CLXXVIII
A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
Le Saint se plaint de la tendresse désordonnée des naères. Il faut avoir une parfaite confiance en Dieu pour le temporel. Sentiment du Saint sur les grands et les petits esprits, sur ceux qui sont propres à la religion, sur les vertus et les vices naturels.
13 décembre 1621.
Je compatis infiniment a cette bonne Dame. Elle n'est que de trop bon naturel, ou du moins son bon naturel n'est pas assés dompté par le surnaturel en elle. Helas! ces pauvres mères temporelles ne regardent pas assés leurs enfans comme ouvrages de Dieu ; en les regardant trop comme
1 C'est la 590e de la collection-Biaise, et la47e [al. 42e) du livre Vides anciennes éditions.
-enfans de leur ventre, elles ne les considèrent pas assés •€omme enfans de la Providence éternelle^ et des aines destinées a Feternité : et les considèrent trop comme enfans de la production temporelle, et propres au service de la republique temporelle. Or bien, si je puis, je luy escriray maintenant, si j'en ay tant soit peu de loysir.
Puisque vous voyla montée en vostre nouvelle mayson» j'ay confiance en Dieu que vous dittes: Ah ! mon ame, vole ^u mont comme un passereau ^ Mais vous regardés trop vos pensées. Que vous importe-il si vostre cœur reçoit des atteintes des appréhensions anciennes du temporel ?Mocquésvousde ces appréhensions, et demeurés ferme sur la parole de nostre Maistre : Cherchée premièrement le règne de Dieu et sa justice, et toutes les choses nécessaires a cette chetive vie vous seront acljoustées ^ C'est la le port de nos asseurances; et ne permettes point de réplique ni de mais sur cela.
Qu'appellés-vous grand esprit, ma très chère Fille, et petit esprit? Il n'y a point de grand esprit quecelnydeDieu, qui est si bon qu'il habite volontier en nos petitz espritz ; il ayme les espritz des petitz enfans, et en dispose a son gré mieux que de vieux espritz.
Si la fille du Procureur dont vous m'escrivés est douce, maniable, innocente et pure, ainsy que vous le dites, mon Dieu ? gardés-vous bien de la renvoyer : car, sur qui habite l'esprit du Seigneur, sinon sur les pauvres et innocens qui -liyment et craignent sa parole^? Icy nous avons des filles du voyle noir associés qui font très bien: mais qu'importeil que celle-cy soit associée, jusques a ce qu'elle soit capa-
* In Domino confido, quomodo dicitis animas meae : Transmigra in montem sicut passer. Ps. X, 1.
2 Quaerite primum regnum Dei, et justitiam ejus, et haec omnia adjicientur vobis. Matth., VI, 33.
' Ad quem autem respiciam, nisi ad pauperculum et contritum^spiritu, et trementem sermones meos ? Is., LXVI, 2.
bledu chœur? C'estpour de telles filles que ce rangdeSeurs a esté mis es Constitutions.
0 quand les filles ont le cœur bon et le désir bon, CDcor qu'elles n'ayent pas ces grandes ardeurs de resolutions, i} n'importe : les ardeurs viennent quelquefois de la condition naturelle des espritz, comme quelquefois aussi les indifférences; et Dieu sçait bien enter sa grâce sur l'un et sur l'autre dans les vergers des Religions.
Mais pour toutes telles occurrences, vous avés Moyse et les Prophètes Won^ avés vostre très bon père spirituel. Ouyés-le, escoutés-le,etle salués chèrement de ma part. Vives, ma très chère Fille, de cette vie divine toute remise es mains de nostre Seigneur. Je suis de plus en plus très entièrement tout vostre.
Le Saint la console sur sa stérililé, en lui disant qu'en cet état on n'est pas naoins agréabJe à Dieu que dans celui de la fécondité.
13 décembre 1621.
L'une et l'autre pensée est bonne, ma très chère Fille : puisque vous avés tout donné a Dieu, vous ne devés rien chercher en vous que luy, qui est sans doute luy-mesme le contre-eschange du mauvais petit tout que vous luy avés donné. 0 comme cela aggrandira vostre courage, et vous fera marcher confidemment et simplement ? et c'est bien fait
1 Luc. XVI, 29. —2 C'est la 600^ de la collection-BJaise, et la lU [aliàs ^0«) du livre V des anciennes éditions.
dépenser toutesfois que vostre stérilité vient de vostre défaut, sans néanmoins vous amuser a reciiercher quel est ce défaut; car cela vous fera marcher en humilité. Pensésvous, ma très chère Fille, que Sara, Rebecca, Rachel, Anne mère de Samuel, sainte Anne mère de nostre Dame, et sainte Elizabeth, furent moins aggreables a Dieu quand elles estoyent stériles que quand elles furent fertilisées ? Il faut aller fidèlement au chemin de nostre Seigneur, et demeurer en paix autant en Thyver de la stérilité qu'en l'automne de la fertilité.
Nos Seurs sont consolées sur l'espérance de la paix : elles le doivent estre encor plus en la parole de TEspoux céleste, qui conserve les siens comme la prunelle de ses yeux. S. Hierosme dit a une fille de ses dévotes : Celuy n'a besoin de planche, qui marche dessus la terre: celuy n'a besoin de toit, qui est couvert du ciel. Dieu,, qui fait des maysons aux escargots et aux tortues, qui ne pensent point en luy et ne chantent point ses louanges, laissera-il ses servantes assemblées pour ses louanges, sans Monastère ? Ma fîlle^ je suis de plus en plus tout a fait vostre très humble serviteur, etc.
LETTRE