‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 96 sur 106 · A UNE SUPÉRIEURE · texte numérisé non relu

A UNE SUPÉRIEURE

Il faut se supporter soi-même avec humilité, renouveler toujours la résolution de se corriger, et être doux envers le prochain. La fidélité dans les petites choses nous obtient la grâce d'être fidèle dans les grandes. On doit fuir la mauvaise tristesse.

Ma très chère Fille,

Je vous respondray en peu de paroles, puisqu'aussi bien sçay-je ce que vous m'eussiés dit par vostre lettre comme si je vous eusse ouye parler de bouche : car enfin c'est que vous estes tous-jours celle-là que vous m'avés dit les années passées : a quoy je vous respondray premièrement que vous vous devés doucement supporter, en vous humiliant beaucoup devant Dieu, sans chagrin ni descouragement quelconque.

Secondement, vous devés renouveller tous les propos que vous avéscy devant faitzde vousamender; etbien que vous ayés veu que, nonobstant toutes vos résolutions, vous estes demeurée engagée en vos imperfections, vous ne devés pas pour cela laisser d'entreprendre un bon amendement, et

1 C'est la 732^ de Biaise, et la 77e du livre III des anciennes éditions

l'appuyer sur l'assistance de Dieu : vous serés toute vostre vie imparfaitte, et y aura tous-jours beaucoup a corriger ; c'est pourquoy il faut apprendre a ne se point lasser en cet exercice.

Tiercement, travaillés pour acquérir la suavité du cœur envers le prochain, le considérant comme œuvre de Dieu, et qui enfin jouyra, s'il plaita la bonté céleste, du Paradis qui vous est préparé: et ceux que nostre Seigneur supporte, nous les devons tendrement supporter^ avec grande compassion de leurs infirmités spirituelles.

Acceptés de bon cœur cette petite visite que la divine bonté vous a faite. 11 faut es petites occasions se rendre fidèle pour impetrer la fidélité es grandes.

Demeurés fort en paix, et repaisses nostre cœ.ur de la suavité de l'amour céleste, sans lequel nos cœurs sont sans vie, et nostre vie sansbonheur. Ne vous relaschés nullement a la tristesse, ennemie de la dévotion, Dequoyse doit attrister une fille servantedeceluy qui sera a jamais nostre joye? Rien que le péché ne nous doit desplaire et fascher ; et au bout de ce desplaysir du péché, encor faut-il que la joyeet consolation sainte y soyent attachées. Je vous salue mille fois, et suis sans fin, ma chère Fille, vostre, etc.

GCLXXIII

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE

Effets de l'amour divin dans les cœurs. Recommandation du silence dans les peines. La vue de Jésus crucifié peut en un moment apaiser toutes nos douleurs. Avantage qu'il y a dans notre union avec lui et dans son amour.

Dieu vous est donqbon, ma chère Fille, n'est-pas vray? mais a qui nel'est-il pas^ ce souverain amour des cœurs? Ceux qui le goustent ne s'en peuvent assouvir^ et ceux qui s'approchent de son cœur ne peuvent contenir les leurs de le bénir et louer a jamais.

Gardés ce saint silence que vous me dites, car vrayement il est bon d'espargner nos paroles pour Dieu et pour sa gloire. Dieu vous a tenue de sabonne main en vostre affliction. Or sus, chère Fille, il faut donq tous-jours faire ainsy. « Mon Dieu, wdisoit S. GregoireaunEvesqueaffligé,(( comme se peut-il faire que nos cœurs, qui sont meshuy au ciel soyent agités des accidens de la terre ? » C'est bien dit : la seul veûe de nostre cher Jésus crucifié peut adoucir en un moment toutes nos douleurs, qui ne sontque des fleurs en comparayson de sesespines. Et puis nostre grand rendezvous est en cette éternité, au prix de laquelle que peut sur nous tout ce qui se fmit par le tems?

Continués, ma Fille, a vous unir de plus en plus a ce Sauveur ; abysmés vostre cœur en la charité du sien, et disons tous-jours de tout nostre cœur : Que je meure, et que Jésus vive ! Nostre mort sera bien heureuse, si elle se fait

1 C'est la 733« de la collection-Biaise, et la 78» (a/. 74^) du livre III des anciennes éditions.

en sa vie. Je vis, dit l'Apostre : mais il s'en repend : non, je ne vis plus en moy, mais mon Jésus vit en moy^.

