‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 90 sur 106 · XI · texte numérisé non relu

XI

marry pour l'amour d'elle, qui commettroit une grande faulte. Helas ! ma chère Fille, que c'est un mauvais langage d'appeler courage la fierté et vanité! les Chrestiens appellent cela lascheté et couardise, comme au contraire ils appellent courage la patience, la douceur, la debonnaireté,rhumilité, l'acceptation et amour du mespris et de la propre abjection. Car tel a esté le courage de notre capitaine, de sa mère et de ses apostres,et des plus vaillans soldatz de cette milice céleste; courage avec lequel ils ont surmonté les tyrans,soubmis les roys et gaigné tout le monde a l'obéissance du Crucifix. Soyésesgalle, ma très chère Fille, envers toutes ces bonnes filles,salués-les,honnorés-les, ne les fuyés point, ne les suives point non plus qu'a mesure qu'elles tesmoigneront de le désirer.. Ne parlés point de tout ceci qu'avec une extrême charité. Taschés de tirer cette ame que devrés aller visiter a quelques sortes d'excellentes resolutions. Et je dis excellentes, parce que ces petittes resolutions de ne faire pas mal, ne sont pas suffisantes. 11 en fault une de faire tout le bien qu'on pourra, et de retrancher non seulement le mal, mais tout ce qui ne sera pas de Dieu et pour Dieu. Or sus, nous nous verrons, s'il plaist a Dieu, avant Pasques; vives toutte a celuy qui est mort pour nous, et soyés cruciffiée avec luy. Il soit benist éternellement par vous, ma très chère Fille, et par moy qui suis sans fm vostre, etc.

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LETTRE

A LA MÈRE FAVRE

Le Saint l'encourage à faire un bon usage de ses infirmités et traverses.

Ma très chère Fille,

Je ne vous puis dire autre chose sur ce que vous m'escrivés, sinon que Dieu fera plus que les hommes ne peuvent penser pour cette Congrégation^ spirituellement et temporellement; et n'en avons-nous pas d'assés bons gages jusques a présent ?

Ma très chère Fille, vostre cœur tient un rang dans le mien, qui me fait faire sans cesse mille souhailz pour vostre consolation et prospérité intérieure. Eh ! mon Dieu, puisque vous avés tiré ce cœur de ma grande fille a vous, perfectionnés-le en vostre saint amour. Il le fera^ ma Fille vrayement chère et bien-aymée, n'en doutés point ; mais recueilles souvent les sainctes affections et resolutions que nous avons prises.

Ne vous troublés aucunement de vos infirmités, qui ne vous sont données que pour vous affermir. Je compatis grandement a vostre peyne,quoyque je ne doute pas qu'elle ne soit aggreable a vostre esprit; qu'il l'accepte^ comme venant de ce Père céleste, lequel donne les tribulations avec un amour nompareil aux enfans de sa providence. Souffres toute vostre fièvre en Dieu^ et la souffrance vous sera heureuse, ma très chère grande Fijle.

1 C'est la 695e de la collection-Biaise, et la 16'- dulivre V desanciennes éditions.

Je désire que le zèle de la plus grande gloire de Dieu arde et règne continuellement en vostre cœur, et qu'en toute occasion il paroisse par modestie^ douceur^ humilité et dévotion. Groyés-moy, ma très chère Fille, je vous chéris très pretieusement, et ne manque deux fois le jour de faire orayson spéciale a vostre intention. 0 ! que cet amour est doux, qui nous fait aspirer les uns pour les autres au ciel ! Dieu vous bénisse a jamais, ma très chère Fille !

LETTRE

A UNE DEMOISELLE

Le Saint exhorte une demoiselle à se donnertoute à Dieu, et à se réjouir de ce que, quittant le dessein qu'elle avoit eu de se marier, elle veut entrer en religion. Conditions requises pour se donner àDieu. La voie des croix est plus assurée que celle des consolations. La vocation et la conduite de Dieu sont préférables à nos idées. Heureux échange d'un mariage terrestre pour un mariage spirituel.

