‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 73 sur 106 · XI · texte numérisé non relu

XI

pas seconder le désir de Madame de Ghazeron: car quant au vostre, Madame, je sçai bien les limites dans lesquelles vous le contenés affm que le service de Dieu soit en toutes occasions purement practiqué : c'est pourquoy je ne vous fay point d'excuse.

Quant a la crainte de la mort et de l'enfer qui afflige vostre chère ame, c'est véritablement une tentation de l'ennemy, mais que l'amy bien aymé de vostre cœur employera par sa bonté a vostre progrès en la pureté et humilité ; et quand, par une entière sousmission et résignation a sa providence, vous vous despouillerés du soin du succes de vostre vie, mesme éternelle, es mains de sa douceur et de son bon playsir^ il vous délivrera de cette peyne, ou vous donnera tant de force pour la supporter, que vous aurés sujet d en bénir la souffrance.

Ma très chère Fille, les suggestions de vantance, ouy mesme d'arrogance et outrecuidance, ne peuvent nuire a une ame qui ne les ayme pas, qui tous les jours dit souvent a son Dieu, avec le roy David : Seigneur, je suis fait comme un néant devant vous, et je suis tous -jours avec vous ' ; comme s'il eut voulu dire : Je vous regarde, ô souveraine bonté, comme l'estre infmy, et me regarde comme un néant devant vous ; et, bien que vous soyés tel, et moy telle, je demeure tous-jours pleyne de confiance avec vous: mon néant espère en vostre douce infinité avec d'autant plus d'asseurance que vous estes infmy. J'espère en vous, en comparayson duquel je suis un vray néant.

Ma très chère Fille, demeurés en paix dedans vostre amertume. Vous sçavés bien en la pointe de vostre esprit que Dieu est trop bon pour rejetter une ame qui ne veut point estre hypocrite, quelles tentations et suggestions qui luy arrivent. Or sus, je recommanderay vostre nécessité a

1 Ad nihilum redactus sum apud te ; et ego semper tecum. Ps. LXXII. 22 et 23.

ce grand Dieu d'affluence et d'abondance : et cependant souspirés souvent devant luy, et presentés-luy doucement vos intentions : Je suis vostre, ô Seigneur, sauvés-moy\ Il le fera, ma très chère Fille ; et qu'a jamais son saint nom soit bénit. Je suis sans reserve, Madame, vostre très humble^ etc.

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LETTRE

A UNE POSTULAlNTE DE LA VISITATION

Avis à une fille qui vouloit entrer dans l'ordre de la Visitation.

Annecy, B mars 1622.

Je ne vous vis jamais, que je sache, ma très chère Fille, sinon sur la montaigne de Calvaire, où résident les cœurs que l'Espoux céleste favorise de ses divines amours. 0 que vous estes heureuse, ma très chère Fille, si fidèlement et amoureusement vous avés choysi cette demeure, pour en icelle adorer Jésus crucifié en cette vie ! car ainsy serez- vous asseurés d'adorer en la vie éternelle Jesus-Christ glorifié.

Mais, voyés-vous, les habitans de cette colline doivent estre despouillés de toutes les habitudes et affections mondaines, comme leur Roy le fut des robbes qu'il portait quand il y arriva ; lesquelles, bien qu'elles eussent esté saintes, avoyent esté profanées quand les bourreaux les luy estèrent dans la mayson de Pilate.

Gardés-vous bien, ma chère Fille, d'entrer au festin de la Croix, plus délicieux mille et mille fois que celuy des

* Tuus sum ego, salvura me fac. Ps. GXVIII, 94. 2 C'est la 612« de la collection-Biaise, et la 58« (a/. 53e) du livre IV des anciennes éditions.

noces séculières, sans avoir la robbe blanche, candide et nette de tout autre intention, que de plaire a l'Agneau. 0 ma chère Fille, que l'éternité du Ciel est aymable, et que les momens de la terre sont misérables ! Aspirés continuellement a cette éternité, et mesprisés hardiement cette caducité et les momens de cette mortalité.

