‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 121 sur 135 · DE LA DE55 APPROPRIATION · texte numérisé non relu

DE LA DE55 APPROPRIATION

Qui feroii ainsi, il n'auroit jamais de chagrin ny d'inquiétude ; car là où est l'indifférence vraye, il n'y peut avoir du desplaisir ny de la tristesse.

Si quelqu'une vouloit avoir du mien et du tien, il le îuy faudroit aller donner hors de la maison ; car dedans il ne s'en parle point. Or il ne faut pas seulement voir en gênerai la desappropriation , mais en particulier ; car il n'y a rien de si aisé que de dire de gros en gros : Il faut renoncer à nousmesmes, et quitter nostre propre volonté; mais quand il faut venir à la pratique , c'est là oii gist la difficulté : c'est pourquoy il faut faire des considérations, et sur sa condition, et sur toutes les choses qui en dépendent en détail ; puis en particulier renoncer tantost à une de nos volontez propres , tantost à une autre , jusques à tant que nous en soyons entièrement despoiiillez ; et ce vray despotiillement se fait par trois degrez. Le premier est l'affection du despotiillement, qui s'engendre en nous par la considération de la beauté de ce despoûillement. Le second degré, est la resolution qui suit l'affection, car nous nous résolvons aisément à un bien que nous affectionnons. Le troisiesme, est la pratique , qui est le plus difficile. Les biens desquels il se faut despoùiller sont de trois sortes : les biens extérieurs, les biens du corps, les biens de l'ame. Les biens extérieurs sont toutes les choses que nous avons laissées hors de la Religion : les maisons, les possessions , les parens , amis , et choses semblables. Pour en faire le despotiillement, il les faut renoncer entre lefr mains de nostre Seigneur, et puis demander les affections qu'il veut que nous ayons pour eux : car il ne faut pas demeurer sans affections , ny les avoir esgales et indifférentes ; il faut aymer chacun en son degré : la charité donne le rang aux affections. Les seconds biens sont ceux du '.'orps, la beauté , la santé , et semblables choses qu'il faut renoncer ; et' puis il ne faut plus aller au miroir regarder si on est belle , ny se soucier non plusda la santé que de la maladie, au

moins qnant à la partie supérieure ; car la nature se ressent tousjours, et crie quelquesfois , spécialement quand Ton n'est pas bien parfait. L'on doit donc demeurer esgalement content en la maladie et en la santé, et prendre les remèdes et les viandes comme ailes se rencontrent, j*ontends tousjoiirs avec la raison ; car quant aux inclinations, je ne m'y amuse point. Les biens du cœur sont les consolations et les douceurs qui se trouvent en la vie spirituelle ; ces biens là sont fort bons : et pourquoy (me direz-vous) s'en faut-il despoûiller? Il le faut faire pourtant, et les remettre entre les mains de nostre Seigneur pour en disposer comme il luy plaira, et le servir sans elles, comme avec elles. Il y a une autre sorte de biens qui ne sont ny intérieurs ny extérieurs, qui ne sont ny biens du corps ny biens du cœur : ce sont des biens imaginaires qui dépendent de l'opinion d'autruy ; ils s'appellent l'bonneur, l'estime , la réputation : or il s'en faut despotiiller tout à fait, et ne vouloir autre honneur que l'honneur de la Congrégation, qui est de chercher en tout la gloire de Dieu; ny autre estime ou réputation que celle de la Communauté, qui est de donner bonne édification en toutes choses. Tous ces despouillemens et renoncemens des choses susdites se doivent faire , non par mespris , mais par abnégation pour le seul et pur amour de Dieu . Il faut icy remarquer que le contentement que nous ressentons à la rencontre des personnes que nous aymons, et les tesmoignages d'affection que nous leur rendons en les voyant, ne sont point contraires à cette vertu de despoiiillement , pourveu qu'ils ne soyent point desreglez, et qu'estant absens , nostre cœur ne court point après eux : car comment se pourroit-il faire que les objets estant presens, les [mîjssances ne soient point esmeuës? C'est co;;]me qui diroit à une personne, à la rencontre d'un Lion, ou d'mi Oars : N'ayez point peur; cela n'est point en nostre pouvou'. De me^me à la renconti'e de ceux qae nous aymons, il ne se

