‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 97 sur 106 · A UNE RELIGIEUSE SUPÉRIEURE CARMÉLITE · texte numérisé non relu

A UNE RELIGIEUSE SUPÉRIEURE CARMÉLITE

Le Saint la console sur la peine qu'elle avoit d'avoir été élue supérieure ; il l'encourage à supporter humblement le poids de sa charge, et lui donne quelques avis pour s'en bien acquitter.

Quelle Consolation pour vous que c'est Dieu mesme qui vous a faitte Supérieure, puisque vous Testes par les voyes * C'est la 740« de Biaise, et la 63° du livre IV des anciennes éditions.

ordinaires! C'est poiirquoy sa providence vous est obligée, a cause de sa disposition, de vous tenir de sa main, affin que vous faciès bien ce a quoy il vous appelle. Groyés, ma tre- chère Fille, il faut aller a la bonne foy, sous la conduite de ce bon Dieu, etnepointdisputer contre cette règle générale, que Dieu, qui a commencé en nous le bien, le parfera ^ selon sa sagesse, pourveu que nous soyons fidèles et humbles.

Mais on va rechercher entre ses serviteurs quelqu'un qui soit fidèle^ ; et je vousdis que vous serés fidèle, si vous estes humble. Mais seray-je humble ? Ouy, si vous le vouiés. Mais je le veux. Vous f estes donq. Mais je sens bien que je ne la suis pas. Tant mieux, car cela sert a l'estre plus asseurément. 11 ne faut pas tant subtiliser, il faut marcher rondement ; et comme il vous a chargée de ces âmes, chargés-le de la vostrp, affin qu'il porte tout luy-mesme, et vous et vostre charge sur vous. Son cœur est grand, et il veut que le vostre y ayt place. Reposés-vous ainsysur luy; et quand vous ferés des fautes ou des defautz, ne vous estonnés point ; ains, après vous estre humiliée devantDieu,souvenés-vous qne la vertu de Dieu se manifeste plus glorieusement dans nostre infirmité ^

En un mot, ma chère Fille, il faut que vostre humilité soit courageuse et vaillante en la confiance que vous devés avoir en la bonté de celuy qui vous a mise en charge; et pour bien couper chemin a tant de répliques que la prudence humaine, sous le nom d'humilité, aaccoustumé de faire en telles occasions, souvenés-vous que nostre Seigneur ne veut pas que nous demandions nostre pain annuel, ni mensuel, ni hebdomadal, mais quotidien. Taschés de faire

^ Qui cœpit in vobis opus bonum, perficiet usque in diera Christi Jesu. Philipp., I, 6.

' Hic jam quaeritur inter dispensatores, ut ûdelis quis inveniatur. I. Cor., IV, 2.

3 Virtns in firmitate perficitur. II. Cor., XII, 9.

bien aujourdhuy, sanspenseraujoursuyvant ; puis le jour suyvant, taschés de faire de mesme, et ne pensés pas a tout ce que vous ferés pendant tout le temsde vostre charge : ains allés de jour en jour passant vostre office, sansestendre vostresoucy, puisque vostre Père céleste, qui a soin aujourd'huy, aura soin demain et passé demain de vostre conduite^ a mesure que, connoissant vostre infirmité, vousn'espererésqu'en sa providence.

il m'est advis, ma très chère Fille, que je vay bien a la bonne foyavec vous de vous parler ainsy, comme si je ne sçavois pasquevous sçavés mieux que moy tout cecy: mais n'importe, car cela fait plus de coup quand un cœur amy nous le dit. Je suis vostre, etc.

CGLXXX

LETTRE '

A UNE RELIGIEUSE

Le Saint détermine quel bouquet elle doit présenter à son angegardien à la fin de sa méditation, afin qu'il le consacre à son Epoux céleste, et de quoi il doit être composé. Les chutes légères servent à nous humilier et à nous rendre vigilants. Il faut supporter les défauts du prochain.