J'ay donc appris par la bouche de la chère cousine en combien de façons nostre Seigneur avoit tasté vostre cœur et essayé vostre fermeté^ ma très chère Fille. Or sus, il se faut saintement animer et renforcer entre toutes ces vagues. Bénit soit le vent, d'où qu'il vienne, puisqu'il nous fera surgir a bon port.

Voyla, ma très chère Fille, les conditions avec lesquelles nous nous devons donner a Dieu : c'est que soudain il face sa volonté de nous, de nos affaires et de nos desseins,et qu'il rompe et desface la nostre, ainsy qu'il luy plaira. 0 ! qu'heu. reux sont ceux qwe Dieu manie a son gré, ou qu'il conduit

» C'est la 751e de la collection-Biaise et la 78e (ai. 68e) du livre VI des anciennes éditions.

SOUS son bon playsir, ou par tribulation,ou par consolation! Mais pourtant les vrays serviteurs de Dieu ont tous-jours plus estimé le chemin de l'adversité, comme plus conforme a celuy de nostre chef,qui ne voulut reiiscir de nostre salut et de la gloire de son nom que par la croix et les opprobres.

Mais, ma très chère Fille, connoissés-vous bien en vostre cœur ce que vous m'escrivés, que Dieu, par des voyes espineuses, vous conduit a une condition qui vous avoit esté offerte par des moyens plus faciles? Car si vous aviés cette connoissance, vous caresseriés infiniment cette condition que Dieu a choysie pour vous, et l'aimeriés d'autant plus, que non seulement il Ta choysie, mais il vous y conduit luy-mesme,et par un chemin par lequel il a conduit tous ses plus chers et grans serviteurs. Suppliés-le que ce sentiment qu'il vous donne ne périsse point, mais qu'il croisse jusques a la parfaite maturité. Pour moy, je bénis vostre chère ame, que nostre Seigneur veut pour soy, et ay pour vous tout le saint amour qui se peut dire. La chère cousine est tendre en cette affection , et a un cœur parfaitement vostre.

Cet espoux deGana en Galilée fait le festin de ses nopces, et croit d'estre l'espoux ; mais il est trop plus heureux, car nostre Seigneur luy donne le change, et convertissant son eau en très bon vin, il se rend espoux luy-mesme,et fait l'ame de ce pauvre premier espoux son espouse: car, soit que ce fut saint Jean l'Evangeliste ou quelque autre, estant non a la veille, mais au jour de son mariage, nostre Seigneur l'emporte a sa suite, il ravit a soy sa chaste ame, et le rend son disciple ; et l'espouse, voyant que ce Sauveur pouvoit avoir plusieurs espouses, voulut estre du nombre ; et pour une seule nopce de vin failly, en voyla deux excellentes : car les âmes, tant de l'un que de l'autre (sexe), s'espousent a Jesus-Ghrist.

C'est ainsy qu'on lit cet Evangile ; et il m'est venu au cœur de vous dire cette pensée : Bienheureux sont ceux qui

changent ainsy leur eau en vin! mais il faut que ce soit par l'entremise de la très sainte Mère. Je la supplie de vous donner a jamais sa douce et maternelle protection. Je suis en elle vostre très affectionné serviteur, etc.

GGXLIII

LETTRE

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Il faut demeurer en paix en la disposition de la providence divine, sans faire trop de réflexions sur notre incapacité.

Que diray-je a cette chère Fille, qui m'est si fort a cœur? Vives toute en nostre Seigneur, ma très chère Fille, et croyés que pour luy la sainte amitié que je vous porte vit fort entièrement et immortellement en mon esprit. Qu'a jamais puissions-nous périr en nous-mesmes^ pour nous retreuver tous en nostre Seigneur !