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peut pas faire que nous ne soyons esmues de joye et de contentement; c'est pourquoy cela n'est point contraire à la vertu. Je dis bien plus, que si j'ay envie de voir quelqu'un, pour quelque chose utile , et qui doit réussir à la gloire de Dieu , si son dessein de venir est traversé , et que j'en ressente un peu de peine, voire mesme que je m'empresse un peu pour divertir les occasions qui le retiennent, je ne fais rien de contraire à la vertu du despoùillement , pourveu que je ne passe point jusques à l'inquiétude. Ainsi vous voyez que la vertu n'est pas une chose si terrible qu'on s'imagine. C'est une faute que plusieurs font : ils se forment des chimères en l'esprit, et pensent que le chemin du ciel est estrangement difficile ; en quoy ils se trompent et ont bien tort : car David disoit à nosire Seigneur que sa loy estoit trop douce, et à mesure que les meschans la pablioient dure et difficile, ce bon roy disoit , qu'elle estoit plus douce que le miel. Nous devons dire de mesme de nostre vocation, l'estimant non seulement bonne et belle, mais aussi douce, suave et aymable. Si nous le faisons ainsi , nous aurons un grand amour à observer tout ce qui en despend.

Il est vray, mes chères Sœurs, que l'on ne sçauroit jamais parvenir à la perfection , tandis que l'on a de l'affection à quelque imperfection, pour petite qu'elle soit, voire mesme quand ce ne seroit qu'avoir une pensée inutile ; et vous ne sçauriez crc!]:fs combien cela porte de mal à une ame ; car dés que vous aurez donné àvostre esprit la liberté de s'arresterà penser à une chose inutile, il pensera par après à des choses piernicieuses : il faut donc couper court au mal dés que nous le voyons, pour petit qu'il soit. Il faut aussi examiner à bon escient s'il est vray , comme il nous semble quelquefois , que nous n'ayons point nos affections engagées , par exemple , si quand l'on vous lotie , vous venez à dire quelque parole qui agrandisse la louange que l'on vous donne, ou bien quand vous la recherchez par paroles artificieuses , disant que vous

n'avez plus la mémoire ou l'esprit si bon que vous soulîez avoir pour bien parler : hé ! qui ne void que vous prétende? que Ton vous die, qut vous parlez tousjours extrêmement bien ? Cherchez donc au fond de vostre conscience , si vous y pouvez trouver de Taffection à la vanité. Yous pourrez aussi facilement cognoistre si vous estes attachée à quelque chose, lorsque vous n'aurez pas la commodité de faire ce que vous avez proposé ; car si vous n'y avez point d'affection , vous demeurerez autant en repos de ne la pas faire comme si vous l'eussiez faite , et au contraire , si vous vous en troublez , c'est la marque que vous y avez mis vostre affection. Or, nos affections sont si précieuses (puis qu'elles doivent estre tout employées à aymer Dieu ] , qu'il faut bien prendre garde de ne les pas loger en des choses inutiles ; et une faute, pour petite qu'elle puisse estre, faite avec affection^ est plus contraire à la perfection que cent autres faites par surprinse et sans affection.

Vous demandez comment il faut aymer les créatures : je vous dis briefvement qu'il y a certains amours qui semblent extrêmement grands et parfaits aux yeux des créatures, qui devant Dieu se trouveront petits et de nulle valeur, parce que ces amitiez ne sont point fondées en la vraye charité, qui est Dieu ; ains seulement en certaines alliances et inclinations naturelles , et sur quelques considérations humainement louables et agréables. Au contraire , il y en a d'autres qui semblent extrêmement minces et vuides aux yeux du monde, qui devant Dieu se trouveront pleines et fort excellentes, parce qu'elles se font seulement en Dieu et pour Dieu , sans meslange de nostre propre interest. Or les actes de charité qui se font autour de ceux que nous aymons de ceste sorte sont mille fois plus parfaits , d'autant que tout tend purement à Dieu : mais les services et auti>es assiattances que nous faisons à ceux que nous aymons par inclination, sont beaucoup moindres en mérite, à cause de la

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