Vous me demandés, ma très chère Fille, quel bouquet vous pourrés donner a vostre Valentin 2. Il doit estrefaitde

* C'est la 641« de Biaise, et la 71e du livre IV des anciennes éditions.

2 II y avoit à Annecy une coutume profane vers le temps du carnaval: les jeunes gens alloient parles rues, donnant des billets oùétoientécrit» les noms des cavaliers ou des dames qui dévoient former les assemblées mondaines. Les hommes s'appeloientValentins, etlesdames Valentines, et ceux-là étoient obligés de servir toute l'année celles qui leur étoient échues.

Comme cette coutume entraînoit beaucoup de scandales et les plus graves inconvénients, le Saint, voulant y apporter du remède, la défendit par un édit public, implorant même à cet effet le secours du bras séculier, et ordonna qu'au catéchisme on distribueroit les noms des saints

quelques petites actions de vertu quevouspratiquerés exprès en faveur de ce Valentin céleste ; et, au bout de la méditation du matin, vous le luy presenterés, affm qu'il le consacre a vostre cher Espoux. Vous pouvés aussi quelquefois en cueillir au jardin des Olives, sur le mont de Calvaire, je veux dire ces bouquetz de myrrhe de vostre S. Bernard, et supplier vostre céleste Valentin de les recevoir de vostre €œur, et d'en loiier Dieu, qui est comme s'il en respandoit l'odeur, puisque vous ne pouvés ni assés dignement flairer, ses divines fleurs, ni assés hautement en loiier la suavié. Vous le pouvés encor prier, ce brave Valentin, qu'il prenne aussi ce bouquet, et que de sa main il le vous fasse adorer, et mesme qu'il vous en rende quelque autre en eschange , qu'il vous donne des gans parfumés, couvrant vos mains d'œuvres de charité et d'humilité, et vous donne des braceletz de corail, des chaisnes de perles ; et ainsy faut-il exercer des tendresses d'amour avec ces heureux gentilz-hommes de ce Roy de gloire.

Il me semble que ce fut S. Thomas d'Aquin que vous tirastes , pour le mois, le plus grand docteur qui ayt jamais esté: il estoit vierge, et la plus douce et humble ame qu'on sçauroit dire.

Or parlons un peu de ce cœur de ma très chère Fille. S'il estoit a la veuë d'une armée d^ennemis, ne feroit-il pas des merveilles, puisque laveuë et la rencontre d'une petite fille maussade et escervelée le trouble si fort? Mais ne vous troublés pas, ma très chère Fille ; il n'est point d'ennuy si importun, que l'ennuy qui est composé de plusieurs petites, mais pressantes et continuelles importunités. Nostre Sei-

et des saintes auxquels les chrétiens auroient une particulière dévotion tout le long de l'année, à Timitation de ce qui se pratiquoit chez les Jésuites.

^ C'est une pratique louable de certaines communautés pieuses, de prendre chaque mois un patron entre les saints dont la fête arrive dans le mois, et ce saint patron est tiré au sort par chacun,

gneur permet qu'en ces petites rencontres nous demeurions courtz, af fin que nous nous humilions, et que nous sachions que si nous avons surmonté certaines grandes tentations, ce n'a pas esté par nos forces, mais par l'assistance de sa divine bonté.

Je le voy bien, que par ces menues tracasseries, il y a force sujetz d'exercer l'amour ou l'acceptation de nostre propre abjection ; car que dira-on d'une telle fille qui n'a point fait profiter, et n'a point bien dressé, ni donné bonne action a cette petite fille ? Et puis, qu'est-ce que nos Seurs diront, de voir que pour la moindre importunité qu'une créature nous fait, nous nous débattons, nous nous plaignons, nous grondons ?

