A MADAME DE CORNILLON, SA SCEUR
Le Saint la console sur la mort de M. le baron de Thorenc, leur frère.
Après le 27 mai 1617.
0 Dieul ma pauvre très chère seur, que j'ay de peyne pour le desplaysir que vostre cœur souffrira sur le trespas
* Tiré de V Année sainte delà Visitation, tome I, page 406
2 La même à qui a été adressée la lettre précédente.
3 C'est la 394e de la collection-Biaise, et la 68e (^al. 66e) du livre Vdes anciennes éditions.
de ce pauvre frère, qui nous estoit a tous si cher ! Mais il n'y a remède : il faut arrester nos volontés en celle de Dieu, qui, a bien considérer toutes choses, a grandement favorisé ce pauvre défunt, de l'avoir osté d'un siècle et d'une vocation où il y a tant de danger de se damner.
Pour moy, ma chère Fille, j'ay pleuré plus d'une fois en cette occasion, carj'aymois tendrement ce frère, et n'ay sceu m'empescher d'avoir les ressentimens de douleur que la nature m'a causés ; mais pourtant je suis maintenant tout résolu et consolé, ayant sceu combien il est trespassé dévotement entre les bras de!nos Pères Barnabites,denostre chevalier *^ après avoir fait sa confession générale, s'estre reconcilié troys fois, avoir receu la Communion et l'extrême onction fort pieusement.
Que luy peut-on désirer de mieux selon Famé ? Et selon le cors, il a esté assisté en sorte que rien ne luy a manqué.
Monseigneur le Prince Cardinal et Madame la Princesse^ l'envoyèrent visiter, et les Dames de la Cour luy envoyèrent des presens pour sa bouche : et en fin Monseigneur le Prince Cardinal, après son trespas, envoya douze flambeaux avec les armoiries de son Altesse^ pour honnorer son ensevelissement.
Dieu donq soit a jamais bénit, pour le soin qu'il a eu de recueillir cette ame entre ses eslus : car en somme, que devons-nous prétendre autre chose?
Il ne se peut dire combien la pauvre petite vefve a tesmoigné de vertu en cette occasion. Nous la garderons encor icy% quelques jours, jusquesa ce qu'elle soit bien rassise. Jamais homme ne fut plus généralement regretté
* Janus de Sales, frère du saint évêque, chevalier de Malle, gentilhomme ordinaire de la chambre de son altesse royale de Savoie, son lieutenant au château de Nice, etc.
^ Ce sont les deux enfants de son altesse le duc de Savoie.
3 Au monastère de la Visitation, d'où S. François écrivoit cette lettre sans date.
que celuy-ci. Or sus, ma très chère Fille, consolons nos cœurs le mieux que nous sçaurons, et tenons pour bon tout ce qu'il a pieu a Dieu de faire; car aussi tout ce qu'il a fait est très bon.
Je rens cette lettre commune a mon très chère frère*, et a vous, dans l'espérance de vous voirbientost. Dieu bénisse a jamais vostre cœur, ma très chère seur, ma Fille, et je suis sans fm très parfaitement tout vostre, et vostre plus humble frère et serviteur, etc.
LETTRE '
A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
Le Saint la console sur la mort de son père.
29 mai 1617.
Ma très chère Fille,
Hier nostre mère me fit voir vostre dernière lettre, et la
nouvelle du trespas de Monsieur vostre père. Ne doutés
point que je ne prie pourluy, car c'estoit le père de ma très
chère fille, qui m'est, je vous asseure, infiniment chère,
et aux desplaysirs et playsirs de laquelle mon cœur
participe très affectionnément. Mais icy,horsle sentiment
naturel^ il y a occasion de sainte consolation, puisque ce
bon gentil-homme s'en est allé en une bonne vieillesse, et,
ce qui importe, en une bonne disposition spirituelle. Donq,
ma très chère Fille, demeurés consolée, et nous rendes la
pareille par vos prières pour mon pauvre cher frère de
Thorenc, lequel estant allé en Piedmont avec un régiment
* M. de Cornillon, beau -frère du Saint.
2 C'est la 395e de la collection-Biaise, et la 85» {al. 82») du livre V des anciennes éditions.
de mille hommes, y fut enseveli mardy \ passé, comme on vient de m'escrire, et comme je m'attendois, il y a trois jours, sachant la qualité de la maladie. Or, pensés, ma très chère Fille, où cette affliction me touche, et voyés si la mienne n'est pas surchargée de celle de sa pauvre petite Set de nostre mère S à qui il faut que ce mattin j'aille ester le peu d'espérance qui leur estoit restée après les premières nouvelles de cet accident, sur lesquelles nous avons mille et mille fois adoré le décret de la providence divine, et avons jette nos cœurs entre les mains de Dieu avec esprit et soumission, répétant : Ouy, Seigneur ; car ainsy il a esté aggreahle devant vous \ Et nous n'avons aussi a dire autre chose en tout ce que Dieu fait, sinon, Amen.