Or sus, vous avés veu que la divine providence a bien disposé, et très favorablement pour vous, sur la réception de Madamoyselle G. Si cette mesme providence establit une mayson a N., elle vous fera voir de mesme que nous ne sçavions guieres^ et que nostre prudence doit demeurer doucement en paix, et faire hommage a la divine disposition qui fait tout reUscir au bien des siens '. 0 que ses cogitations sont (lift éventes des nostres, et ses voyes ijiconnuës a nos sentimens ^l

* C'est la 697e de la collection-Biaise, et la 45« [al. 38e) du livre IV des anciennes éditions.

^ Scimus quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum, ils qui secundûm propositum vocati suntsancti. Rom., VIII, 28.

^ Non enim cogitationes mese cogitationes vestrse, neque visB vestrse viae meae, dicitDominus : quia sicut exaltantur cœli a terra, sic exaltatae

Non, ne craignes pas que vos sentimens me facent rien faire; car encore que je vous chéris très parfaittement toutes, si est-ce que je sçay bien que vos sentimens ne sont pas vous-mesmes,encor qu'ilz soyent en vous. Je vous ay assés bien entendu sur vostreorayson: ne vous mettes point sur l'examen poinctilleux de ce que vous y faites : ce que je vous en dis suffira pour le présent. Demeurés en paix ; ne permettes plus tant a vostre esprit de faire des reflexions sur vostre misère et sur vostre incapacité : car à quoy est bon tout cela? Dependés-vous pas de la providence de Dieu en tout et par tout? Or celuy qui habite dans le séjour du Seigneur, demeurera en sa protection^ N'espiés pas si particulièrement les sentimens de vostre ame : mesprisés-les, ne les craignes point, et relevés souvent vostre cœur en une absolue confiance en celuy qui vous a appellée dans le sein de sa dilection.

sunt vise meœ a viis vestris, etcogitationes raeœ à cogilationibus vestris. Is., LV. 8 et 9.

0 altitudo divitiarum sapientise etscientise Dei 1 quâm incomprehensibilia sunt judiciaejus, etinvestigabiles viae ejus 1 quis enim cognovit sensum Domini, aut quis consiliarius ejus fuit? Rom., XI, 33.

* Qui habitat in adjutorio Altissimi, in protectione Dei cœli commorabitur, Ps. XC.

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LETTRE '

A LA MÈRE FAVRE

Le Saint lui témoigne son chagrin sur quelque contre-temps arrivé aux filles de Sainte-Marie. Il respecte les personnes qui en étoient cause. Il ne veut pas qu'on suive le mouvement delà sagesse mondaine, mais l'esprit de l'Evangile.

Ma très chère Fille,

Cette brouillerie me tient en peyne jusques a ce que je sache qu'elle soit accoisée.L'ennemyqui a veu que c'estoit tout de bon que ce petit Institut s'augmentoit pour la gloire de Dieu, a suscité cette bourrasque, et encor une autre contradiction,delapart de certaines servantes de Dieu que j'honnore infiniment, et croy que leur rare pieté ne leur permettra pas de vivre longuement sans se remettre sur le train d'une pure et simple dilection de Dieu et du prochain.

Sa divine bonté nous veuille a jamais défendre de la prudence et sagesse, et des saillies de l'esprit humain, et nous face tout a fait vivre en la suitte de l'esprit du saint Evangile, qui est simple, doux, amiable, humble, et qui ayme le bien en tous, pour tous et par tout où il est, et qui nous fait tellement aymer nostre vocation, que nous n'en aymons pas moins les autres, ce qui nous fait parler avec véritable sentiment d'honneur, de respect et d'amour, de tout ce que Dieu veut estre en son Eglise pour le bien de ses enfans et pour son service. Ce grand Dieu vive a jamais en vostre ame, ma très chère Fille, et je salue toutes nos chères Seurs.