Il n'y a remède, ma très chère Fille. La fille de S. Athanase eust acheté cette condition au prix de l'or : mais ma fille n'est pas si ambitieuse; elle aymeroit mieux que l'occasion lui fust ostée, que d'entreprendre de la faire valoir. Recoures bien a l'humilité ; et pour ce peu de tems que cet exercice durera, essayés- vous de le supporter en la présence de Dieu, et d'aymer cette pauvre chestive pour l'amour de celuy qui l'a tant aymée qu'il est mort pour elle. Ne la corrigés pas, si vous pouvés, en colère ; prenez la peyne qu'elle vous donne a gré; et me croyés toutvostre, etc.

GGLXXXI

LETTRE '

A UNE RELIGIEUSE

Le Saint la remercie d'un bouquet qu'elle lui avoit envoyé. Ne rien manger les vendredis de carême qui ait eu vie précisément parce que la chose a eu vie, est une singularité suspecte de vanité. Ne point crain- » dre de ne pas faire assez de bien. Rien n'est à craindre à celui qui aime. Les répugnances de la nature ne marquent pas toujours qu'on manque d'amour de Dieu ; cependantil est importantdeles vaincre.

Que nostre cher Jésus crucifié soit a jamais un bouquet entre vos mammelles \ ma très chère Fille. Ouy, car ses clous sont plus désirables que les œilletz, etsesespinesque les roses. Mon Dieu ! ma Fille que je vous souhaitte sainte, et que vous soyés toute odorante des senteurs de ce cher Saaveur ! C'est pour vous remercier de vostre bouquet^ et vous asseurer que les petites choses me sontgrandes quand elles sortent de yostrecœur, auquel le mien est tout dédié, je vous asseure, ma très chère Fille.

Le Pater que vous dites pour le mal de teste n'est pas défendu ; mais, mon Dieu ! ma Fille, non, je n'aurois pas le courage de prier nostre Seigneur, par le mal qu'il a eu a la teste, de n'avoir point de douleur en la mienne. Ah ! il aenduréaffm que nous n'endurions point? Sainte Catherine de Sienne, voyant que son Sauveur luy presentoit deux couronnes, l'une d'or, l'autre d'espine ; «01 je veux la » douleur, ce disoit-elle, pour ce monde, l'autre sera pour » le ciel.» Je voudrois employer le couronnement de nostre

1 C'est la 742e dg Biaise, et la î^du livre V des anciennes éditions.

2 Fasciculus myrrhae dilectus meus mihi ; inter ubera mea commorabitur. Gant.. L 13.

Seigneur pour obtenir une couronne de patience autour de mon mal de teste.

Ne manger pointchose quiayt eu vie les vendredis de Garesme n'est pas mal fait non plus ; mais cela tire un peu a la vanité d'esprit, quand cela se fait par le rapport de ce qui Fa eu: mais quand cela se fait par mortification cela est bon. '

Vives toute entre lesespinesde la couronne du Sauveuret comme un rossignol dans son buisson, chantés ma Fille : Vive Jésus I '

J'ay suivy vostre désir, mais vous verres que ce papier du livre a beu tout ce que j'y ai escrit ; et je croy certes que vostre cœur en fera de mesme, car c'est le vin délicieux de l'ame, qui l'enivre et ravit saintement.

Que ce divin et céleste amour chemine tous jours en cette confiance ; et en observant une amoureuse fidélité et loyauté envers ce cher Sauveur, ne vous mettes point en crainte de ne pas assés bien faire : non, ma Fille; mais advouant vostre bassesse et abjection, rejettes vostre soin spirituel en la bonté divine, qui aggrée nospetitz etchetifs efîortz, pourveu qu'ilz soyent faitz avec humilité, confiance et fidélité amoureuse. Or j'appelle amoureuse la fidélité par laquelle a nostre escient nous ne voudrions rien oublier de ce que nous estimerions estre plus aggreablesal'Espoux ; parce que nous aymons ses contentemens plus que nous ne craignons ses chastimens.

