DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CÏÏANTAL A S. FRANÇOIS DE SALES
Elle s'intéresse auprès du Saint pour le dessein qu'avoit la mère Angélique Arnauld de passer dans Tordre de Sainte-Marie, et lui envoie des lettres de sa part, etc.
Vers le 11 novembre 1612.
Mon très cher Seigneur et unique Père, Que faites vous, et que fait-on en nostre pauvre petit pays ? J'advoiie que j'en suisbienenpeyne,etquelquesfois il m'en prend d'estranges esmotions. Nostre bon Dieu vous conserve, et réduise ses ennemys sous l'obeyssance de sa divine volonté !
Voila des lettres de cette chère Fille de Port-Royal ^ : véritablement elle est digne de compassion ; car ses désirs croissent parmi les contradictions si entièrement, qu'il ne se peut dire. En fin qu'on luy die ce qu'on voudra, et que l'on face tel jugement qu'il playra, cela ne sera que de l'huylejettée surle feu de son ardent désir; et s'il la faut faire départir de cette prétention, il n'y a que vous seul qui le puissiés faire ; car (comme elle m'escrit encor) a vostre seule parole elle quittera tout avec une entierepaix; mais tout le monde ensemble ne sçauroit faire cela.
Elle me dit encor que, pour je ne sçay quoy au delà de tout ce qu'elle peutpenser, elle sent que Dieu l'appelle a la
1 Tirée des lettres de madame de Chantai, liv. 1, litt. 2. C'est la 595^ de Biaise.
2 II s'agit de la mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, qui songeait à cette époque à quitter la règle de saint Benoît pour entrer dans l'ordre de la Visitation.
Visitation. J'ay ce mesme sentiment ; mais, pour Dieu, mon vray Père, dites moy franchement si c'est le vostre : car pourveu que vous nous parliésbien clair, commeayant seul l'authoritéde le faire, puisquesans reserve elle s'est remise a vous, j'espère que l'on amènera tous les autres, la. Dites moy seulement si vous pensés que ce soit la volonté de Dieu qu'elle sorte de la; car, pour les difficultés, je n'enfaispoint d'estat. L'on asseure,et Monseigneur de Nantes me disoit encor hier, que ses vœux sont nuls; elle peut donc en sortir en conscience. Il ne restea sçavoir sinon s'ilsera plus utile a la gloire de Dieu qu'elle demeure la, contre tous ses sentimens et attraits intérieurs, et la croyance ferme qu'elle a de la nécessité du secours de l'obeyssance (quiest ce que je treuve de plus important pour elle, et de plus considérable), ou qu'elle vienne icy, où il y a mille apparences de profit particulier pourelle. Je ne me sçaurois tenir d'adjouster que Dieu luy ayant donné si fort fespritdecet Institut, je croy que c'est pour en tirer sa gloire au service de tout l'Institut mesme. Il a fallu contenter mon cœur a vous dire tout mon sentiment encor cette fois; et je vous supplie, mon vray Père, que, le plus tost qu'il vous sera possible, l'on aye de vos nouvelles la dessus.
Le très bon Monseigneur de Nantes ayme cet Institut parfaitement ; mais de vous je n'oserois escrirece qu'il en dit : c'est sa douceur et ses délices que de parler de vous e^ de vous considérer : mais il le fait avec admiration. Il me tesmoigna undesplaysir de s'en aller s'en vousavoirveu, et de n'avoir profité du tems quand vous estiés icy la dernière fois, mais en tout cela il n'y a que de sa faute et manquement de se déterminer: c'est une ame sainte et innocente.
Cette ville est tous-jours grandementaffligéeparles continuelles pertes qui arriventtouslesjoursdes meilleurs, des plus braves et des plus gens de bien qu'elle eust, et de toute condition. On ne voit que deuil. Lescraintesqu'onnebrusle
la ville continuent aussi; mais pour cela Messieurs de la
ville mettent le meilleurordre qu'ils peuvent, et l'on fait
garde generaleet continuelle en tous les quartiers; etpour cela l'on fait force prières par tout ; et j'espère que Dieu destournera ce malheur.
Je vous escris si empressement, que je n'ay pas le loysir de penser a ce que j'avois a vous dire : il me vient seulement en mémoire de vous demander si vous entendes que l'on se serve de cueillers d'argent a la Communauté, ou si c'est seulement pour les malades; carje lecomprens ainsi, que ce n'est que pour l'Infirmerie.
Mon unique Père, Dieu comble vostre chère ame et la mienne de son très saint amour I Hé! mon Dieu! qu'il y a
long-temsquevousnem'enavésriendit,decettechereame! Je m'en vay la sepmayne prochaine revoir celle ' que vous avés icy. Nostre Seigneur en aye pitié, et me donne lumière et force pour le servir plus fidèlement et utilement! Je salue très humblement Monseigneur de Calcédoines nos bonnes amies que vous connoissés par tout, et nospauvres Seurs. Mon trescher Seigneur, vous scavésqué je suis vous-mesme, par la grâce de Dieu, qui soit éternellement beny. Amen.
» Elle parle de sa propre âme et d'une retraite.
= Frère de M. l'évêquede Genève, et son coadjuteur.
LETTRE '
AU PÈRE ETIENNE BINET, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE DE SAINT-LOUIS DE PARIS
Il lui raconte que madame Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, voulant se retirer de son ordre pour passer dans celui de la Visitation le soUicitoit avec empressement. Mais, bien loin d'y consentir, il la renvoie au pape.
Annecy, 11 novembre 1621.
Mon Révérend Père,
Avec mille actions de grâces de la peyne qu'avés prise a m'escrireje vous diraypour response qu'estant a Paris je ne voulus jamais acquiescer au désir que Madame de Port- Royal m'a tesmoigné de se retirer de l'Ordre auquel elle avoit si utilement vescu jusques a l'heure, et véritablement je n'apportay en ce pays non pas mesme une cogitation de cela, mais coup sur coup je receu par lettres force bonnes remonstrances, par lesquelles elle m'excitoit a trouver bonnes ses pensées, et approuver ses souhaitz.
Je gauchis tant que je peus, et ne me tesmoignay pas seulement froid, mais tout a fait contraire a ses dispositions, jusques a ce qu'après dix-huit moys, une personne de grande considération m'escrivit% en sorte quejejugeay convenable de ne point faire le juge souverain en cette occasion, ains de laisser la décision finale a l'événement. Je m'abstins donq de la conseiller, et luy escrivis que puisque son cœur ne treuvoit pas de repos en tout ce que je luy avois dit^ elle pourroit faire faire la sollicitation de ce qu'elle desiroit ; que
^ C'est la 596« de Biaise, et la 102« du livre IV des anciennes éditions. 2 II y a apparence que c'est madame de Chantai.