* C'est la 705» de Biaise, et la 38e du livre VI des anciennes éditions^

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LETTRE

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION, QUI ALLOIT ÉTABLIR UN MONASTÈRE DE SON ORDRE

Le Saint l'encourage par la vue de l'excellence de cet emploi; ensuite il lui donne les avis dont elle a besoin. Il lui recommande une parfaite confiance en Dieu, une grande humilité, Tobéissance, la simplicité, la charité, la douceur, la paix intérieure, l'égalité d'humeur, la justice, la prudence, la fidélité à la grâce.

Le service que vous allés rendre a nostre Seigneur et a sa très glorieuse mère est apostolique : car vous allés assembler, ma très chère Fille, plusieurs âmes en une congrégation, pour les conduire comme une nouvelle bande a la guerre spirituelle contre le monde, le diable et la chair, en faveur de la gloire de Dieu ; ou plustost vous allés former un nouvel essain d'abeilles, qui en une nouvelle ruche fera le mesnage du divin amour plus délicieux que le miel. Or, allés donq toutes courageuses en une parfaicte confiance sur la bonté de celuy qui vous appelle a cette sainte besoigne. Quant est-ce qu aucun espéra en Bien, et qiiil fut confus ^

La défiance que vous avés de vous mesme est bonne, tandis qu'elle servira de fondement a la confiance que vous devés avoir en Dieu; mais si jamais elle vous portoit a quelque descouragement, inquiétude chagrin et melancholie, je vous conjure de la rejetter comme la tentation des tentations, et ne permettes jamais a vostre esprit de disputer et répliquer en faveur de l'inquiétude ou de l'ab-

1 Communiquée par M. Techener, libraire-éditeur. C'est la 706e d& Biaise, et la 41« {al. 36e) du livre VI des anciennes éditions.

2 Nulius speravit in Domino, et confusus est. Eccles., II, 11.

battement de cœur auquel vous vous sentirés planchée. Car cette simple vérité est toute certaine, que Dieu permet arriver beaucoup de difficultés a ceux qui entreprennent son service, mais jamais pourtant il ne les laisse tomber sous le faix tandis qu'ilz se confient en luy. C'est en un mot le grand mot de vostre affaire, de ne jamais employer vostre esprit pour disputer en faveur delà tentation du descouragement, sous quel prétexte que ce soit, non pas mesme quand ce seroit sous le spécieux prétexte de Thumilité.

L'humilité, ma très chère Fille, fait refus des charges, mais elle n'ospiniastre pas le refus et estant employée par ceux qui ont lé pouvoir, elle ne discourt plus sur son indignité quant a cela, ains croit tout, espère tout, supporte tout avec la charité ; elle est tous-jours simple. La sainte humilité est grande partisane de fobeissance : et comme elle n'ose jamais penser chose quelconque, elle pense ainsi tous-jours que l'obéissance peut tout ; et comme la vraye simplicité refuse humblement les charges, la vraye humilité les exerce simplement.

Vostre corps est imbécile ; mais la charité, qui est la robbe nuptiale, couvrira tout cela. Une personne imbécile excite a un saint support tous ceux qui la connoissent, et donne mesme une tendreté de dilection particulière, pourveu qu'elle tesmoigne de porter dévotement et amiablement sa croix.

llfautestre également franche a prendre et demander les remèdes, comme douce et courageuse a supporter le mal. <Qui peut conserver la douceur emmi les douleurs et allangourissemens, et la paix entre le tracas et multiplicité d'affaires, il est presque parfaict : et, bien qu'il se treuve peu de gens es Religions mesmes, qui ayent atteint a ce degré de bonheur^ si est-ce qu'il y en a pourtant, et y en a eu en tout tems, et faut aspirer a ce haut point. Chascun presque a de raysanceagardercertainesvertus,etdeladifficultéa garder

les autres, et chascun dispute pour la vertu qu*il observe aysément, et tasche ë'exagerer les difficultés des vertus qui lui sont mal-aysées. Il y avoit dix vierges, et n'y en avoit que cinq qui eussentl'huyle delà douceur miséricordieuse et debonnaireté. Cette grande esgalité d'humeur, cette douceur et suavité de cœur, est plus rare que la parfaicte chasteté, mais elle n'en est que plus désirable : je la vous recommande, ma très chère Fille, parce qu'a icelle, comme a Thuyle de la lampe, tient la flamme du bon exemple, n'y ayant rien qui édifie tant que la charitable debonnaireté.

