COPIE
D'un cahier de plusieurs demandes faites par la Mère de Chantai à son bienheureux père ; elle les escrivoit de sa main et laissoit de la place pour les responses. Elle commence ainsi:
Au nom de Jésus et de Marie.
Premièrement, tu dois demander à ton très cher Seigneur s'il trouvera à propos que tu renouvelles tous les ans, aux reconfirmations, entre ses mains, tes vœux, ton abandonnement gênerai et remise de toy-mesme entre les mains de Dieu ; qu'il spécifie particulièrement ce qu'il jugera qui te touche le plus ; pour enfin faire cet abandonnement parfait et sans exception, en sorte que je puisse vrayement dire : Je vis, non pas moij, mais Jesui-Christ vit en moy ^. Que, pour parvenir là, ton bon Seigneur ne t'espargne point, et qu'il ne permette que tu fasses aucune reserve, ny de peu, ny de prou ; qu^il te marque les exercices et practiques journalières requises pour cela, afin qu'en vérité et réellement Fabandonnement soit parfaict.
Response.
Je respons, au nom de nostre Seigneur et de nostre Dame,, qu'il sera bon, ma très chère Fille, que toutes les années vous faciès le renouvellement proposé, et que vous rafraîchissiés le parfait abandonnement de vous-mesme entre les
* Ce cahier est inséré dans un recueil des Epistres spirituelles de la mère Jeanne-Françoise Fremiot, baronne de Chantai^ 1 vol. in-4o, à Lyon,, chez Vincent de Cœursilly, et chez Antoine Cellier, 1666, page 889.
2 Vivo autem, jam non ego, vivit vero in me Ghristus. Gai., Il, 20.
mains de Dieu. Pour cela, je ne vous espargneray point ; et vous vous retrancherésdes paroles superflues, qui regardent l'amour, quoyque juste, de toutes les créatures, notamment des parens, maysons, pays, et sur tout du père, et tant qu'il se pourra des longues pensées de toutes ces choses-la, sinon es occasions esquelles le devoir oblige d'ordonner ou procurer les affaires requises, affin de parfaitement practiquer cette parole : Ouys, ma Fille, etentens etpenclie Ion aureille ; oublie ton peuple et la mayson de ton père \ Devant disner, devant souper, et le soir en vous allant coucher, examinés si, selon vos actions du tems présent, vous pouvés dire syncerement : « Je vis moy, mais non pas moy ; ains Jesus-Ghrist vit en moy \ »
Demande.
Si l'ame, estant ainsi remise, ne se doit pas, tant qu'il sera possible, oublier de toutes choses pour le continuel souvenir de Dieu, et en luy seul se reposer par une vraye et entière confiance?
Response.
Ouy, vous devés tout oublier ce qui n'est pas de Dieu et pour Dieu, et demeurer totalement en paix sous la conduite de Dieu.
Demande.
Si l'ame ne doit pas, spécialement en Torayson, s'essayer d'arrester toutes sortes de discours ; et, au lieu de regarder ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera, ou qu^elle fait, regarder Dieu, et ainsy simplifier son esprit et le vuider de tout et de tous soins de soy-mesme, demeurant en cette simple veue de Dieu et de son néant, toute abandonnée a la sainte volonté de nostre Seigneur, dans les effectz de laquelle il
' Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam ; et obliviscere populum tuum et domum patris tui. Ps, XLIV, 11. 2 Galat., II, 20.
faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté. Je dis mesme qu'en la practique des vertus, et aux fautes et cheutes, il ne faut bouger de la, ce me semble ; car nostre Seigneur met en l'ame les sentimens qu'il faut, l'esclaire la parfaitement ; je dis pour tout, et mieux mille fois, qu'elle ne pourroit estre par tous ses discours et imaginations. Vous me dires: Pourquoy sortés-vous donc de la? 0 Dieu! c'est mon malheur, et malgré moy ; car l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible : mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel sans mon congé veut tout voir et mesnager. C'est pourquoy je demande a mon très cher Seigneur l'ayde de la sainte obéissance pour arrester ce misérable coureur; car il m'est advis qu'il craindra le commandement absolu.
Response.
Puisque nostre Seigneur, des il y a si long4ems, vous a tirée a cette sorte d'orayson, vous ayant fait gouster les fruitz tant désirables qui en proviennent, et connoistre la nuisance de la méthode contraire, demeurés ferme ; et, avec la plus grande douceur que vous pourrés, ramenés vostre esprit a cette unité, et simplicité de présence et d'abandonnement en Dieu ; et d'autant que vostre esprit désire que j'employe l'obéissance, je luy dis ainsy: Mon cher esprit, pourquoy voulés-vous practiquer la partie de Marthe en l'orayson, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous exerciés celle de Marie? Je vous commande donq que simplement vous demeuriés ou en Dieu, ou auprès de Dieu, sans vous essayer d'y rien faire, et sans vous enquérir de luy de chose quelconque^ sinon a mesura qu'il vous excitera. Ne retournés nullement sur vousmesme, ains soyés la près de luy.