Ne vous laissés point emporter aux appréhensions, ni des erreurs passées, ni des craintes des difficultés futures, en cette vie crucifiée de la Religion. Ne dites point : Comment pourray-je oublier le monde et les choses da monde ? car vostre Père céleste sçait^ que vous avés besoin de cet oubly, et il vous le donnera, pourveu que, comme une fille de confiance, vous vous jettiés entièrement et fidèlement entre ses bras.

Nostre Mère, vostre Supérieure, m'escrit que vous avés de très bonnes inclinations naturelles. Ma chère Fille, ce sont des biens du maniement desquelz il vous faudra rendre conte : ayés soin de les bien employer au service de celuy qui vous les a donnés. Plantés sur ces sauvageons , les greffes de l'éternelle dilection, que Dieu est prest de ' vous donner, si par une parfaite abnégation de vousmesme, vous vous disposés a les recevoir. Tout le reste, je Fay dit a la Mère. A vous je n'ay plus rien a dire, sinon que, puisque Dieu le veut, je suis de tout mon cœur, vostre très humble frère et serviteur, etc.

1 Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis, [vel] qui opus sit vobis. Matth., VI, 32, ou 8.

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A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Parfaite résignation du Saint; il ne veut vivre que de la foi. Son indifférence par rapport à la maladie comme à l'état de santé. Il a revu le Directoire de ses religieuses ; il revoit les Constitutions.

Ma très chère Mère,

Vous verres en la lettre de ce bon Père ledesplaysir, qui certes m'a un peu touché ; mais cette nouvelle m'ayant pris dans le sentiment que j'avois d'une totale résignation en la conduite de la très sainte Providence, je n'ay rien dit en mon cœur, sinon : Ouy^ Père céleste ; car tel est vostre bonplaysir^. Et ce matin, a mon premier réveil, il m'est venu une si forte impression de vivre tout a fait selon l'esprit de la foy et la pointe de l'ame, que malgré mon ame et mon cœur je veux ce que Dieu voudra, et je veux ce qui sera de son plus grand service, sans reserve, ni de consolation sensible, ni de consolation spirituelle ; et je prie Dieu, que jamais il ne permette que je change de resolution.

J'ay eu depuis Pasques de spirituelles incommodités ; mais je n'y voyois aucun remède, ni aucun danger. Elles sont tout a fait passées, grâces a Dieu, que je supplie de me les renvoyer quand il luy plaira.

« Cette lettre est la 656e de la collection-Biaise, et la 42e (al. 37e) du livre VI des anciennes éditions. Elle est sans date ; mais comme il y est fait allusion au prochain départ de sainte Chantai de Lyon, oùelle n'arriva que vers la fin d'octobre à son retour de Paris, et que son départ de Paris s'étoit etfectné le 21 février 1622, comme d'ailleurs le Saint écrivit celte lettre un certain temps après Pâques, fixé au 27 mars pour cette même année, il nous semble permis d'en inférer qu'elle fut écrite à une époque déjà avancée de l'année 1622.

2 « Ita, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te. » Matth., XI, 20.

J'ay reveu les Directoires :je les fay copier, pour vous les envoyer. Jereverray aussi les Constitutions, affm qu'avant vostre départ vous les faciésreimprimer. Je les tiendray tousjours courtes, reservant beaucoup de choses pour mettre au livre des Advertissemens, la briefveté estant requise en semblables affaires : et quand on escriroit trente ans^ on n'empescheroit pas qu'il ne demeurast tous-jours quelque doute pour les esprits delicatz et barguignans. Le soin des supérieurs, leur dévotion et leur esprit doit suppléer a tout.

Mille très chères salutations a vostre chère ame, ma très chère Mère, a laquelle Dieu m'a donné d'une manière incomparable.

François, Evesque de Genève^

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LETTRE '

A LA MÊME

Envoi de religieuses pour le couvent de Visitation à fonder à Dijon.