Tenés bien la balance droicte entre vos filles, a ce que les donsnaturelzne vousfacent point distribuer iniquement vos affections et bons offices. Combien y a-il de personnes maussades extérieurement, qui sont très aggreables aux yeux de Dieu! La beauté, la bonne grâce, le bien parler, donnent souvent des grans attraitz aux personnes qui vivent encor selon leurs inclinations ; la charité regarde la vraye vertu et la beauté cordiale, et serespand sur tout sans partialité.

Allés donq, ma chère Fille, a l'œuvre pour laquelle Dieu vous a esleuë : il sera a vostre dextre affin que nulle difficulté ne vous esbranle ; il vous tiendra de sa main, affm que vous suivies sa voye. Ayés un courage, non seulement grand, mais de grande haleine et de grande durée ; et, pour l'avoir, demandés-le souvent a celuy qui seul peut le donner, et il le vous donnera, si en simplicité de cœur vous correspondes a sa grâce.

L'amour et paix et consolation du saint Esprit soit a jamais en vostre ame ! Amen. A vous, ma Fille, et d'une dilection paternelle, je vous donne la sainte bénédiction de Dieu. Bénie soyés-vous en allant, en demeurant, en servant Dieu, en servant le prochain, et vous humiliant jusques dans vostre néant, en vous relevant jusques dedans vostre tout; et Dieu soit très uniquement vostre tout, ma très chère Fille ! Amen.

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LETTRE

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Les religieuses d'un institut ne doivent pas mépriser celles d'un autre ordre. Ilfaut travaillera acquérir l'humilité, dont ledémonest ennemi, et supporter avec douceur d'être méprisé des autres.

Ma Fille,

Gardés-vous bien de correspondre en sorte quelconque a ces bonnes Seurs^ ni a leur fondatrice, sinon par une très invariable humilité, douceur et naïfveté de cœur. « Ne vous défendes nullement, ma très chère Fille ^ ; » ce sont les propres paroles du saint Esprit, escrittes par saint Paul. 11 y a quelquefois des tentations humaines parmi les serviteurs et servantes de Dieu : si nous sommes animés de la dilection, nous les supporterons en paix.

Si ces bonnes âmes mesprisent nostre institut, parce qu'il leur semble moindre que le leur, elles contreviennent a la charité, en laquelle les fortes ne mesprisent point les foibles, ni les grandes les petites. 11 est vray, elles sont plus que vous : mais les Séraphins mesprisent-ilz les petitz Anges ? et au ciel, où est l'image sur laquelle nous nous devons former, les grans Saintz mesprisent-ilz les moin dres? Mais après tout cela^ en somme, qui plus aymera sera le plus aymé, et qui aura le plus aymé sera le plus glorifié. Aymés bien Dieu, et pour l'amour de Dieu toutes créatures, notamment celles qui vous mespriseront ; et ne vous mettes point en peine.

. 1 C'est la 707 de Biaise, et la 51» {al. 46^) du livre VI des anciennes éditions.

' Non vosmetipsos defendentes, charissimi. Rom., XII, 19.

Le malin esprit fait des efîortz, parce qu'il void que ce petit institut est utile au service et a la gloire de Dieu ; et il le hait particulièrement, parce qu'il est petit et le moindre de tous ; car cet esprit est arrogant, et hait la petitesse, parce qu'elle sert a l'humilité, luy qui a tous-jours aymé la hauteur, la fierté et l'arrogance, et qui^ pour n'avoir pas voulu demeurer en sa petitesse, a perdu sa grandeur. Travaillés en l'humilité, en l'abjection ; laissés dire et faire. Si Dieu ?ie bastit la mayson, en vain travailleront ceux qui V édifient * ; et si Dieu la bastit, en vain travailleront ceux qui la veulent destruire. Dieu sçayt quand et de quelles âmes il remplira vostre Monastère. Demeurés en paix; etje suis vostre, etc.