Demande.
Je retourne donc demander a mon très cher père, si
l'ame estant ainsy remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu^ luy laissant le soin de ce qui la regarde, tant intérieurement qu'extérieurement, et demeurant, comme vous dittes, dans sa providence et volonté, sans soin, sans attention, sans eslection, sans désir quelconque, sinon que nostre Seigneur face en elle, d'elle et par elle, sa très sainte volonté, sans aucun empeschement ni résistance de sa part. 0 Dieu ! qui me donnera cette grâce que seule je vous demande, sinon vous, bon Jésus, par les prières de vostre serviteur?
Response.
Dieu vous soit propice, ma très chère Fille I L'enfant qui est entre les bras de sa mere^ n'a besoin que de la laisser faire, et de s'attacher a son col.
Demande.
Si nostre Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire a cette ame ainsy remise ?
Response.
Les personnes de cette condition luy sont chères comme la prunelle de son œil.
Demande.
Si elle ne doit pas recevoir toutes choses de sa main, je dis toutes, jusques aux moindres petites, et luy demander aussi conseil de tout?
Response.
Pour cela, Diea veut que nous soyons comme un petit enfant. Il faut seulement prendre garde de ne pas faire des attentions superflues, s'enquerant de la volonté de Dieu en toutes les particularités des actions menues, ordinaires, et inconsiderables.
Demande.
Si ce ne sera pas un exercice de se rendre attentive
sans attention pénible, de demeurer tranquillement dans la volonté de Dieu, en tant de petites occasions qui nous contrarient et voudroient fascher? Car pour les grosses, on la voit de loin, comme d'estre destourné de cette consolation, qui semble estre utile ou nécessaire ; estre empeschée de faire une bonne action, une mortification, cecy ou cela, quel qu'il soit, qui semble estre bon, et^ au lieu, estre divertie par des choses inutiles et dangereuses, et quelquefois mauvaises.
Response.
Ne consentant point aux choses mauvaises, Findifference pour le reste doit estre practiquée en toute rencontre, sous la conduite de la providence de Dieu.
Demande.
De se rendre fîdelle et prompte a l'observance et obéissance des reigles, qua*nd le signe se fait? 11 y a tant d'occasions de petites mortifications ! Gela surprend au milieu d'un compte, de quelque action où peine de se desprendre : il ne faut plus faire que trois poincts pour achever l'ou- Vf âge, une lettre a former, se chauffer un peu, que sçay-je?
Response.
Ouy, il est bon de ne s'attacher a rien tant qu'aux règles, de sorte que, s'il n'y a quelque signalée occasion, allés où la règle vous tire, et la rendes plus forte que tous ces menus attraictz.
Demande.
De se laisser gouverner absolument pour ce qui est du corps, recevant simplement tout ce qui nous est donné ou fait, bien ou mal ; accepter ce qui sera de trop selon nostre jugement, sans en rien dire, ny tesmoigner nulle sorte de desaggreement ; prendre les soulagemens du dormir, reposer, chaufer, de l'exemption de quelque service peni-
ble, ou de mortification ; dire a la bonne foy ce que l'on peut faire; que si l'on insiste, céder sans rien dire? Ce point est grand et difficile pour moy.
Response.
Il faut dire a la bonne foy ce que Ton sent^ mais en telle
sorte que cela n'oste pas le courage de répliquer a ceux qui
ont soin de nous. Au reste, de se rendre si parfaitement
maniable, c'est ce que je désire bien fort de vostre cœur.
Demande.
De se porter avec grande douceur a la volonté des Seurs, et de tous autres, si tost qu'on la connoistra, encor que l'on peut facilement s'en destourner, et examiner; cecy est un peu difficile, et pour ne rien laisser a soymesme ; car combien de fois voudroit-on un peu de solitude, de repos, de tems pour soy ! cependant on voit une Seur qui s'approche, qui desireroit ce quart d'heure pour elle, une parole, une visite, etc.
Response.
Il faut prendre le tems convenable pour soy, et cela fait, regaigner l'occasion de servir les désirs des Seurs.
Demande.
Voila ce qui m'est venu en veuë, où il me semble que je pourrois m'exercer et mortifier. Mon très cher Seigneur Tappreuvera, s'il le treuve a propos, et ordonnera ce qui luy plaira^ et, mon Dieu m'aydant, je luy obeiray.