A ma très chère Mère Anne de Tolongeon ^ L'inopinée venue de M. Roland nous presse dedespecher nos chères sœurs, qui ne devoyent partir selon nostre compte que sur la fm de la semaine suivante ; et parce que

1 Cette lettre étoit restée inédite jusqu'ici. L'original en est conservéau couvent de la Visitation de Rennes, où il nous aétédonné d'en tirercopie.

^ Telle est en effet la suscription de cette lettre, qui cependant s'adresse visiblement pour ce qu'elle contient à sainte Jeanne-Françoise de Chantai, dont madame la comtesse de Toulongeon, née Françoise de Chantai, étoit la fille. Nous présumons que, dans l'incertitude de l'époque précise du retour de la Sainte à Dijon, oii elle nedevoit rentrerqu'après avoir visité, en quittant Paris, les couvents de plusieurs villes, saint François de Sales jugea à propos d'envoyer sa lettre à madame Anne de Toulongeon (probablement la mère du comte), pour que celleci la remît à la sainte voyageuse au moment de son arrivée.

nous vous envoyons ma seur Paule Hieronime Favrot qui de jour a autre attend oit de faire la profession, affm de ne l'envoyer pas novice nous la recevons a profession ce mattin, et soudain la ferons partir avec les autres troys puisqu'il n'y a pas lieu dans la carrosse pour plus de filles que pour quatre. Vous connoissez des-ja ma seur Marie Marguerite, de laquelle pourtant^ je n'ay rien a vous dire sinon qu'elle s'en va très joyeusement. Ma seur Paule Hieronime 2 est une très bonne fille propre a tout, de bon esprit et de meilleur courage, ell'a autant de propriétés que la sauge, selon le mot de feuV^^ fils de Torens^ Ma seur Franc. Augustine est une brebis de grande observance et dévotion. Ma seur Fer. Marie est toute pleine du désir de bien s'employer. Nous avions encor choysi ma seur Franc. Agathe, mais voyant qu'il n'y avoit place que pour 4, nous avons un peu favorise sa mère qui avoit de la tendreté sur son départ, et non elle qui partoit de bon cœur comm'elle est demeurée de bon cœur. Je leur ay baillé pour document, de ne rien rechercher et ne rien refuser dans la vie religieuse- La bonne madame de Dalet* est bienheureuse de vouloir cette vie la, Dieu luy face la grâce qu'y estant elle ne recherche plus rien et ne refuse plus rien. Je ne lay jamais veu, mais j'ay un certain instinct intérieur tout particulier po' elle et son esprit. Je n'escris a personne sinon a nostre bon monseigneur levesque de Langres, car quel moyen de faire en une matinée tant de choses, puysque hier il fallut confesser ces nouvelles professes et parler a M' Roland et

1 Pourtant, c^ esi-h- dire per conséquent, de même que l'italien ;?er tanto,

2 Paule-Hiéronyme Favrot, autre que la mère Paule-Hiéronyme de Monthou, supérieure de la Visitation de Nevers.

3 Frère du saint évêque et gendre de sainte Jeanne-Françoise, dont il a été si souvent question, ainsi que de sa mort, dans plusieurs lettres précédentes, et particulièrement de mai et de juin 1617.

* Sans doute la même à laquelle sont adressées les lettres du25 avril et du U mai 1621.

faire mille choses. Vous sçavés mon cœur po^ M. la première S po^ Mess'-^ et Mesd^^^ de Vilers. Je salue très humblement madame la duchesse de Bellegarde si ell' est la et madame la marquise de Termes, et suis leur très obéissant ser^AucœurdenostremadamedeTolongeon2il ne faut dire mot sinon qu'il escoute bien celuy de sa mère. C'est tout ce que son vieux père luy désire. A Monsieur Roland tout le reste.