Bénie soyés-vous, ma chère Fille, de la bénédiction que la bonté divine a préparée aux cœurs qui s'abandonnent en proye a son saint et sacré amour. Et courage, chère Fille, Dieu nous est bon ; que tout nous soit mauvais, que nous en doit-il chaloir ? Vives joyeuse auprès deluy : c'est en luy que mon ame est toute dédiée a la vostre. Les années s'en vont, et l'éternité s'approche de nous. Que puissionsnous tellement employer ces ans en l'amour divin, que nous ayons l'éternité en sa gloire ! Amen.

GGLXXIV

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE

Il est plus utile de découvrir l'état de son âme débouche que par écrit. Nos mauvaises inclinations servent à exercer notre fidélité.

Une autre fois il vous faut bien tenir vostre cœur ouvert^ et sans aucune sorte d'appréhension ; car il sera bien plus utile de conférer bouche a bouche que par escrit.

Ces inclinations que vous avés sont pretieuses occasions que Dieu vous donne de bien exercer vostre fidélité en son endroit, par le soin que vous aurés de les reprimer.

Faites aboutir vos oraysons et affections, qui leur sont contraires; et soudain que vous sentirés d'avoir fourvoyé, reparés la faute par quelque action contraire de douceur, d'humilité et de charité envers les personnes ausquelles

^ Vivo aulem, jam non ego ; vivit vero in me Christus. Galat., II, 20. 2 C'est la 734e de la collection-Biaise, et la 79«(a7. 75e) du livre III des anciennes éditions.

avés répugnance d'obéir, de vous sousmettre, de souhaitter du bien, et d'aymer tendrement: car enfin, puisque vous connoissés de quel costé vos ennemys vous pressent le plus, il vous faut roidir et vous bien fortifier et tenir en garde en cet endroit la. Il faut tous-jours baisser la teste et vousporter au rebours de vos coustumesou inclinations, recommander cela a nostre Seigneur, eten tout et par tout vous addoucir, ne pensant presque a autre chose qu'a la prétention de cette victoire.

De ma part, je prieray nostre Seigneur qu'il la vous donne etle triomphedesonsaintparadis.lllefera, ma chère Fille, si vous persévères a la poursuittede son. saint amour avec le soin que vous avés de vivre humblement devant luy, amiablement envers le prochain, et doucement envers vous-mesme. Et moy, je seray tous-jours cordialement vostre, etc.

GCLXXV

LETTRE '

A UNE RELIGIEUSE

Il l'exhorte à la pratique des vertus, spécialement à l'égalité d'esprit.

Vous me dites, ma très chère Fille, qu'en vostre Mayson onfaisoit particulière profession de l'esgalitéd'esprit; pour Dieu, je vous en conjure^ taschés de bien establir cet esprit la en tout, avec celuy de la douceur et humilité réelle. Je regarde meshuy vostre Mayson comme une pépinière de plusieurs autres : c'est pourquoy il faut songer d'y enraciner les grandes et parfaites vertus de l'abnégation de

1 C'est la 735e de Biaise, et la 34e du livre IV des anciennes éditions.

son amour propre, Tamour de son abjection, la mortification des humeurs naturelles, la sincère dilection, affinque nostre Seigneur et sa très sainte Mère soyent glorifiés en nous et par nous.

Nous avons icy la Cour ; cela m'oste beaucoup de mon loysir d'escrire a mon gré : mais ma grande fille se contentera bien aussi de lire dans mon cœur de loin que je suis parfaitement sien, en celuy qui, pour estre nostre, et affîn que nous fussions siens, voulut bien mourir pour nous. Vives toute a Dieu, ma très chère Fille, donnés tous les momens de vostre vie, avec un grand soin, a celuy qui vous prépare son amiable éternité. Je suis tout vostre.

LETTRE

A MADAME L'aBBESSE DE MONTMARTRE DE l'ordre de SAINT BENOIT ^

Il lui recommande de procéder à la réforme de son monastère sans précipitation, et avec douceur et tranquillité, selon la conduite de Dieu même, et de prendre avis de personnes spirituelles, avec la soumission nécessaire à son sexe.

Madame,

J'ay reçeu double consolation de la lettre que vous m'escrivistesily a quelques mois ; car elle me tesmoigne vostre bienveuillance, que je désire beaucoup, et me donne advis

1 C'est la 736e de Biaise, et la 6» du livre IV des anciennes éditions.

2 Marie de Beauvillers, fille de Claude de Beauvillers, comte de Saint- Aignan, naquit l'an 1574, au château de la Ferté-Hubert, en Sologne, et fut élevée par une de ses tantes, abbesse de Beaumont, qui la rendit capable de devenir un jour utile à l'ordre de S. Benoît. Marie avoit pris l'habit de cet Ordre à l'âge de douze ans (en 1586), mais elle ne fit profession que quatre ans après (en 1590). M. de Fresne lui fit donner l'abbaye de Montmartre en 1596 ; mais les bulles de sa promotion ne furent

des grâces que Dieu fait a vostre Monastère, qui me sontdes nouvelles les plus chères que je peusse recevoir, d'autant que j'honnore et prise extremment cette mayson, par une certaine inclination que Dieu m'en a donnée.

expédiées qu'au commencement de l'année 1598, lorsqu'elle éloit dans U vingt-quatrième année de son âge.

