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cest ac(e de confiance, nous relevant le courage par une asseurance que nous devons avoir, que la divine bonté nous donnera sa grâce pour désormais luy estre fidelles , et correspondre plus parfaitement à son amour. Apres cest acte de confiance , se devroit immédiatement faire celuy de générosité, disant : Puis que je suis tres-asseuré que la grâce de Dieu ne me manquera point, je veux encore croire qu'il ne permettra pas que je manque à correspondre à sa grâce. Mais vous me direz : Si je manque à la grâce, elle me manquera aussi. Il est vray. Si donc il est ainsi , qui m'asseurera que je ne manque point à la grâce désormais, puis que je luy ay manqué tant de fois par le passé ? Je reponds, que la générosité fait que l'ame dit hardiment et suiis rien craindre : Non, je ne seray plus infidèle à Dieu : et parce qu'elle sent en son cœur ceste resolution de ne Festre jamais , elle entreprend sans rien craindre tout ce qu'elle sçait la pouvoir rendre agréable à Dieu, sans exception d'aucune chose; et entreprenant tout, elle croit de pouvoir tout, non d'ellemesme, ains en Dieu, auquel elle jette toute sa confiance : et pour ce elle fait et entreprend tout ce qu'on luy commande et conseille. Mais vous me demanderez s'il n'est jamais permis de douter de n'estre pas capable de faire les choses qui nous sont commandées? Je responds, que la générosité d'esprit ne nous permet jamais d'entrer en aucun doute. Et afin que vous entendiez mieux cecy , il faut distinguer {comme j'ay accoustumé de vous dire) la partie supérieure de vostre ame d'avec l'inférieure. Or quand je dis que ia générosité ne nous permet point de douter, c'est quant à la partie supérieure ; car il se pourra bien laire que l'inférieure sera toute pleine de ces doutes, et aura beaucoup de peine à recevoir la charge ou l'employ que l'on nous donne : mais de tout cela, l'ame qui est généreuse s'en mocque, et n'en fait aucun estât ; ains se met simplement en l'exercice de ceste charge sans dire une seule parole , uy faire aucuae
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action pour tesmoigner la sentiment qu'elle a de son incapacité. Mais nous autres, nous sommes si joyeux, que rien plus, de tesmoigner que nous sommes bien humbles, et que nous avons une basse estime de nous-mesmes, et semblables choses , qui ne sont rien moins que la vraye humilité, laquelle ne nous permet jamais de résister au jugement de ceux que Dieu nous a donnez pour iioub conduire. J*ay mis dans le Livre de l'Introduction uii exemple qui sert à mon sujet, et qui est fort remarquable : c'est du Roy Achas, lequel estant réduit à une très-grande affliction par la rude guerre que luy faisoient deux autres Roys, lesquels avoient assiégé Hierusalem ; Dieu commanda au prophète Esaïe de l'aller consoler de sa part, et luy promettre qu'il emporteroit la victoire , et demeureroit triomphant de ses ennemis. Et de plus Esaïe lui dit que pour preuve de la vérité de ce qu'il luy disoit, qu'il demandast à Dieu un signe au ciel ou bien en la terre, et qu'il le luy donneroit. Lors Achas se mesfiant de la bonté de Dieu, et de sa libéralité : Non, dit-il, je ne le feray pas , d'autant que je ne veux pas tenter Dieu. Mais le misérable ne disoit pas cela pour l'honneur qu'il portoit à Dieu ; car au contraire il refiisoit de l'honnorer, parce que Dieu vouloit estre glorifié en ce temps-là par des miracles ; et Achas refusoit de luy en demander un qu'il luy avoit signifié qu'il desireroitfaire.il offensa Dieu, en refusant d'obeyr au prophète que Dieu luy avoit envoyé pour luy signifier sa volonté. Nous ne devons donc jamais mettre en doute que nous ne puissions faire ce qui nous est commandé, d'autant que ceux qui nous commandent cognoissent bien nostre capacité. Mais vous me dites que possible vous avez plusieurs misères intérieures, et de grandes imperfections que vos Supérieurs ne cognoissent pas, et qu'ils se fondent sur les apparences extérieures par lesquelles vous atez peut estre trompé leurs esprits. Je dis qu'il ne vous faut pas tousjours croire quand vous dites (poussées peut estre de des-