Cette chair est admirable a ne vouloir rien de piquant : mais la répugnance que vous avésne tesmoigne pourtant point aucun manquement d'amour; car, comme je pense, si nous croyons qu'estantescorchés il nous aymeroit plus, nous nous escorcherions, non pas sans répugnance, mais malgré la répugnance. J'appreuverois que par manière d'essay on taschast deux ou troys fois de se surmonter avec un peu de violence, au moins quelquefois; car XI. 31

qui ne g-ourmande jamais ces répugnances, il devient tousjours plus doiiillet.

La pauvre Mère de nostre Visita tion est cruellement tourmentée d'un catarrhe qu'elle a sur la bouche; mais elle s'en resjouyt^ et dit que pourveu qu'elle applique son cœur a Dieu, elle treuve de la douceur en cette cuisante douleur. C'est une bonne fille et bien resignée, qui vous chérit grandement: si fay-je bien moy, qui suis tout vostre en Dieu. Ma chère Fille, vives toute en luy. Vostre, etc.

GGLXXXII

A UNE RELIGIEUSE MALADE

Il l'exhorte à prendre ies remèdes qui lui étoient nécessaires dans un esprit de résignation et d'humilité, aimant en cela lavolonté de Dieu.

Je vous asseure, ma très chère Mère ma fille, que je voudrois bien porter dans mon corps et enmon cœur toutes les peynes que vous avés parmi vos remèdes; mais ne pouvant ainsy vous descharger, embrassés saintement ces petites mortifications, recevés ces abjections en esprit deresignation, et, s'il se peut, d'indifîerence. Accommodés vostre imagination a la rayson, et vostre naturel a l'entendement ; et aymés cette volonté de Dieu en ces sujetz d'eux-mesmes desaggreables, comme si elle estoit en des sujetz des plus aggreables. Vous ne recevés pas vos remèdes par vostre eslection, ni par sensualité ; c'est donq par obeyssance et par rayson : y a-il rien de si aggreable au Sauveur?

Mais il y a de l'abjection. — Et S. André, et tant de

* C'est la 743» de Biaise, et la 37« du livre V des anciennes éditions.

Saintz, ont souffert la nudité par manière de Croix, 0 petite croix! tu es aymable, puisque ni les sens ni la nature ne t'ayment point, ainsla seule rayson supérieure.

Ma très chère Mère, mon cœur salue le vostre filialement et plus que filialement, au dessus de toute comparayson. Soyés une petite brebis, une petite colombe, toute simple, douce et aymable, sans réplique ni retour. Dieu vous bénisse, ma très chere Mère; qu'a jamais vostre cœur soit en luy et a luy. N'occupés pas vostre esprit es affaires, et recevés humblement et amiablement les petits traitemens que vostre infirmité requiert. Vive Jésus et Marie Ijesuisceluy que ce mesme Jésus a rendu vostre, etc.

GGLXXXIil

♦ A UNE RELIGIEUSE

Le Saint lui écrit au sujet de l'anniversaire de sa profession, qu'il compare à un holocauste, à une consécration et à une renaissance spirituelle. Il l'en félicite, et s'en réjouit avec elle.

Oayda, ma bonne et chere Fille, bénissons Dieu ensemblement de cette heureuse journée en laquelle, par un feu tout nouveau, vous renouvellastes l'holocauste de vostre cœur, offert et voué pieça a la divine Majesté ; et que ce jour donq soit compté entre les jours mémorables de nostre vie. 0 qu'il tienne le second rang après celuy de nostre baptesme !

Jour du renouvellement de nostre temple intérieur; jour auquel par un eschange favorable, nous consacrasmesnos-

1 C'est la 744« de Biaise, et la 56* {al. 51*) du livre VI des anciennes éditions.

tre vie a Dieu, pour ne plus vivre qu'ensa mort; jour fondement, Dieu aydant, de nostre salut ; jour présage de la sainteet désirable éternité de gloire ; jour duquel le souvenir nous resjouyra non seulement en la mort temporelle, maisencor en la vie immortelle I Helas ! ma très chère Fille, il est vray , Dieu ce me semble, vous faisoit alors renaistre spirituellement entre mes bras intérieurs, qui vous embrassèrent certes tendrement, et mon cœur fut tout dédié au vostre.