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LETTRE '

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Le Saint lui écrit au sujet d'une fille qui, dans un monastère de Sainte- Marie vouloit faire plus d'oraison que la communauté. Il fait voir que son institut est une école de vertu qui conduit toutes les filles qui y entrent à la perfection, par des moyens dont le plus convenable est la parfaite obéissance, ou la mort de la propre volonté, à laquelle la dévotion même doit être soumise.

Ma très chère Fille,

Je vous diray sur la difficulté qu'a cette bonne fille, qu'elle se trompe grandement, si elle croit que l'orayson la perfectionne sans l'obéissance, laquelle est la chère vertu de l'Espoux, en laquelle, par laquelle et pour laquelle

* Nisi Dominus aedificaverit doraum, invanum laboraverunt qui sedificant eam.

* C'est la 708" de la collection-Biaise, et la 54e {al. 49e) du livre VI des

il a voulu mourir. Nous sçavons par les histoires et par expérience que plusieurs Religieux et austres ont esté saint sans l'orayson mentale ; mais sans l'obéissance, nul.

C'est bien fait, ma très chère Fille ; il ne faut point de reserve ni de condition ; car qui recevroit des âmes en cette sorte, la Congrégation se verroit toute pleine du plus fm et par conséquent du plus dangereux amour propre qui soit au monde : Tune mettroit en condition de communier tous les jours, l'autre d'oiiyr trois messes, Tautre de faire quatre heures d'orayson, l'autre de servir tous-jours les malades ; et, par ce moyen, chascune suivroit son humeur ou sa présomption, en lieu de suivre noste Seigneur crucifié.

11 faut que celles qui entreront sachent que la Congrégation n'est faite que pour servir d'eschole et de conduite a la perfection, et que l'on y acheminera toutes les filles par les moyens les plus convenables, et que les plus convenables seront ceux qu'elles ne choisiront point. Qui se gouverne soy mesme, dit saint Bernard, il a un grand fou pour gouverneur^. Qu'elle demeure donq en paix entre les bras de sa mère, qui la portera et la mènera parle bon chemin.

Il faut aymer l'orayson^ mais il la faut aymer pour l'amour de Dieu. Or, qui l'ayme pour l'amour de Dieu, n'en veut qu'autant que Dieu luy en veut donner; et Dieu n'en veut donner qu'autant que l'obéissance permet. Si donq cette fille (que j'ayme néanmoins bien fort, pour le bien que vous m'en dittes) se veut perfectionner a sa guise, il la faut remettre a elle-mesme; mais je ne croy pas, si elle est si bien dévote, et qu'elle ayt le vray esprit d'orayson, qu'elle ne se soumette a la pure obéissance. Elle est trop prévoyante de dire que, pour un peu de tems, elle s'accommodera a ne faire que demie heure d'orayson, mais pour tous-jours, qui luy fascheroit.

La vraye servante de Dieu n'est point soigneuse dulen-

^ Qui se sibi magistrum constituit, stulto se discipulum subdit.

demain : elle fait fidèlement ce qu'il désire aujourd'huy, demain elle fera ce qu'il désirera; et, passé demain, ce qu'il désirera, sans dire ni cecy ni cela. C'est ainsy qu'il faut unir sa volonté, non au moyen de servir Dieu, mais a son service et a son bon playsir. Ne soyés point soigneuse du lendemain, et ne dites point : Que mangerons-nous'^ ni : De quoy nous vestirons-nous ? ni : De quoy vivrons-nous ? Vostre Père céleste sçayt que vous avés besoin de tout cela. Cherchés seulement le règne de Dieu, et toutes choses vous seront données *. Gela s'entend du spirituel comme du temporel.