Ce pauvre garçon est mort le premier jour de son arrivée en ce p aïs-là, d'une fièvre pestilentielle^ dans le sein de l'Eglise, muny des Sacrements receus avec de grans sentimens de religion, sousla direction du bon Père dom Juste^ Helas ! qu'il est heureux, ce me semble ! Mais il est pourtant impossible que je ne pleure sur luy. Vous ne sçauriés croire combien il estoit accomply, combien il s'estoit rendu aymable a chacun, combien il s'estoit signalé aux yeux du prince, en l'occasion de l'année passée : et sur cela le voyla emporté. Mais Dieu est bon, et fait toutes choses en sa bonté. A luy soit honneur, gloire et bénédiction.
Le pauvre Chevalier \ est encore la, qui aura esté spectateur de ce triste trespas, et peut estre en sera-il le sectateur.
* Le mardi après le dimanche de la Trinité, 23 mai cette année-là.
2 Son épouse, madame la baronne de Thorenc, âgée seulement de dixneuf ans.
^ Madame de Chantai, mère de la jeune veuve.
* Ita, pater, quoniam sic fuit placitum ante te. Matt., XII, 26.
* Barnabite qui a été depuis évêque de Genève, et deuxième successeur du Saint, dont il étoit parent.
^ Janus de Sales.
Dieu soit bénit en la vie et en la mort des siens. AmeUm
Vostre tres-alTectionné serviteur,
François, Ev. de Genève.
Cette lettre, ma très chère Fille, a esté escritte a troys reprises, et je la ferme ce jourd'huy 29 may, 1617.
LETTRE
A M. AIMÉ DE CHIVnON, BARON DE VILLETTE, SON ONCLE
Il répond aux compliments de condoléance que celui-ci lui avoit faits au sujet de la mort de M. de ïhorenc, son frère.
30 mai 1617.
Monsieur mon Oncle,
Helas ! il n'est que trop vray que vous avés perdu un très humble nepveu et fidèle serviteur, et moy mon très -cher frère, que j'aymois incroyablement pour plusieurs bonnes raysons, outre celle du sang. C'est quasi un songe de gens qui veillent, de sçavoir ce pauvre garçon mort aussitost qu'arrivé en ce païs-la, et sans avoir eu le loysir d'avoir veu le Prince, auquel il alloit consacrer sa vie et son courage.
Or^ après toutes les idées que le desplaysir me donne, je conclus que Dieu l'ayant voulu, c'a esté le mieux. Que «on nom soit bénit, et les decretz de sa volonté adorés es «iecles des siècles. Amen.
Certes, je crois bien que M. de Giez, mon cousin, M. le baron de Bonvilaret, et mon neveu du Vuaz ^, auront res-
* C'est la 396» de la collection-Biaise, et la 66e (a/. 64e) du livre V des anciennes éditions.
« C'est le fils de M. Louis de Sales, et le frère d'Auguste de Sales, qui
DE S. FRANÇOIS DE SALES 2ft
senti grandement cette perte, comme sachant que ce pauvre trespassé les cherissoit et honnoroit très particulièrement, selon que la nature et plusieurs considérations l'y obligeoient : mais s'il leur manque, ce n'est pas par son eslection, ni par sa faute. Dieu par sa bonté les veuille protéger et conduire parmi les hasards où cette guerre les porte.
Ma pauvre chère seur \ tesmoigne entre ses pleurs êtregretz la plus aymable, constante et religieuse pieté qu'il est possible de dire : en quoy elle nous contente extrêmement, pour le désir que nous avons qu'elle conserve l'enfant que nous croyons par bonnes conjectures avoir esté laissé en ses flancs par le défunt, comme pour quelque sorte d'allégement a ses frères.
Que vous diray-je plus, Monsieur mon cher Oncle ? Ce pauvre garçon decedé s'estoit destiné a la vie militaire, et pouvoit mourir de cent façons plus lamentables que celle de laquelle il est mort. Bénit soit Dieu qui l'a ravy devant les duelz, les mutineries, les desespoirs, et en somme devant ces innombrables occasions d'offenser Dieu, que cette espèce de vocation donne en ce misérable eage.
Et pour tout, je ne puis dire autre chose, sinon, //«, pater, quoniam sic fuit placitum ante te ^ : j'acquiesce et dis Amen, non seulement sur les paroles, mais aussi sur les œuvres de Dieu ; le suppliant qu'il vous conserve, et demeurant pour jamais, Monsieur^ vostre très humble nepveu et iidele serviteur, etc.
fut depuis évêque de Genève, et troisième successeur du Saint, et à qui nous devons une vie de son oncle.
^ Madame la baronne de Thorenc, née Marie-Aimée de Chantai.