Je reviens de la profession de nos Seurs, ma très chère Mère, et po'' faire partir nos Seurs qui vont a vous. Je finis cette lettre, vous recommandant toutes a la sainte grâce de nostre Seig^ Dans peu jenvoyeray a nostre seur Marie Daquelme tout ce qui luy est nécessaire pour venir.

0 Dieu ! que c'est une bonne chose de ne vivre qu'en Dieu, ne travailler qu'en Dieu, ne se resjouir qu'en Dieu !

Ainsy je salue v^^ cœur, ma très chère Mère, de tout le mien, qui est \'\ Amen. A M""^ Soyret, Arviset, Binet, a toutes les âmes qui me font l'honneur d'avoir soin de prier po^ moy, a M** du Puys d'Orbe, amen, xxiii avril 1622.

1 Sans doute madame Brulart, épouse du Président, et sœur de l'abbesse du Puits-d'Orbe, dont il va être mention à la fm de cette lettre même.

La comtesse de Toulonjon, née Françoise Rabutin de Chantai

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LETTRE

A. LA MÈRE, FAVRE SUPÉRIEURE DU MONASTÈRE DE LA VISITATION DE MONTFERRAND

M. l'évêque de Glermont, sur le diocèse duquel étoit Montferrand, elles magistrats de ladite ville, firentbiendes difficultés avant de consentir au départ de la mère Favre, appellée à Dijon pour y gouverner le monastère, que madame de Chantai y établit quinze jours après cette lettre. Le Saint lui envoie avec son obédience deux lettres pour M. l'évêque de Glermont, l'une de lui-même, et l'autre de M. le président Favre, pour vaincre les difficultés en question. Il parle de la fondation de Chambéri, à laquelle on destinoit la mère Favre ; de la retraite de madame la comtesse de Dalet, fondatrice du monastère de Montferrand ; de la remise de ses enfants entre les mains de ses parents ; de quelques points qui regardoient le gouvernement et Tétat de quelques maisons ; enfin d'un conseil qu'il donne à une demoiselle fort riche.

26 avril 1622.

Tenés, ma très chère Fille, voyla deux lettres pour Monseigneur de Glermont, l'une du bon Monsieur vostre père, l'autre de moy, qui tendent a mesme fin ; vous les verres toutes deux, et s'il vous plait les cacheter, après que le cachet sera sec, vous les luy rendrés. Voyla vostre obéissance sans date ; voyla encor la lettre que Monsieur vostre père vous escrit, et celle qu'il m'escrit a moy, par lesquelles vous verres comme tout se dispose a la fondation d'un monastère a Ghamberi ; et tandis que pour le commencement on fera préparer les logis, nostre mère pourra y estre, et vous a Dijon ; affin que comme en passant vous y establissiés cette mayson-la avant que de venir establir celle

* Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Meaux. C'est la 613e de la collection-Biaise.

de Ghamberi : et ainsi sera vray tout ce que nous escrivons a Monseigneur de Glermont.

Je ne voy nulle sorte de difficulté en l'affaire de la bonne Madame de Dallet, et me semble qu'il n'est point nécessaire d'employer le tems a voir comme reiiscira la remise de ses enfans entre les mains de M. et Madame de Blonfan ; car il suffit de bien pourvoir a la personne et au bien maintenant,et d'avoir une très probable conjecture que tout ira bien.Dieu n'est-il pas bon, ma très chère Fille, d'avoir ainsy explané le chemin de la retraitte a cette chère ame,laquelle, comme vous sçavésje ne connois pas ? mais j'ay certain secret instinct pour elle, qui ne se peut dire combien elle m'est chère. Je suis bien aise que vous la soulagiés de vostre présence en cette affaire : nostre mère cependant sera vostre avant-courriere a Dijon et puis a Ghamberi.

