SUITE DU MÊME SUJET
Quand on void une personne qui en l'orayson a des ravissemens par lesquelz elle sort et monte au-dessus de soymesme en Dieu, et néanmoins n'a point d'extases en sa vie, c'est a dire ne fait point une vie relevée et attachée a Dieu, par abnégation des convoitises mondaines et mortifications de volontés et inclinations naturelles, par une intérieure douceur, simplicité, humilité, et sur tout par une continuelle charité, croyés que tous ces ravissemens sont grandement douteux et périlleux; ce sont des ravissemens propres a faire admirer les hommes, mais non pas a les sanctifier. Car quel bien peut avoir une ame d'estre ravie a Dieu par l'orayson, si en sa conversation et en sa vie elle est ravie des affections terrestres, basses et naturelles? Estre au dessus de soymesme en l'orayson, et au dessous de soy en la vie et en roperation;estre angelique en la méditation, et bestial en la conversation, c'est clocher de part et d'autre, c'est jurer en Dieu et jurer en Melchom : et, en somme, c'est une vraye marque que de telz ravissemens et de telles extases, ne sont que des amusemens et des tromperies du malin esprit.
Bienheureux sont ceux qui vivent d'une vie surhumaine, extatique, relevée au-dessus d'eux-mesmes, quoy qu'ilz ne soient point ravis au dessus d'eux-mesmes en Torayson. Plusieurs Saintz sont au Ciel, qui ne furent jamais en extase au ravissement de contemplation ; car combien de Martyrs et de grans Saintz et Saintes voyons-nous dans l'histoire^
n'avoir jamais eu en Torayson d'autre privilège, que celuy <ie la dévotion et ferveur ! Mais il n'y eut jamais de Saint qui n'ait eu l'extase et le ravissement de la vie et de Toperation, se surmontant soy-mesme et ses inclinations naturelles. En effect, on a veu en nostre eage plusieurs personnes qui croyaient elles-mesmes, et chacun avec elles, qu'elles fussent fort souvent ravies divinement en extase, et enfin on descouvroit toutesfois que ce n'estoient qu'illusions et amusemens diaboliques.
GGXL
LETTRE
Sur la sainte humilité.
C'est avec ma fille qui est bonne, et de laquelle je sens le €œur inébranlable en la sainte amitié qu'elle me porte, que je me donne tout loysir de respondre. Le tems a aussi esté employé parmi des grans embarrassemens que nostre jubilé m'apporte, et puis vrayement, ma très chère Fille, les resolutions que vous me communiquiez estoyent toutes telles que je vous les pouvois désirer, et faictes bien ainsy, ne desmordés nullement de la sainte humilité^ et l'amour de vostre propre abjection. Taschés que le cœur qui veult aymer Dieu, si ce mesme Dieu luy en veult donner d'autres, a la très bonne heure encore ; mais je pense bien pourtant que cette bonne fille ne tiendra pas son cœur. J'en serois grandement
1 Tirée du registre des lettres de Saint François de Sales, appartenant à son excellence le chevalier César Saluées, gouverneur des Princes, à Turin. C'est lal09o inédite de la collection-Biaise.