Response.
Faites-le, et vous vivres. Amen.
Demande.
Je demande, pour l'amour de Dieu, de l'ayde pour m'humilier. Je pense à me rendre exacte a ne jamais rien dire dont il me puisse venir quelque sorte de gloire ou d'estime.
Response.
Sans doute, qui parle peu de soy-mesme fait extrêmement bien ; car^ soit que nous en parlions en nous excusant, soit en nous accusant, soit en nous louant, soit en nous mesprisant, nous verrons que tous-jours nostre parole sert d'amorce a la vanité. Si donq quelque grande charité ne nous attire a parler de nous et de nos appartenances, nous nous en devons taire.
Le livre de V Amour de Dieu, ma très chère Fille, est fait particulièrement pour vous ; c'est pourquoy vous pouvés, ains devés avec amour practiquer les enseignemens que vous y avés treuvés.
La grâce de Dieu soit avec nostre esprit a jamais. Amen. Amen.
Demande.
Je ne veux oublier cecy, parce que souvent j'en ay esté en peine. Tous les prédicateurs et bons livres enseignent qu'il faut considérer et méditer les bénéfices de nostre Seigneur, sa grandeur^ nostre rédemption, spécialement quand la sainte Eglise nous les représente. Cependant l'ame qui est en Testât cy-dessus, voulant s'essayer de le faire, ne le peut en façon quelconque, dont souvent elle se peyne beaucoup. Mais il me semble néanmoins qu'elle le fait en une manière fort excellente, qui est un simple ressouvenir ou représentation fort délicate du mystère, avec des affections fort douces et savoureuses. Monseigneur l'entendra mieux que je ne pourray le dire: mais aussi quelquefois on se treuve durant la mémoire de ses bénéfices, ou en quelque occasion où il seroit requis de discourir, comme quand on veut faire des confessions ou renouvellemens, qu'il faut avoir de la contrition ; cependant l'ame demeure sans lumières, sèche et sans sentimens ; ce qui donne grande peine.
DE S. FRANÇOIS DE SALES 41 î
Regponse.
Que l'ame s'arreste aux mystères, en la façon d'orayson que nostre Seigneur luy a donnée ; car les prédicateurs et livres spirituelz ne l'entendent pas autrement. Et quant a la contrition, elle est fort bonne, sèche et aride ; car c'est une action de la partie supérieure, ains suprême de l'ame.
GGXXXVII
LETTRE
A SAINTE JEAxNNE-FRAKÇOISE DE CHANTAL
Témoignages d'amitié du Saint à sainte Chantai, qui avoit la fièvre, et à qui il annonce la réussite d'un mariage.
Vrayement le serain d'hier, ni le vent ne m'ont fait aucun ennuy, ma très chère Mère ; mais ouy bien l'accablement d'aujourd'huy, qui m'a empesché d'aller saluer vostre*cher cœur en présence, nonobstant le juste empressement du mien; je veux dire de vous aller voir moymesme qui en avois tant de désir. Or sus, il n'y a remède, c'a esté le béni mariage de Madamoyselle de Chabannes, qui en fm reiiscira, comme je pense. Gonservés-vous bien parmi cette fièvre salutaire. 0 1 Dieu vous conserve, ma très chère Mère, et vous comble de bénédictions par tout où vous estes, et moy aussi 1 Vive Jésus. Amen.
^ Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Rouen. C'est la 682» de Biaise.
GGXXXVIII
BILLETS DIYERS'
Sur différentes affaires.
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAI
Ma très chère Mère,
Vostre baron ne me parla point de son cousin M. de Rabutin, ni moy a luy ; mais je croy qu'il ne désire pas que vous luy en parliés, comme en effect aussi bien sera-ce chose inutile, sinon en gênerai, en dissimulant la particularité. J'iray, si je puis, cet après disné, voir M. de Colombier. Cependant je vous donne le bonjour de tout mon cœur.
-Nous avons donc pris cette matinée pour vous faire avoir l'exhortation de Monseigneur de Belleys, qui tésmoigna hyer de désirer de vous voir ; ce sera sur les neuf heures et demie, ma chère Fille et très bonne Mère, a qui je donne mille fois le bonjour.
Ma chère Fille, je vous adverty que Madamoyselle Desorilles est de la mesme parentée que M. de Corselles^ affin que vous ne luy disiés pas ce que nous dismes de la bis-
1 Les originaux en appurtenoient à feu M. Rey, évêque d'Annecy. Ces billets comptent pour la 308e lettre inédite dans la coliection-Blaise.
