XI
si sa Sainteté en faysoit la concession, il y auroit une très probable apparence que son désir est la volonté de Dieu, attendu que la chose estant de soy-mesme difficile, elle ne pourroit reùscir sans un spécial concours de la faveur divine ; que si au contraire sa Sainteté l'esconduisoit, il n'y auroit plus aucune occasion de faire autre chose que de s'humilier et abbaisser son cœur.
Voyla, mon Révérend Père, jusques où j'ay passé. Je voyois bien que cette prétention estoit extraordinaire, mais je voyois aussi un cœur extraordinaire. Je voyois bien l'inclination de ce cœur-la a commander ; mais je voyois que c'estoit pour vaincre cette inclination qu'elle vouloit se lier a l'obéissance. Je voyois bien que c'estoit une fille^ mais je voyois qu'elle avoit esté plus que fille a commander et gouverner, et qu'elle le pouvoit bien estre a bien obeyr.
Pour l'interest de la Visitation, certes, mon Révérend Père, je proteste devant Dieu et devant vostre révérence que je n'y pensay nullement ; ou si j'y pensay, ce fut si peu que je n'en ay nulle mémoire. Je confesse bien que j'ay une particulière dilection pour l'institut de la Visitation ; mais Madame de Chantai, vostre chère fille et la mienne, vous dira que pour cela je ne voudrois pas avoir fourvoyé la plus excellente créature du monde, et la plus accréditée, de sa juste vocation, encore qu'elle deust devenir sainte canonisée en la Visitation. Je me resjouys quand Dieu y tire de bons sujetz ; mais je n'employeray jamais ni pai^ole, ni artifice, pour saint qu'il fut^ pour en attirer aucune, sinon quelques foibles prières devant Dieu. L'inconstance des filles est a craindre ; mais on ne peut pas deviner,, et la constance en celle-cy est esgalement, ains avantageusement, a bien espérer.
Mon Dieu ! mon Père, que nostre ancienne amitié me fait extraordinairement apprivoiser et espancher mon ame avec la vostre ! C'est trop, je me laisse aller a l'advis d'au-
truy, je Di'en remettray aussi volontier a l'advis de ceux qui prendront la peyne d'examiner cett'affaire, mais sur tout au vostre, lequel donqj'attendray très affectionnément, et recevray très chèrement, estant a jamais, mon Révérend Père, vostre très humble, etc.
LETTRE '