Cette abbaye n'avoit alors que 2000 livres de revenu, et elle en devoit 10,000. La grange éloit saisie, la crosse engagée, et il ne s'y trouvapoint de meubles pour garnir la chambre de l'abbesse ; chaque religieuse vivoit de ce que ses parents ou amis vouloient bien lui envoyer chaque jour. M. de Fresne fit meubler un appartement pour l'abbesse, et lui fournit sa nourriture, dont elle faisoit part à ses religieuses.

Le dérèglement des filles étoit encore plus grand que la pauvreté du monaslère ; il n'y avoit plus de clôture.

Marie, ayant entrepris de faire cesser d'abord au moins une partie des désordres, fut exposée à tout ce que la fureur peut inventer pour perdre ses ennemis. On essaya contre elle le poison jusqu'à deux fois ; et comme on ne réussit pas, on résolut d'y employer le fer. Elle y seroit périe, si l'un de ceux qui étoient chargés de l'assassinat ne lui eût découvert ce qui se tramoit contre sa vie.

La difficulté qu'il y avoit à faire rentrer dans le devoir des personnes qui s'en étoient si fort écartées ne fît qu'augmenter son zèle: elle y employa toute son industrie et tout le crédit de son beau-frère, mais sans user de violence ; et enfin elle y réussit peu à peu, mais non sans les plus grandes difficultés.

Au mois de juillet 1599, le roi donna le brevet de l'abbaye de Saint- Pierre de Lyon à M. de Fresne pour une de ses sœurs. La compassion qu'il eut pour madame de Montmartre la lui fit offrir ; mais elle la refusa généreusement, lui disant, pour le consoler, qu'elle préféreroit l'abbaye la plus pauvre auprès de lui, à l'abbaye la plus riche du m-onde en étant éloignée.

Ce fut en 1602 que S. François de Sales, qui étoit à Paris, les docteurs Duval et Gamache, et mademoiselle Acarie, depuis fondatrice des Carmélites réformées en France sous le nom de sœur Marie de l'Incarnation, commencèrent à fréquenter madame de Montmartre et les religieuses de son parti, ce qui les mit en réputation ; et on ne rougissoi* plus d'être lié d'amitié avec elles.

Pendant près de soixante ans que madame de Beauvillier fut abbesse à Montmartre, elle donna Thabit à deux cent vingt- sept religieuses. Après avoir passé par toutes sortes d'épreuves, essuyé des travaux immen^s, et porté les vertus religieuses à un très-haut degré de perfection, elle mourut le 21 avril 1657, âgée de quatre-vingt-trois ans.

J'espere qu'en nos jours on verra vostre mont sacré parsemé de fleurs dignes du sang * dont il a esté arrosé, etque leur odeur rendra tant de tesmoignages a la bonté de Dieu, que ce sera un vray mont de martyrs.

La faveur que le Roy vous fit dans Toctave de vostre grand Apostre, quittant la nomination, en est un bon présage, mesmement estant accompaigné de la bonne volonté decesvertueuxespritzqui concourent avec le vostre au désir d'une entière reformation. Je représente souvent a l'autel ce saint dessein aceluy qui Ta dressé, et qui vous a donné l'affection de l'embrasser, affin qu'il vous face la grâce de le parfaire.

Il m'est advis que j'en vois la porte ouverte : je vous supplie seulement Madame (et pardonnes a la simplicité et confiance dont j'use), que, parce que cette porte est estroite et mal-aysée a passer, vous preniés la peine et la patience de conduire par icelle toutes vosSeurs l'une après l'autre ; car de les y vouloir faire passer a la foule et en presse, je ne pense pas qu'il se puisse bien faire ; les unes ne vont pas si viste que les autres.

Il faut avoir esgard aux vieilles ; elles ne peuvent s'accommoder si aysément; elles ne sont pas souples ; car les nerfs de leurs espritz^ comme ceux de leurs corps, ont desja fait contraction.

