvent penser ou dire d'elle; en un mot, je luy ay dit jadis qu'il ne faut rien faire ni rien dire pour en estre loué, et ce n'est pas estre hypocrite, de ne faire pas si bien que l'on parle, car
* L'autographe en appartient au monastère de la Visitation de Ghambéry. C'est la 216^ soi-disant inédite de M. Biaise, et tout à la fois la 313^ de sa grande collection, en même temps que la 278 (^ai 25e) du livre II des anciennes éditions, où elle porte pour suscription : A une Religieuse. Une note manuscrite de l'exemplaire de 1626, venu de la bibliothèque de l'ancien couvent de Sainte-Claire de Reims, et possédé présentement par le monastère de la Visitation de la même ville, porte que cette religieuse étoit la bienheureuse mère de Chantai, et tout porte en effet à croire que c'est à Sainte Jeanne-Françoise de Chantai que cette lettre avoit été adressée. C'est aussi le sentiment qu'avoit suivi M. Biaise dans sa grande collection, en donnant cette lettre sous la date de décembre 1614; et nous ne savons pourquoi, en la reproduisant parmi les inédites, comme s'il ne l'avoit pas d'avance rééditée lui- même, comme si elle ne se trouvoit pas déjà éditéedepuis plus de deux siècles, il lui donne pour adresse : A madame la Présidente de Mions. Cette erreur, si c'en est une, ne viendroit-elle pas de ce que cette lettre auroit appartenu quelque temps à cette dame, avant de devenir la propriété de la Visitation de Chambéry ?
2 Au lieu de lettre du 14, toutes les éditions antérieures aux lettres inédites de M. Biaise portent lettre quatorzième, ce qui est une erreur visible : car il est inouï que les lettres que recevoit saint François de Sales fussentainsinumérotéespar ses correspondantes et surtoutpar lui-même. XI. 2
Seigneur Dieu a quoy en serions-nous? Il faudroit donq que je me teusse de peur d'estre hypocrite, puisque si je parlois de la perfection, il s'ensuivroit que je penserois estre parfait. Non certes, ma très chère Fille, je ne pense pas estre parfait, parlant de la perfection ; non plus que je ne pense estre Italien, parlant italien. Mais je pense sçavoir le langage de la perfection, l'ayant appris de ceux avec qui j'ay conversé, qui le parloyent. 2^ Dites-luy qu'elle poudre ses cheveux, puisque^son intention est droite, car les cogitations qui viennent sur cela ne sont nullement considérables : il ne faut pas entortiller vostre esprit parmi ces toiles d'araignées. Les cheveux de l'esprit de cette fille sont encor plus desliés que ceux de sa teste, et c'est pourquoy elle s'en embarrasse : il ne faut pas estre si pointilleuse, ni s'amusera tant de répliques,, ausquelles nostre Seigneur n'a point d'esgard. Dites-luy donq qu'elle marche a la bonne foy, par le milieu des belles vertus de la simplicité et humilité : et non par les extrémités de tant de subtilités de discours et de considérations. Qu'elle poudre hardiment sa teste, car les faysans gentilz poudrent bien leurs pennages^ de peur que les poux ne s'y engendrent. 3° Qu'elle ne perde pas le sermon, ou quelque bonne oeuvre^ faute de dire Hastés-vous\ mais qu'elle le dise doucement et tranquillement. Si elle est a table, et (que) le Saint-Sacrement passe, qu'elle l'accompaigne en esprit s'il y a d'autres gens a table avec elle. S'il n'y a personne, qu'elle l'accompaigne, si sans s'empresser elle peut y estre assés tost, et puis qu'elle retourne doucement prendre sa réfection ; car N. S. ne vouloit pas mesme que Marthe le servist avec empressement. 4° Je luy ay dit qu'elle pouvoit parler fortement et résolument es occasions oii il est requis pour retenir en devoir la personne qu'elle sçait, mays que la force estoit plus forte quand ell' estoit tranquille, et qu'on la faysoit naistre de la rayson sans meslange de