2 (( Nous nous visitons tous les ans réciproquement, » a dit quelque part le célèbre évêque de Belley, en parlant de l'intimité de ses rapports avec S. François de Sales. Ce billet doit donc avoir été écrit en 1610 au plus tôt, ou en 1618 au plus tard.
ayeule. Mais Dieu la bénit, la bonne Madamoyselle Desorilles, et je prie sa Majesté qu'elle vous bénisse aussi infiniment.
Voyla vostre contrat que je vous renvoyé, ma très chère Fille, je croy qu'il va bien, ce que vous avés remarqué estant corrigé. M. de Blonnay ne me vit point hyer au soir; s'il vient me parler, je m'essayerai de le tirer aux 3 mille livres. Voila des lettres de Madame la présidente, et une médaille^ et certains agnus Dei, et les heures qu'elle envoyé a sa fille. Ce soir, je vous iray voir, car j'ay des-ja demandé mon congé pour deux heures. Madame de la Fleschere viendra ce soir ou ce mattin, et ira descendre droit chez vous, venant toute seule, sans fille de chambre, selon que vous verres par sa lettre ; je ne sçay s'il sera mieux que l'action de demain se face avant vostre Office ou après. Je voudrois que ce fust devant, pour accompaigner mon cher hoste a l'Office où il veut estre.
Bon jour, ma très chère Fille. Nostre Seigneur soit a jamais le saint amour de nostre cœur, ameïi. Je pense ce soir vous aller voir a trois heures.
Dieu bénisse le cœur de ma très chère Mère.
f Quel remède, ma très chère Mère, a cette invincible sujettion de recevoir des gens, Ihorsque plus j'ay désir de me revoir moy-mesme auprès de vous ? Il n'y a eu moyen quelconque de m'en eschapper. Ce sera demain, Dieuaydant, malgré bon gré toutes adventures. Et cependant Dieu bénisse nostre cher cœur et le rende de plus en plus tout sien éternellement, amen, M. le Sénateur de Monthouz est icy, qui demain vous ira voir, ainsy qu'il m'a dit, et la cousine. Ma très chère Mère, toute très aymée, bon soir mille et mille fois, amen.
11 est mieux^ ma très chère Fille, que vous luy escriviés, puisque le reste s'est passé avec vous. Je voudroisbien que M. de Beaumont en fust, parce qu'il rangeroit plus puissamment l'esprit de la partie ; toutefois, si l'assemblée est de telle qualité qu'elle puisse suffire, il n'y aura pas grand hasard^ puisque mesme ce n'est que pour prendre un compromis. Je vous donneray Pierre si vous en avés besoin ; vous sçavés bien que je suis vostre. Bon soir, ma très chère Fille. J'ay bien esté content de voir ces bonnes damoyselles ce matin, et particulièrement Madame de Gouffiez que je vois toute telle que vous m'avés dit.
Dieu aggrandisse de plus en plus son saint amour en nostre cœur.
Voyla les lettres : mais j'ay oublié de vous dire, ma très ohere Mere^ que quand M. le président vous parlera des maysons, et, que vous viendrés a traiter de l'estimation des maysons^ il seroit bon d'obtenir de luy, qu'assemblant les expertz, il leur face prester serment, et leur face prendre les resolutions, parties absentes. Bon soir, ma très chère mère: Dieu vous bénisse. Si je puis, demain je vous iray dire une messe.
t J'envoyerai prier M. des Hayes de prester son carrosse, et de vous aller prendre ; s'il se treuve prest, je m'asseure qu'il le fera ; si moins, il faudra, comme tous-jours, avoir patience. Je pense toutesfois que si on prioit Madame de Moyssieux, peut-estre vous envoyeroit-elle bien le sien, ou Madame la Comtesse de Joigny * ; et je m'advise que celuy de
* Ces noms deDeshayes, de Joigny, de Moyssieux (peut-être Royssieu), semblent indiquer que saint François de Sales et sainte Jeanne-Françoise «e trouvoient alors tous les deux à Paris, et par conséquent que ce billet a dû être écrit entre le le^mai et la mi-septembre 1619.
Madame de Moyssieux n'est pas a elle, mais a son beaufrere. Nostre Seigneur soit au milieu de vostre cœur.
t Ma très chère mère, voyla les lettres, et celle que j'escrivois, quand ma Seur A. Jacqueline est venue, estoit a M.Delcaval; regardés donq si vos désirs ont du pouvoir sur mon esprit, que ne les sachant pas je les seconde. Qu'a jamais les divines inspirations facent de si puissantes influences en nostre cœur, que sa volonté soit parfaittement faitte en nous, amen. Vive Jésus !
CGXXXIX