Le soin que vous devés apporter a ce saint ouvrage doit estre un soin doux, gracieux, compatissant, simple et débonnaire. Vostre eage, ce me semble, et vostrepropre complexion le requiert ; car la rigueur n'est pas séante aux jeunes. Etcroyés-moi, Madame, le soin le plus parfait, c'est celuy qui approche de plus près au soin que Dieu a de nous, qui est un soin plein de tranquillité et de quiétude, et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle esmotion,et

* Le sang de saint Denis et de ses compagnons, martyrs.

n'estant qu'un seul, condescend néanmoins et se fait toute a toutes choses.

Sur tout, je vous supplie, prevalés-vous de l'assistance de quelques personnes spirituelles, desquelles le choix vous sera bien aysé a Paris, la ville estant fort grande ; car je vous diray,avec la liberté d'espritque je dois employer par tout, mais particulièrement en vostre endroit : Vostre sexe veut estre conduit ; et jamais en aucune entreprise il ne reûscit que par la soumission ; non que bien souvent il n'ayt autant de lumières que l'autre, mais parce que Dieu l'a ainsy estably. J'en dis trop. Madame, puisque je ne doute point de vostre charité et humilité ; mais je n'en dis pasassés selon l'extrême désir que j'ay a vostre bonheur, auquelseul vousattribuerés, s'il vous plait, cette façon d'escrire ; car je n'ay sceu retenir mon esprit de vous présenter naïfvement ce que cette affection lui suggère.

Au demeurant. Madame, ne doutfs point que je ne vous communique et applique beaucoup de sacrifices que nostre Seigneur me permet de luy présenter. Je vous supplie de les contreschanger de vos prières et plus ferventes dévotions : vous n'en donnerés jamais part a personne qui soit de meilleur cœur , ni plus que moy , Madame , vostre très humble et très affectionné serviteur en Jesus-Ghrist, etc.

GGLXXVII

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE

Le Saint l'exhorte à vivre dans Thumilité, la douceur et la simplicité.

Ma très chère Fille,

Il me semble certes que je le voy ce Sauveur crucifié, au

milieu de vostre ame, comme un bel arbre dévie, qui, par

* C'est la 738^ de Biaise, et la 24* du livre IV des anciennes éditions

les flammes des bons désirs qu'il vous donne, vous promet les fruitz du divin amour qu'il produit ordinairement es lieux où sont la rosée d'humilité, douceur et simplicité de cœur.

Vives donc bien ainsy, ma très chère Fille : ce sont mes vœux et mes souhaitz continuelz, comme vous chérissant d'une affection singulière, et me confiant que réciproquement vous souspirés souvent devant sa divine miséricorde pour l'amendement de mon cœur, dont je vous conjure ardamment, ma très chère Fille.

Si je puis retourner a saint André, ce sera de toute mon affection ; vous aurés vostre désir. Que si je ne puis, vous aurésplus que vostre désir, puisque lebon Père, que j'ayme et honnore si cordialement, y fera cent fois mieux le service de nostre commun maistre que moy. Vostre très humble, etc.

GGLXXVIII

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE NOVICE

Il la félicite de ce qu'elle a pris le parti du couvent. Il relève les avantages de la vie religieuse, de l'obéissance et de l'humilité.

Je me resjouys grandement, ma très chère Fille, du bonheur dont vousjouyssés en cette sacrée compaignie en laquelle vous estes ; car ce vous est un bien inestimable de vivre au service de Dieu en un lieu où toutes les âmes servent, où leur conversation environne vostre jeunesse, pour la confirmer et affermir en ses bons propos.

Et quant a moy, j'auray perpétuellement une grande

* C'est la 739» de la collection-Biaise, et la 61e [al. 60«) du livre IV des anciennes éditions.

affection en vostre avancement en la dévotion, non seulement parce qu'estant filled'un père quej'honnoreparfaictement et Madame vostre mère, j'ay mon interest en leur contentement : mais aussi d'autant qu'avecleur permission et celle de Madame vostre Abbesse, je pense avoir quelque part en vostre ame, puisqu'elle porte le sacré caracterede la confirmation par mon entremise : c'est pourquoy vous estes un peu ma Fille, comme je croy, et je suis beaucoup vostre père, ayant asseurement senty une aff'ection grandement paternelle pour vous.

Et en cette considération, je vous supplie de tout mon cœur de vous exercer fidèlement en la sainte humilité et obeyssance envers ces âmes sacrées a qui Dieu a confié la vostre, affin qu'un jour elle soittoute sienne et son espouse bien aymée. Et tenés-vous joyeuse^ ma très chère Fille, puisqu'il n'y a pas de véritable joye en cette vie mortelle, que celle de se treuver en la voye plus asseurée pour parvenir a l'immortelle. Vives donc ainsy humblement et doucement, ma très chère Fille; et priés-le souvent pour moy, qui suis vostre très humble, etc.

GCLXXIX

LETTRE

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