Or je sçay bien que vous avés très souvent sujet d'exercer Famour du mespris, des rebrouemens et de vostre propre abjection. Faites bien cela: car c'est legrand point del'humilité, de voir, servir, honnorer et s'entretenir es occurrences et a propos (car il ne faut pas se rendre importune en la recherche) avec ceux qui nous sont a contre-cœur^ etdemeurer humble, sousmise, douce ettranquille entr'eux. C'est un point très admirable ; car voyés-vous, ma Fille, les humilités que l'on voidle moins sont les plus fines. Mais pour l'extérieur pourtant, je voudrois bien, a cause de la bienséance religieuse, que vous vous corrigeassiés de cette parole hautaine et intemperée.

Ce n'est rien de ressentir ces mouvemens de colère et d'impatience, pourveu qu'ilz soient mortifiés a mesure que vous les voyés naistre, c'est a dire que vous taschiésde vous remettre au lien et pacification du cœur; car cela estant, encor bien que le combatdurast tout le jour, ce seroit de l'exercice, mais non pasde la perte pour vous. Ayés bon courage, ma Fille. Je voy bien que nostre Seigneur nous veut aymer et rendre siens. J'espère en nostre Dame que jamais aucun feu n'embrasera nos cœurs, que celuy du saint amour de son Filz, pour lequel je suis en toute vérité tout vostre, etc.

GGLXXXIV

LETTRE

A UNE DEMOISELLE

L'inquiétude etTempressement sont ennemis de l'oraison : le don d'oraison vient du ciel, et il s'y faut préparer avec soin ; on s'y naet en la présence de Dieu. Comment une jeune personne, qui veut être religieuse, doit se comporter lorsque ses parents ne se prêtent pas assez à ses bons désirs.

Madamoyselle,

Je receusil y a quelque tems une de vos lettres, que je chéris fort, parce qu'elle porte tesmoignage de la confiance que vous avés en mon affection, qui aussi vous est entièrement acquise, vous n'en devés nullement douter. Je regrette seulement que je suis fort peu capable pour respondre ace que vous désirés de moy sur les accidens de vostre orayson. Aussi sçay-je que vous estes en un lieu et en une compaignie où rien ne vous peut manquer pour ce sujet : mais la charité, qui se playt a la communication, fait que vous me demandés la mienne en me donnant la vostre. Je vous diray donq quelque chose.

L'inquiétude que vous avés a l'orayson, et laquelle est conjointe avec un grand empressement pourtreuver quelque obiect qui puisse arrester et contenter vostre esprit, suffit elle seule pour vous empescher de treuver ce que TOUS cherchés. On passera cent fois la main et les yeux sur une chose, sans rien appercevoir, lorsqu'on la cherche avec trop d'ardeur.

1 C'est la 745« de Biaise, et la 34e du livre II des anciennes éditions. Ce qui est dit à la fin de cette lettre de M. de Paris semble indiquerque le Saint l'a écrite à l'époque de son dernier voyage à Paris, c'est-à-dire •en 161^.

De cet empressement vain et inutile il ne vous peut arriver qu'une lassitude d'esprit ; et de la cette froideur et engourdissement de vostre ame. Je ne sçai pas les remèdes dont vous devés user, mais je pense bien que si vous pouvés vous empescher de l'empressement, vous gaignerés beaucoup ; car c'est l'un des plus grans traistres que la dévotion et vraye vertu puissent rencontrer. 11 fait semblant de nous eschauffer au bien, mais ce n'est que pour nous refroidir, et ne nous fait courir que pour nous faire chopper. C'est pourquoy il s'enfautgarder en toutes occasions, et particulièrement en Torayson.