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coiirageiïient) , que vous estes des misérables, et toutes remplies d'imperfections ; non plus qu'il ne faut croire que vous n'en ayez point , quand vous n'en dites rien , estant pour l'ordinaire telles que vos œuvres vous font paroi stre. Vos vertus se cognoissent par la fidélité que vous avez à les pratiquer, et de mesme les imperfections se recognoissent par les actes. L'on ne sçauroit, pendant que l'on ne sent point de malice en son cœur, tromper l'esprit des Supérieurs. Mais vous me dites que l'on void plusieurs Saincts qui ont fait grande résistance pour ne pas recevoir les charges que l'on leur vouloit donner. Or ce qu'ils en ont fait n'a pas esté seulement à cause de la basse estime qu'ils faisoient d'eux-mesmes, mais principalement à cause de ce qu'ils voyoient que ceux qui les vouloient mettre en ces charges, se fondoient sur des vertus apparentes, comme sont les jeusnes , les aumosnes , les pénitences et aspretez du corps , et non sur les vrayes vertus intérieures qu'ils tenoient closes et couvertes sous la saincte humilité. Puis ils estoient poursuivis et recherchez par des peuples qui ne les cognoissoient point que par réputation. En ce cas, il seroit (ce semble) permis de faire un peu de résistance ; mais sçavez-vous à qui ? à une fille de Dijon, par exemple, à laquelle une Supérieure d'Annessy envoyeroit le commandement d'estre Supérieure, ne l'ayant jamais veuê ny cognuë : mais une fille de céans , a laquelle on feroit le mesme commandement , ne devroit jamais se mettre en devoir d'apporter aucune raison pour tesmoigner qu'elle répugne au commandement ; ains se devroit mettre en l'exercice de sa charge avec autant de paix et âe courage comme si elle se sentoit fort capable de s'en bien acquiter. Mais j'entends bien la finesse , c'est que nous craignons de n'en pas sortir à nostre honneur ; nous avons nostre réputation en si grande recommendation , que nous ne voulons point estre tenus pour apprentifs en l'exercice de nos charges ; ains pour maistres et maistresses qui ne font
jamais des fautes. Vous entendez maintenant assez que c'est que Tesprit de force et de générosité que nous avons tant d'envie de voir céans, afin d'en bannir toutes les niaiseries et tendretez qui ne servent qu'à nous arrester en nostre chemin , et nous empescher de faire progrez en la perfection. Ces tendretez se nourrissent de vaines réflexions que nous faisons sur nous-mesmes ; principalement quand nous avons bronché en nostre chemin par quelque faute. Car céans, par la grâce de Dieu , l'on ne tombe jamais du tout , nous ne Pavons encore point veu ; mais l'on bronche , et au lieu de s'humilier tout doucement et puis se redresser courageusement (comme nous avons dit), l'on entre en la consolation de sa pauvreté, et dessus cela l'on commence à s'attendrir sur soy-mesme. Hé mon Dieu ! que je suis misérable! je ne suis propre à rien. Et par après l'on passe au descouragement qui nous fait dire : 0 non , il ne faut plus rien espérer de moy, je ne feray jamais rien qui vaille, c'est perdre le temps que de me parler : et là dessus nous voudrions quasi que l'on nous laissast là, comme si l'on estoit bien asseuré de ne pouvoir jamais rien gagner avec nous. Mou Dieu ! que toutes ces choses sont esloignées de l'ame qui est généreuse et qui fait une grande estime , comme nous avons dit, des biens que Dieu a mis en elle! car elle ne s'estonne point, ny de la difficulté du chemin qu'elle a à faire, ny de la grandeur de l'œuvre , ny de la longueur du temps qu'il y faut employer, ny enfin du retardement de l'œuvre qu'elle a entreprise. Les filles de la Visitation sont toutes appellées à une très-grande perfection, et leur entreprise est la plus haute et la plus relevée que Ton sçauroit penser ; d'autant qu'elles n'ont pas seulement prétention de s'unir à la volonté de Dieu, comme doivent avoir toutes les créatures ; mais de plus elles prétendent de s'unir à ses désirs, voire jnesme à ses intentions, je dis avant mesme qu'elles soient presque signifiées y et s'il se pouvoit penser quelque chose de plus par-
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fait, et Tin degré de plus grande perfection, que de se conformer à la volonté de Dieu, à ses désirs et à ses intentions» elles entreprendroient sans doute d'y monter, puisqu'elles ont une vocation qui les y oblige : et partant la dévotion de céans doit «stre une dévotion forte et généreuse, comme nous avons dit plusieurs fois. Mais outre ce que nous avons dit de ceste générosité, il faut encore dire cecy, qui est que Famé qui la possède reçoit esi^iilement les seicheresses et les tendresses des consolations, les ennuys intérieurs, les tris« tcsses, les accablemens d'esprit, comme les faveurs et les prosperitez d'un esprit bien plein de paix et de tranquillité. Et cela , parce qu'elle considère que celuy qui luy a donné les consolations est celuy-là mesme qui luy envoyé les afflictions; lequel luy envoyé les unes et les autres, poussé du mosnie amour, qu'elle recognoist estre très-grand, parce que, par l'affliction intérieure de l'esprit, il prétend de l'attirer à une très-grande perfection , qui est l'abnégation de toute sorte de consolations en ceste vie , demeurant tres-asseurée que celuy qui l'en prive icy bas ne l'en privera point éternellement là baut au ciel. Vous me direz que l'on ne peut pas emmy ces grandes ténèbres faire ces considérations, veu qu'il semble que nous ne pouvons pas seulement dire une parole ànostre Seigneur. Certes vous avez raison de dire qu'il vous semble , d'autant qu'en vérité cela n'est pas. Le sacré concile de Trente a déterminé cela , et nous sommes obligez de croire que Dieu et sa grâce ne nous abandonnent jamais en telle sorte que nous ne puissions recourir à sa bonté , et protester que contre tout le trouble de nostre ame nous voulons estre tout à lui, et que nous ne le voulons point offenser. Mais remarquez que tout cecy est en la partie suprême de nostre ame ; et parce que la partie inférieure n'en apperçoit rien et qu'elle demeure tousjours en sa peine , cela nous trouble et nous fait estimer bien misérables. Et sur cela nous commençons à nous attendrir dessus nous-mesmes, comme si
c'estoit une chose bien digne de compassion que de nous Toir sans consolation. Hé pour Dieu ! considérons que nostre Seigneur et nostre Maistre a bien voulu estre exercé par ces cnnuys intérieurs, mais d'une façon incomparable. Ecoutez ces paroles qu'il dit sur la Croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'avez-vous abandonné ? Il estoit réduit à l'extrémité , car il n'y avoit que la fine pointe de son esprit qui ne fust accablée de langueur : mais remarquez qu'il se prend à parler à Dieu , pour nous monstrer qu'il ne nous seroit pas impossible de le faire. Mais lequel vaut mieux en ce temps, dites- vous , de parler à Dieu de nostre peine et de nostre misère , ou bien de luy parler de quelque autre chose ? Je vous dis qu'en cecy, comme en toutes sortes de tentations, il est mieux de divertir nostre esprit de son trouble et de sa peine ^ parlant à Dieu de quelque autre chose , que non pas de luy parler de nostre douleur : car indubitablement, si nous le voulons faire, ce ne sera point sans un attendrissement que nous ferons sur nostre cœur, aggrandissant tout de nouveau nostre douleur, nostre nature estant telle qu'elle ne peut voir ses douleurs sans en avoir une grande compassion. Mais vous me dites que si vous n'y faites point d'attention , vous ne vous en souviendrez pas pour le dire : et qu'importe ? Nous sommes certes comme des enfans, lesquels sont bien aises d'aller dire à leur mère qu'ils ont esté piquez d'une abeille , afin que la mère les plaigne et souille sur le mal qui est desja guery : car nous voulons aller dire à nostre mère que nous avons esté bien affligez , et aggrandir nostre affliction , la racontant toute par le menu sans oublier une petite circonstance qui nous puisse faire un peu plaindre. Or ne voila pas des enfances très-grandes? Si nous avons commis quelques infidelitez , bon de les dire ; si nous avons esté lideles , il le faut aussi dire ; mais courtement , sans (.'xauerer ny l'un ny l'autre : car il faut tout dire à ceux qui nul 'a «Large de nos âmes. Yous me dites maintenant que, iuic^que
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vous avez eu quelque grand sentimemt de colère ou de quelque autre tentation, il vous vient toujours du scrupule si vous ne vous en confessez. Je dis qu'il le faut dire en vostre reveuë , mais non pas par manière de confession ; ains pour tirer instruction comment l'on s'y doit comporter : je dis, quand l'on ne void pas clairement d'avoir donné quelque sorte de consentement; car si vous allez dire : Je m'accuse dequoy durant deux jours j'ay eu de grands mouvemens de colère, mais je n'y ay pas consenty ; vous dites vos vertus au lieu de dire vos défauts. Mais il me vient en doute que je n'y aye fait quelque faute : il faut regarder meurement si ce doute a quelque fondement ; peut estre qu'environ un quart d'heure, durant ces deux jours, vous avez esté un peu négligente à vous divertir de vostre sentiment : si cela est, dites tout simplement que vous avez esté négligente durant un quart d'heure à vous divertir d'un mouvement de colère que vous avez eu, sans adjouster que la tentation a duré deux jours ; si ce n'est que vous le vouliez dire , ou pour tirer de l'instruction de vostre confesseur, ou bien pour ce qui est de vos reveuës ; car alors il est tres-bon de le dire. Mais pour les confessions ordinaires , il seroit mieux de n'en point parler, puis que vous ne le faites que pour vous satisfaire ; et si bien il vous en vient un peu de peine, ne le faisant pas, il la faut souffrir comme une autre à laquelle vous ne pourriez pas mettre remède. Dieu soit beny.