En la visite on pourra bien se dispenser es pointz moins essentielz : vous pourrés mesme, si vous le jugés a propos, procurerdextrementque l'on commette quelques personnes qui ayent le loysir et la volonté entière, comme seroit quelque bon Père Jésuite, ou quelque Père de l'Oratoire, ou quelque bon Ecclésiastique. Je me resjouys dequoy cette mayson-la est pleine de bonnes filles. Gelle qu'a mon advis vous voulés laisser en vostre place^ m'a escrit, et je luy respons.

Je respons aussi a Madame Bonnefoy, et luy désire une très bonne charité. G'est la vérité que son esprit estant de la condition que vous me marqués, elle doit moins faire de considération a se retirer et mettre a l'abry. Je fay chercher la lettre de Madame de Ghazernon, pour renvoyer. Hier j'eus icy une damoyselle de grans moyens, nullement propre au mariage; et néanmoins je ne sceus jamais luy conseiller la Religion a laquelle elle avoit pensé, qui estoit la Visitation, ni aucune autre ; ains la renvoyay au mariage: et aujourd'huy je ne puis conseiller le mariage ni a Madame

de Dalet, ni a Madame Bonnefoy, ains suis tout a fait tiré a leur proposer la religion. 0 que Madame de Dalet est heureuse d'avoir un esprit si ferme au désir de la perfection du saint amour ! Je la salue très cordialement et toutes nos Seurs ; mais vostre chère ame, ma Fille bien aymée, je la salue de toute l'estendue des affections de la mienne, qui suis vostre, etc.

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LETTRE

A UNE DAME

Maximes pour persévérer dans la piété au milieu des afflictions.

Annecy, 28 avril 1622 2.

Plaise au saint Esprit de m'inspirer ce que j'ay a vous escrire, Madame, et s'il vous plait, ma très chère Fille. Il n'est besoin, pour vivre constamment en dévotion, que d'establir des fortes et excellentes maximes en son esprit.

La première que je souhaitte au vostre, c'est celle de saint PauP: Tout revient au bien de ceux qui ayment Dieu. Et a la vérité, puysque Dieu peut et sçayt tirer le bien du mal, pour qui fera-il cela, sinon pour ceux qui, sans reserve, se sont donnés a luy ? Ouy, mesme les péchés dont Dieu, par sa bonté, nous défende, sont reduitz par la divine Providence au bien de ceux qui sont a luy. Jamais David

1 C'est la 614e de Biaise, et la 2e du livre II des anciennes éditions.

2 « Ayant recouvré la date de cette lettre, nous la plaçons à son ordre; elle étoit à notre précédente édition sous le n» 818 (Biaise). » Dans les anciennes éditions se trouve bien l'indication du jour, maië non celle de l'année.

3Rom., VIII, 28.

n*eust esté si comblé d'humilité, s'il n'eust péché ; ni Magdaleinesi amoureuse de son Sauveur, s'il ne lui eust remis tant de péchés ; et jamais il ne les lui eust remis, si elle ne les eust commis.

Voyés, ma chère Fille, ce grand artisan de miséricorde; il convertit nos misères en grâces, et fait la theriaque salutaire a nos âmes, de la vipère de nos iniquités. Ditesmoy donq^ je vous prie, que ne fera-il pas de nos afflictions, de nos travaux, des persécutions qu'on nous fait? Si donq il arrive jamais que quelque desplaysir vous touche de quelque costé que ce soit, asseurés vostre ame que, si elle ayme bien Dieu, tout se convertira en bien. Et quoyque vous ne soyés pas les ressortz par lesquelz ce bien vous doit arriver, demeurés tant plus asseurée qu'il arrivera. Si Dieu vous jette la boiie* de l'ignominie sur les yeux, c'est pour vous donner la belle veùe, et vous rendre un spectacle d'honneur. Si Dieu vous fait prendre une cheute, commea saint Paul qu'il jetta en terre, c'est pour vous relever a gloire.