Et pour vous ayder a cela^ resouvenés-vous que les grâces et biens de l'orayson ne sont pas des eaux de la terre, mais du ciel, et que^ partant, tous nos efïbrtzne les peuvent pas acquérir, bien que la vérité est qu'il faut s'y disposer avec soin, qui soit grand, mais humble et tranquille. Il faut tenir le cœur ouvert au ciel, et attendre la sainte rosée. Et n'oubliés jamais déportera l'orayson cette considération ; c'est qu'en icelle on s'approche de Dieu et on se met en sa présence pour deux raysons principales. La première est, pour rendre a Dieu l'honneur et l'hommage que nous lui devons, et cela se peut faire sans qu'il nous parle, ni nous a luy ; car ce devoir se fait reconnoissant qu'il est nostre Dieu, et nous ses viles créatures, et demeurant devant luy prosternés en esprit, attendant ses commandemens.

Combien de courtisans y a-il qui vont cent fois en la présence du Roy, non pour luy parler ni pour l'ouyr, mais simplement affin d'estre veus de luy, et tesmoigner par cette assiduité qu'ilz sont ses serviteur? Et cette fin de. se présenter devant Dieu, seulement pour tesmoigner et protester de nostre volonté et reconnoissanceason service^ elle est très excellente, très sainte et très pure, et par conséquent de très grande perfection.

La seconde cause pour laquelle on se présente devant Dieu, c'est pour parler avec luy, et l'ouyr parler a nous par ses inspirations et mouvemens intérieurs : et ordinairement cela se fait avec un playsir très délicieux, parce que ce nous est un grand bien de parler a un si grand Seigneur ; et quand il respond, il respand mille baumes et onguens pretieux, qui donnent une grande suavité a l'ame.

Or^ madamoyselle ma bonne Fille, puisque vous voulés que je parle ainsy^ l'un de ces deux biens ne vous peut jamais manquer a l'orayson. Si nous pouvons parler a nostre Seigneur, parlons, louons-le, prions-le, escoutons-le ; si nous ne pouvons pas parler parce que nous sommes enroués, demeurons néanmoins en la chambre, et faysonsluylareverence;ilnousverrala, il aggreeranostre patience, et favorisera nostre silence : une autre fois nous serons tout esbahis qu'il nous prendra la main, et devisera avec nous, et fera cent tours avec nous es allées de son jardin d'orayson ; et quand il ne le feroit jamais, contentons-nous que c'est nostre devoir d'estre a sa suitte, et que ce nous est une grande grâce et un honneur trop plus grand qu'il nous souffre en sa présence.

En cette sorte nous ne nous empresserons point pourluy parler, puisque l'autre occasion d'estre auprès de luy ne nous est pas moins utile, ains peut-estre beaucoup plus, encor qu'elle soit un petit moins aggreable a nostre goust. QuanddonqvousviendrésaupresdenostreSeigneur, parlésluy, si vous pouvez; si vous ne pouvés, demeurés-la; faites-vous voir, et ne vous empressés d'autre chose. Voyla mon advis,jene sçai s'il serabon, mais je ne m'en metz pas en peyne ; car comme je vous ay dit, vous estes en un lieu 011 de beaucoup meilleurs ne vous peuvent pas manquer.

Quant a la crainte que vous avés que vostre père ne vous face perdre le désir d'estre Carmélite, par la trop

grande distance de tems qu'il vous veut prefiger pour exécuter vostre souhait, dites a Dieu : Seigneur^ tout mon désir est devant vous ^, et le laissés faire; il maniera le cœur de vostre père, et le contournera a sa gloire et a vostre profit. Cependant nourrisses vostre bon désir, et le faites vivre sous la cendre de l'humilité et résignation en la volonté de Dieu.

Mes prières, que vous demandés, ne vous manquent point ; car je ne sçaurois vous oublier, sur tout a la sainte Messe ; je me confie en vostre charité que je ne suis pas oublié aux vostres.

Je suis marry que monsieur de Paris nous laisse, etc.

CGLXXXV

LETTRE

A UNE DAME

Un père et une mère doivent bénir Dieu iorque leurs enfants si\ consacrent à son service. Il ne faut pas désirer des dispenses d'âge pour entrer dans la religion, mais attendre l'âge déterminé par le concile de Trente.