Que donq cette fille prenne un cœur d'enfant, une volonté de cire, et un esprit nud et despouillé de toutes sortes d'affections, hormis de celle d'aymer Dieu ; et quant aux moyens de l'aymer, ilz luy doivent estre indifïerens.

Vives doucement et saintement entre les peines que vous avés sous vostre charge, ma très chère Fille, toute bien aymée ; et je prie Dieu qu'il soit la vie de vostre ame. Amen.

1 Nolite solliciti esse, dicentes : Quid manducabimus ?aut, Quid bibemus?aut, Quo operiemur? Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis. Quaerite ergo primîim regnum Dei et justitiam ejus, et hœcomnia adjicienturvobis. Matth., VI, 31, 32 et 33.

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LETTRE

A LA MÈRE FAVRE

Les personnes qui vivent en communauté ne doivent pas ambitionner de faire tout ce que font les autres, excepté ce qui est de règle, mais se conduire chacune selon la mesure de sa grâce et la direction des personnes chargées delà conduire.

Ma très chère grande Fille,

Selon mon ad vis il n'y aura point d'inconvénient de laisser communier cette bonne Seur; ains il faut, s'il est possible, arracher aux Seurs de la Congrégation cette imperfection ordinaire aux femmes et filles, de la veine et jalouse imitation. Il les faut affermir, s'il est possible, a ne vouloir pas toutes faire tout ce que les autres font, ains seulement a vouloir tout ce que les autres veulent; c'est a dire a ne faire pas toutes les mesmes exercices, fors ceux de la règle.

Ains que chascune marche selon le don de Dieu ; mais que toutes ayentcette unique et simple prétention de servir Dieu, ayant ainsy toutes une mesme volonté, une mesme entreprise, un mesme projet, avec une grande résignation d'y parvenir, une chascune selon les moyens que la Supérieure et le Père spirituel jugeront expediens ; en sorte que celles qui communient plus souvent n'estiment pas moins les autres qu'elles, puisqu'on s'approche maintes fois plus près de nostre Seigneur en s'en retirant avec humilité, qu'en s'en approchant selon nostre goust propre, et que

* C'est la 709e de la collection-Biaise, et la 55» {al. 50e) du livre VI des anciennes éditions.

celles qui ne communient pas si souvent ne se laissent point emporter a la vaine émulation.

Il est vray qu'il ne faut pas permettre que la règle soit outre passée, sinon rarement, et pour des sujetz pareilz a celuy-cy. Ma très chère Fille, que nous serons heureux si nous sommes fidèles I Mon ame salue cordialement vostre esprit, que Dieu bénisse de sa très sainte main I Amen.

GCXLIX LETTRE ^FRAGMENT).

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Le Saint lui mande de venir en un ncionastère sans tarder, afin qu'elle y soit rendue avant son départ.

Ma très chère Mère,

Je vous escris peu selon mon désir, beaucoup selon mon loysir, dont je n'eus jamais moins, ce me semble, ni jamais plus de force et de santé. En somme donq, vous aurés le samedy saint un carrosse a Orléans, qui y arrestera le jour de Pasques, passé lequel vous pourrés partir et venir. Je voy la mortification qu'il y a de voyager parmi ces bons jours, et, pour toute bonne chose, je voudrois vous

! délivrer de cette peyne ; mais nous sommes pressés de mon retour pour l'incertitude du tems auquel il me le faudra

1 faire, et chascun crie que vous veniés avant mon départ.

: En quel estât sont les affaires, vous l'apprendrés de la

.. bonne Madame de Roissieux, une toute bonne, toute ver-

Lj tueuse, etc.

^?: 1 Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Bourges. C'est la é 710e de Biaise. Elle a dû être écrite de Paris, vers la mi-avril 1619.

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