‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 65 sur 106 · DE SAINTE-JEANNE FRANÇOISE DE CHANTAL A S. FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

DE SAINTE-JEANNE FRANÇOISE DE CHANTAL A S. FRANÇOIS DE SALES

Elle annonce au Saint l'établissement de sa communauté à la rue Saint- Antoine de Paris, et les difficultés qu'elle avoit essuyées pour cela : lui parle des motifs de son retour, et du désir de lui faire la revue de son âme, dans la crainte de n'en avoir pas le temps.

Au commencement de 1622.

Seigneur Dieu ! mon unique Père, qu'il y a long-tems que je n'ay receu de vos nouvelles^ ! Est-ce pour me mortifier? 0! mais, je me contente de tout ce qui vous plait, car vous estes mon vray et très cher père.

En fm nous voicy en nostre nouveau mesnage% avec un applaudissement et contentement de tout le quartier, grâces a Dieu : mais croyés que ce changement de lieu n'a pas esté sans d'extrêmes difficultés de la part que nous n'en attendions nullement. Trois ou quatre heures avant que partir, nous ne sçavions où nous en estions, quoyque nostre Seigneur me donnoit tous-jours confiance que tout s'appaiseroit, comme il arriva par sa grâce ; car toutes ces passions n'avoient point de fondement. Messieursles grands vicaires ne nous connoissaient point, et fallut monstrer nostre establissement, et le pouvoir de Monsieur de saint Jacques \

^ Tirée des lettres de madame de Chantai. C'est la 603« de Biaise. - Nous ne trouvons point de lettres du saint évéque à sainte Chantai depuis le 21 septembre 1621. ^

• Jusqu'alors les religieuses de la Visitation avoient été logées au faubourg Saint-Michel, paroisse Saint-Jacques-du-haut-pas, à Paris.

* Le curé de Saint-Jacques-du-haut-pas.

lequel , par bonne fortune, nous avions par escrit et en bonne forme ; car icy il faut faire ses affaires d'une autre façon qu'ailleurs. Véritablement je n'avois jamais trouvé un tel monde. Grâces a nostre Seigneur et a sa très sainte mère, nous voicyen paix avec tous ; nostre mayson payée ' accommodée, et nos affaires toutes heureusement faites.

Dans quinze jours j'espère de remettre le gouvernement a l'assistante % affin de la voir un peu cheminer. Certes (la gloire en soit a Dieu), cette maison va bien pour le spirituel et temporel ; elle est aymée grandement, et estimée. On parle un peu de nostre départ, maisl'esperance d'un prompt retouraccoise ce murmure. Toutesfois Madamela Marquise de N. dit que, si je pouvois demeurer l'hiver^ qu'il seroit encor mieux.

Quand je lui eus dit mes petites raysons, que je pensois qu'il estoit aucunement nécessaire pour le bien de l'Institut que je fusse quelque tems auprès de vous; que toutes nos maisons desiroient ardemment nostre retour, croyant en recevoir quelque utilité; qu'il y avoit quelque apparence de plus grand profit qu'icy, où demeuroit une Supérieure plus capable et vertueuse que moy; qu'il y avoit quelque fondation a faire ^ ; elle me dit : Voyla des raysons qui sont meilleures que les miennes, qui ne sont fondées que sur la prudence humaine; et la chose mérite bien que M. de Genève la considère : mandés-le luy.

Je luy promis, et le fais simplement, mon très unique Père, quoyque j'ay eu une grande répugnance, qui n'estoit toute fois qu'en la partie inferieu re ; car, par la grâce de Dieu, je veux,, ce me semble, et d'une volonté tres-absoluë, que ce qui est de la plus grande gloire de nostre Seigneur se

^ Ce fut des deniers des dots de (juelques filles qui entrèrent alors dans l'ordre de la Visitation avec des vocations fort extraordinaires. 2 La Hière de Beaumont, qui tut élue supérieure le 25 janvier 1622. ^ C'est la fondation de Dijon.

fasse, et ne me sens aucune répugnance pour la raison en cela. Que si je sentois que Dieu me voulut davantage icy, je vous le dirois tout franchement; mais véritablement, quand les raisons me sont représentées en l'entendement d'une part et d'autre, je ne me sens inclinée a rien, qu'a ce que Dieu désirera et que vous me commanderés; de sorte que, par sa grâce, me voyci preste a tout ce qu'il vous plaira. J'ay seulement a vous proposer simplement, que je ne pense pas qu'il faille faire grandedifficulté de voyager sur Tliyver, parce que nous nous arresterons souvent, et qu'il sera a Fadventure utile que nous séjournions deux ou trois sepmaines a Bourges, a Nevers et a Moulins, sur tout en ces deux derniers lieux. Peut-estre est-ce ma présomption de penser les pouvoir servir. Vous estes mon père et mon juge, et parla grâce de Dieu vous pouvés faire tout ce qu'il vous plaira; vous me commanderés, s'il vous plait.

Que bienheureux sont ces deux bons Israélites, d'aller voir mon seul, unique, vray et cher père ! Certes, si je suis icy retardée, j'y demeureray d'autant meilleure affection que je feray un grand sacrifice a Dieu, et plus que vous ne sçauriés penser: car il me semble que si nous mourions l'un ou l'autre ^ sans que je me confesse encor une fois a vous, je serois en hazard de beaucoup de scrupules et d'inquiétudes. Mais j'ay desja dit a nostre Seigneur tout tranquillement que, pour obeyr a sa sainte volonté, je ne voulois avoir esgard a chose quelconque qui me regarde ; et me confie en sa miséricorde, qu'il me fera la grâce de faire encor une bonne reveûe devant vous.

Ce n'est pas que j'aye rien d'importance depuis que vous estes absent d'icy, et ne sçais si c'est point tentation : vous le pouvés juger ; car je n'ay rien de nouveau, sinon pour ce

1 11 semble que la bienheureuse mère de Chantai ait eu un preasentiment de ce qui devoit lui arriver, car le saint évêque de Genève mourut avant qu'elle eût pu avoir cette satisfaction.

qui regarde ma charge en laquelle, je crois que je fais beaucoup de fautes par imprudence, faute de charité, de zèle, de seing, de bon exemple; et cependant je ne me confesse ny ne pense a m'amander que des fautes particulières que je connois. Gela toute fois ne me met pas en peine ; mais j'espère un jour de bien regarder tout cela avec vous, et me tenir cependant en paix.

Vous n'avés point de nouvelles a m'escrire,dictes-vous : et n'aviés-vous point quelque mot a tirer de vostre cœur? car il y a si long-tems que vous ne n'en avés rien dit. Bon Jésus ! quelle consolation d'en parler un jourcœur a cœur! Ce divin Sauveur m'en fasse la grâce ; et cependant, mon unique Père, qu'il nousrende plus purement et simplement tout siens. Vostre tres-humble, etc.

GLXXXI

LETTRE '

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