Vostre lettre, que M. Grichant m'a rendue, m'est de grande consolation, ma très chère Fille, estant ayse de voir que, comme je n'oublie point vostre cœur, il n'oublie pas non plus le mien.

Vous avés certes rayson de bénir Dieu sur l'inspiration qu'il donne a vostre Fille, la choisissant pour le meilleur party de cette vie mortelle. Mais, ma Fille, il faut faire toutes choses en leur tems. Ce n'est pas certes moy qui ay

* Domine, ante te omne desiderium meum. Ps. XXXVII, 10.

2 C'est la 746e de Biaise, et 51« du livre IV des anciennes éditions. Comme il est parlé de M. Grichant dans plusieurs lettres de 1621, nous pouvons présumer que celle-ci a de même été écrite à pareille époque.

prefigé l'eage auquel il faut que les filles soient Religieuses, ains le sacré Concile de Trente.

Croyés-rnoy, ma très chère Fille, s'il n'y a rien d'extraordinaire qui presse, demeurés soumise en paix a l'obeissancedes loix ordinaires de l'Eglise. Mieux vaut F obéissance que les victimes * ; c'est une sorte d'obéissance grandement aggreable a Dieu, que de ne point désirer de dispence sans grande occasion. Nostre Dame n'en demanda point pour enfanter avant le terme ordinaire, ni pour parler avec nostre Seigneur avant l'eage auquel les enfansontaccoustumé de parler.

Marchés ainsy doucement, et tout vous reûscira a bénédiction, et pour vostre personne mesme ; après l'enfant, Dieu ouvrira la porte a la mère : et il n'est pas défendu de cuire au sacrifice la brebis au lait de la brebiette. En toute occasion je vous serviray très affectionnément. Vous estes hors de nécessité d'estre a ydée en ces occasions, puisque Dieu vous a laissé le revend PereSufîren (Jésuite), et que ces Seurs de la Visitation sont tant obligées a vostre dilection ; et, puisque vous avés tapissé leur oratoire au jour de leur entrée en la nouvelle mayson, elles doivent beaucoup faire pour tapisser leur monastère de vos bonnes affections, et de celle de vostre chère fille. Recommandés-moy a la miséricorde de Dieu, et a la bonté de sa miere. Vostre plus humble, etc.

1 Melior est obedientia quàm victimœ. 1. Reg. XV, 22.

GGLXXXVI

LETTRE

Le Saint l'engage à la soumission.

Vous aurés, je m'asseure, receu ce que vous désirés de Monsieur le premier Président de Savoye^, car il le depescha soudain ; et maintenant, ma très chère Fille, vous recevrés, s'il vous plait, en ce billet, une asseurance nouvelle que je ne cesseray jamais de vous souhaitter mille et mille bénédictions. Tenés bon, ma chère Fille, et soyés immobile es resolutions que vous avés prises pour le salut de vostre ame, affin que vous puissiés rendre bon conte de vous-mesme a nostre Seigneur, au jour de vostre trespas, lequel a mesure qu'il s'approche, vous invite a vous préparer soigneusement.

Soyés bien douce et gracieuse parmi les affaires que vous avés^ car tout le monde attend ce bon exemple de vous. 11 estaysé de conduire la barque quand elle n'est pas pressée des vens^ et de passer une vie qui est exempte d'affaires ; mais parmi les tracas des procès, comme parmi les vens, il est difficile de tenir le chemin. C'est pourquoy il faut avoir grand soin de soy-mesme, de ses actions et de ses intentions, et faire tous-jours voir que- le cœur est bon, juste, doux, humble et généreux. Vives toute ennostre Seigneur, conservés bien nostre ame, et aymés la mienne, la recommandant souvent a la divine miséricorde, puisque je suis vostre, etc.

1 C'est la 747e de la collection-Biaise, et la 35^ (a^ 28e) du livre IV des anciennes éditions.

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