passion. 5" La société des Douze ne sçauroit estre mauvaise, car l'exercice duquel elle se sert est bon, mays il faut que cette B. M., qui ne veut point de peiit-estre, souffre celuy-ci, que peut-estre cette société est véritable, car n'estant nullement tesmoignée par aucun preslat, ni aucune personne digne de foy, nous ne sçaurions estre asseurés qu'elle ayt esté instituée, le livret qui le dit n'alléguant ni autheur ni tesmoins qui en asseure : ce qui ne peut nuire et peut profiter, est néanmoins bon. 6° Qu'elle marche en orayson ou par pointz, comme nous avions dit, ou selon son accoustumée, il importe peu. Ains nous nous souvenons bien que nous luy dismes que seulement elle preparast les points et s'essayast, au commencement de l'orayson, de les savourer, et si elle les savoure, c'est signe que Dieu veut qu'elle suive cette méthode au moins alhors; que si néanmoins la douce présence accoustumée l'occupoit par après, elle s'y laissast aller, et aux colloques aussy qu'elle fait par Dieu mesme, qui sont bons en la sorte qu'elle me les représente en vostre lettre ; mays pourtant il faut aussy quelque fois parler a ce grand tout, comme voulant que nostre rien face quelque chose. Or, puis que vous lises nos livres, je n'adjouteray rien, sinon que vous ailliés simplement, rondement, franchement et avec la naïfveté des enfans, tantost entre les bras du Père Céleste, tantost tenu par sa main. Quant a Madame de**% s'il y a apparence qu'on puisse ériger une mayson par delà, il la faut faire venir icy, car il y aura plus de facilité de la renvoyer. Si moins, je persévère qu'elle suive sa première visée ; mais au premier cas je vous laisseray mesnager l'affaire pour Lyon, non pas envers ma seur Favre qui sera tous-jours contente de ce que nous ferons, estant si grandement nostre fille, et seur comme elle est, mais ailleurs a Lyon ^ où vous sçavés. Or de cecy faites en
* Les anciennes éditions portent allons comme, au lieu de : à Lijon où.
la response a M. de Bogneron ' s'il vous plail en cas que je ne puisse pas luy escrire, car je suis très pressé certes, et par conséquent je ne sçaurois escrire a M. de Saint-André pour ce coup. Si vous luy faites voir la copie de ce que j'escrivois a M. de Viellieu*, cela suffiroit pour un tems. Je suis bien ayse que mes livres ont treuvé de Tacces en vostre esprit, qui estoitsi brave que de croire qu'il sesuffisoit a soy mesme. Mays ce sont les livres du père et du cœur du quel vous estes la chère fille, puisqu'ainsy il a pieu a Dieu, auquel soit a jamais honneur et gloire.
N. B. Ce gui suit^ se trouve rayé dans l autographe:
Je n'escris donq a personne qu'a vous, mays je désire bien pourtant que par vostre entremise je puisse saluer madame de Saint-André et madame de Virieu que vous chérisses si ardamment. Et puis madame Odeyer qui m'a bien escrit une lettre fort dévote, dont je suis bien consolé, car je luy souhaitte beaucoup de bonheur spirituel. Et madame de Bogneron, et puis enfin la bonne mère; et nostre bon M. d'Orne, que mon ame honore et ayme parfaitement. J'envoyeray les règles de la Visitation au premier jour, je les avois fait des-ja transcrire, mays il les faut renvoyer a Thurin où l'on pense a l'érection d'une mayson puissamment. Le Président qui a tué sa femme estoit un bon homme, mays colère. L'abbé qui a esté blessé n'estoit pas prestre, ni ordonné es ordres sacrés, mays possedoit le bénéfice de son abbaye, pour estre de grande mayson : on dispute qui avoit le tort. Helas ! je les regrette tous, car
qui est la vraie leçon. — ^ Au lieu de Bogneron, les autres éditions portent Boqueron.
2 Les anciennes éditions portent j'escrivois à madame de Viellieu. Les plus récentes portent Vissilieu au lieu de Viellieu.
3 Ce post-scriptum et les quelques corrections que nous avons signalées, sont tout ce qu^il y a de véritablement inédit dans cette publication de M. Biaise.
je pense qu'ilz Tavoient tous. 0 ! que les enfans du monde «ont sages! ce dit-on. 0! qu'ils sont folz, ce dit Dieu; bienheureux sont les enfans de Dieu, car ilz s'ayment, et sont aymés de luy.
LETTRE