' Oui, mon père, je le veux^ puisque c'est votre volonté. Matt., XI,
LETTRE i
▲ UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
ïl faut servir et aimer Dieu parfaitement, sans s'étonner des difficultés.
30 juin 1617.
Vous pouvés penser, ma très chère Fille, ma Seur, et je croy que vostre cœur vous le dit assés, que j'ay une extrême consolation dans le mien, quand vous m'escrivés de vos nouvelles ; car puis qu'il a pieu a Dieu, je suis le cher frère et le père tout ensemble, mais le plus affectionné et sincère que vous sceussiés imaginer.
Or, faites bien, ma chère ame, vos petitz efforts doux, paysibles et amiables, pour servir cette souveraine bonté, qui vous y a tant obligée par les attraitz et bienfaitz dont elle vous a favorisée jusques a présent : et ne vous estonnés point des difficultés ; car, ma très chère Fille, que peut-on avoir de pretieux sans un peu de soin et de peyne? 11 faut seulement tenir ferme a prétendre a la perfection du saint amour, affin que l'amour soit parfait; l'amour qui cherche moins que la perfection, ne pouvant qu'estre imparfait.
Je vous escriray souvent ; car vous sçavés le rang que vous tenés dans mon esprit, le tout joignant nostre mère % a laquelle je vous prie de me recommander : car bien que je luy escrive, si est-ce qu'il faut un peu employer vostre
1 C'est la 397e de la collection-Biaise, et la 87e [al. 73^) du titre IV des * Madame de Chantai.
entremise pour la recréer et resjouir ; d'autant qu'elle prend playsir a sçavoir que vous estes très parfaitement ma très chère Fille, et que vous me chérisses en cette qualité-la. Dieu soit au milieu de vostre cœur^ et de celuy de nostre chère seur, qui est, certes, ma fille de tout mon cœur, au moins je le croy et le veux tous-jours croire pour mon contentement.
LETTRE
A UNE DAME
Avantage qu'il y a d'être tout à Dieu. Exhortation à la joie spirituelle.
Annecy, 7 août 1617.
Quel bonheur, Madame, d'estre toute a Dieu ! car il ayme les siens, il les protège, il les conduit^ il les met au port de la désirable éternité. Demeurés donq ainsy, et ne permettes jamais a vostre ame qu'elle s'attriste, ni vive en amertume d'esprit, ou en scrupule ; puisque celuy qui l'a aymée, et qui est mort pour la faire vivre, est si bon, si doux, si aymable.
Il a voulu, ce grand Dieu, que vous fussiés sienne, etvous l'a fait vouloir, et vous l'avés voulu ; et il vous a fait prendre tous les vrays moyens pour le devenir. Vous Testes donq sans doute, ma très chère Fille, dont je me resjouys infiniment, et en bénis sa miséricorde^ comme estant en elle sans fin. Madame, vostre plus humble et très affectionné serviteur, etc.
* C'est la 399e de la collection-Biaise, et la 59e (a/. 52«) du titre IV des anciennes éditions.
LETTRE
A UWB SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Exhortation à la pureté d'intention et à une courageuse humilité.
Avant le 30 août 1617.
Ma très chère Fille,
Ce m'a esté une grande satisfaction de vous sçavoir auprès de ma seur N., où vous estes cooperatrice en Testablissement de cette nouvelle mayson. Tenés vostre courage humblement eslevé en Dieu, ma très chère Fille : servés-le fidèlement, faites toutes vos œuvres pour son bon playsir : car a cela estes vous appellée. Donnés, le plus que vous pourrés, l'esprit d'une très humble, mais courageuse simplicité, et de l'amour de la Croix a ces âmes que vous nourrisses, affm qu'elles soyent aggreables aceluy qui desire les rendre ses espouses. Dieu soit au milieu de vostre ame, ma très chère Fille, et je suis en luy vostre très humble frère et serviteur, etc.
* C'est la 400« de la collection-Biaise, et la 115e (al. 85e) du livre IV des anciennes éditions.
LETTRE
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Exhortation à se rendre conforme à la volonté de Dieu.
Annecy, 30 août 1617.
Que faites-vous, ma très chère Fille ? car voyla le mot que vous voulés. Mon cœurpense souvent au vostre : et si, vous demande si vous estes tous-jours au pied de la Croix, où je vouslaissay^ c'est a dire, tous-jours attachée a la très sainte volonté de Dieu, pour ne fourvoyer ni a droite ni a gauche (ni aux contentemens ni aux afflictions, ni entre les amys ni entre les ennemys)du chemin de ses ordonnances. Je le croy, certes, ma très chère Fille : hé 1 je vous en conjure. Ces jours s'escoulent, l'éternité s'approche : passons si droit, qu'elle nous soit heureuse. Ce sont les souhaitz que jefay sur vous, ma très chère Fille, a qui je suis fort affectionnément vostre, etc.
* C'est la 401e de la collection -Biaise, et la 116e du livre IV des anciennes éditions.