La seconde maxime, c'est qu'il est vostre Père : car autrement il ne vous commanderoit pas de dire : Notre père qui qui estes au ciel. Et qu'avés-vous a craindre, qui estes fille d'un tel père, sans la providence duquel pas un seul cheveu de vostre teste ne tombera jamais ^ ? C'est une merveille qu'estant filz d'un tel père, nous ayons ou puissions avoir autre soucy que de le bien aymer et servir. Ayés le soin qu'il veut que vous ayés en vostre personne et en vostre famille, et non plus ; car ainsy vous verres qu'il aura soin de vous. Pense en moy, dit-il a sainte Catherine de Sienne, de laquelle nous célébrons aujourd'huy la feste, et je penseray en toy. 0 Père éternel ! dit le Sage, vostre providence gouverne tout ^

1 Jésus rendit la vue à l'aveugle-né, en faisant de la boue avec sa salive^ et lui en frottant les yeux. Jean, IX, 6 et l'I.

2 Luc, XXI, 18. Matth.; X, 30. — ^ Sap., XIV, 3.

La troisième maxime que vous devés avoir, c'est celle que nostre Seigneur enseigna a ses Apostres : Qu'est-ce qui vous a manqué? Voyés-vous, ma chère Fille, nostre Seigneur avoit envoyé ses Apostres ça et la sans argent, sans bastons, sans souliers, sans besace, revestus d'une seule soutane, et il leur dit par après : Quand je vous ay ainsy envoyés, quelque chose vous a- elle manqué ? et ilz luy dirent : Non^.Ov susdonq, ma Fille, quand vous avés eu des afflictions,mesme du tems que vous n'aviés pas tant de confiance en Dieu, estes-vous perie dans l'affliction? Vous me dires : Non. Et pourquoy donq n'aurés-vous pas courage de reiiscir de toutes les autres adversités ? Dieu ne vous a pas abandonnée jusques a présent; comme vous abandonnera-il dés a présent, que plus qu'auparavant vous voulés estre sienne? N'appréhendés point le mal a venir de ce monde, car peut-estre ne vous arrivera-il jamais ; et en tout événement, s'il vous arrive. Dieu vous fortifiera. Il commanda a saint Pierre de marcher sur les eaux : et saint Pierre voyant le vent et l'orage, eut appréhension, et l'appréhension le fit enfoncer, et il demanda secours a son maistre, qui luy dit: Homme de peu de foy, pourquoy as-tu douté ^? Et luy tendant la main, il l'asseura. Si Dieu vous fait marcher sur les flotz de l'adversité, ne doutés point, ma Fille, n'appréhendés point. Dieu est avec vous. Ayés bon courage, et vous serés délivrée.

La quatrième maxime, c'est celle de l'éternité. Peu m'importe que je sois parmi ces momens passagers, pourveu qu'éternellement je sois en la gloire de mon Dieu. Ma Fille, nous allons a l'éternité, nous y avons presque des-ja l'un des pies ; pourveu qu'elle nous soit heureuse, qu'importe-il que ces instans transitoires nous soyentfascheux? est-il possible que nous sachions que nos tribulations de troys ou

1 Luc,XX{I, 35.

2Matth.,XIV, 28,29, 30et31.

quatre jours opèrent tant d'éternelles consolations S et que nous ne veuillons pas les supporter? Enfin, ma très chère Fille,

Ce qui n'est pour l'éternité, Ne peut estre que vanité'.

La cinquième maxime, celle del'Apostre : Ja n'advienne que je me glorifie, sinon en la Croix de mon Jésus \ Plantés en vostre cœur Jesus-Ghrist crucifié, et toutes les croix de ce monde vous sembleront des roses. Ceux qui sont piqués des espines de la couronne de nostre Seigneur qui est nostre chef, ne sentent gueres les autres piqueures.

Vous treuverés tout ce que je vous ay dit es troysieme, quatrième ou cinquième et dernier livre de l'amour de Dieu, Vous treuverés beaucoup de choses a ce propos en la grande Guide des pécheurs de Grenade. Il faut que je finisse ; car on me presse. Escrivés-moi confidemment, et me marqués ce que vous jugerés que je puisse pour vostre cœur, et le mien le contribuera très afîectionnement ; car je suis en toute vérité, Madame, vostre très humble et asseuré serviteur, etc.

II Cor., IV, 17. -a Gai., VI, 14.

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LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAI

Pensées sur l'échange que fît notre Seigneur de son cœur avec celui de sainte Catherine de Sienne. Souhaits de bénédictions à madame de Chantai et à toutes ses filles pour leur voyage de Langres à Dijon ; l'éloignement des lieux n'empêche pas l'union des cœurs.

29 avril 1622.

Je m'en vay a l'autel, ma chère Fille, où mon cœur respandra mille souhaitz pour le vostre, ou plustost nostre cœur respandra mille bénédictions sur moy-mesme car je parle plus véritablement ainsy. Dieu, ma chère Seur^ ma Fille bien-aymée, a propos de nostre cœur, que ne nous arrive-il comme a cette bénite sainte, de laquelle nous commençons la feste ce soir, sainte Catherine de Sienne, que le Sauveur nous ostast nostre cœur, etmist le sien en lieu du nostre ! Mais n'aura-il pas plustost fait de rendre le nostre tout sien, absolument sien, purement et irrévocablement sien? Ouy, qu'il le face^ ce doux Jésus ; je l'en conjure par le sien propre, et par l'amour qu'il y confirme, qui est l'amour des amours ; que s'il ne le fait (ô ! mais il le fera sans doute, puisque nous l'en supplions,) au moins ne sauroit-il empèse her que nous ne luy allions prendre le sien, puysqu'il tient encor sa poictrine ouverte pour cela : et si nous devions ouvrir le nostre, pour, en ostant le nostre, y loger le sien, ne le ferions-nous pas? Qu'a jamais son saint nom soit bénit !

* C'est la 6158 delà collection-Biaise, et la 61e du livre VII des anciennes éditions.

Allés, ma Fille, allés : mon esprit vous va suivant, et respandant sur vous mille bénédictions. Au nom de Dieu, nous allons,et demeurons avec une fort pure intention de servir de toutnostre cœur a la gloire éternelle de sa divine Majesté, icy où nous demeurons, et la ou nous allons. 0 Dieu ! que c'est une douce chose, que d'avoir la sainte unité des cœurs, qui, par une merveille inconnue au monde,nous fait estre en plusieurs lieux sans division ni séparation quelconque ! Demeurons et allons en paix, ma très chère Fille : et comme une seule ame se console en l'une et l'autre main, tenant son filz de l'une et son père de l'autre ; ainsy resjouissons nous dequoy en une parfaite unité d'esprit, et de tout nous-mesmes, icy où nous demeurons, et la où nous allons, nous nous tenons a ce Sauveur que nostre cœur veut chérir reveremment comme son père, et tendrement comme un filz. Or sus, je m'en vay présenter ce cœur a ce cher Sauveur en la sainte Messe.

0 Seigneur Jésus ! sauvés, bénisses, confirmés et conservés ce cœur qu'il vous a pieu de rendre un en vosire divin amour : et puisque vous luy avés donné l'inspiration de se dédier et consacrer a vostre saint nom, que vostre saint nom le remplisse comme un baume de divine charité, qui en une parfaitte unité respande les variétés des parfums et odeurs de suavité requises a l'édification du prochain. Ouy, Seigneur Jésus, remplisses, comblés, et faites surabonder en grâce, paix, consolation et bénédiction, cette ame qui en vostre saint nom va et demeure où vostre gloire la veut et appelle. Amen.

Mille bénédictions a nos chères filles. Dieu qui les a assemblées les bénisse ; leurs saintz Anges soient a jamais autour

d'elles,respandantapleynes mains les gracesetconsolations célestes dans leurs cœurs bien aymés.et que la sainte Vierge, desployant sa poitrine maternelle sur elles, les conserve en la vertu de son amoureuse éternité. Amen. Vive Jésus l

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LETTRE

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