Sur le départ des Sœurs de la Visitation , qui s'en alloient pour fonder une nouvelle maison de leur institut.
Entre les louanges que les Saincts donnent à Abraham , S. Paul relevé celle-cy au dessus de toutes les autres : Qu'il creut en l'espérance contre l'espérance mesme. Dieu lui avoit promis que sa génération seroit multipliée comme le^ estoilles
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du Ciel et comme le sablon de la mer, et cependant il re^^oîl le commandement de tuer son fils Isaac. Le pauvre Abraham ne perdit son espérance pourtant , ains il espéra contre Tesperance mesme , que si bien il obeyssoit au commandement qui lui estoit fait de tuer son fils , Dieu ne lairroit pas pourtant de luy tenir pa' oie. Grande certes fut son espérance : car il ne voyoit e/ aucune façon rien en quoy il la peust appuyer , sinon sur la parole que Dieu lui avoit donnée. 0 que c'est un vrai et solide fondement que la parole de Dieu! car elle est infaillible. Abraham sort donc pour accomplir la volonté de Dieu avec une simplicité nompareille; car il ne fît non plus de considération , ni de réplique , que lors que Dieu lui avoit dit qu'il sortist de sa terre et de sa parenté , et qu'il allast au lieu qu'il luy monstreroit , sans le luy spécifier, afin qu'il s'embarquastplus simplement dans la barque de sa divine providence : marchant donc trois jours et troi^ nuicts avec son fils Isaac , portant le bois du sacrifice , ceste ame innocente demanda à son père où estoit l'holocauste ; à quoy le bon Abraham respondit : Mon fils , le Seigneur y pourvoira. 0 mon Dieu! que nous serions heureux si nous pouvions nous accoustumer à faire ceste response à nos cœurs lorsqu'ils sont en soucy de quelque chose ; nostre Seigneur y pourvoira ; et qu'après cela nous n'eussions plus d'anxiété , de trouble ny d'empressement, non plus qu'Isaac! car il se teut après , croyant que le Seigneur y pourvoiroit ainsi que son père luy avoit dit. Grande est certes la confiance que Dieu requiert que nous ayons en son soin paternel et en sa divine providence : mais pourquoy ne l'aurions-nous pas, veu que jamais personne n'y a peu estre trompé ? Nul ne se confie en Dieu , qui ne retire les fruicts de sa confiance. 3^3 dis cecy entre nous autres; car quant aux gens du monde, bien souvent leur confiance est accompagnée d'appréhension ; c'est pourquoy elle n'est de nulle valeur devant Dieu. Considérons , je vous supplie , ce que nostre Seigneur et nostro
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'^laîstre dit à ses Apostres pour establir en eux cp.ste saincte et amoureuse confiance : Je vous ay envoyez par le monde sans besace, sans argent et sans nulles provisions , soit pour vous nourrir, soit pour vous vestir ; quelque chose vous at-elle manqué? et ils dirent , Non. Allez , leur dit-il, et ne pensez ny dequoy vous mangerez , ny dequoy vous boirez , ny dequoy vous vons vestirez, ny mesme ce que vous aurez à dire estant devant les grands seigneurs et magistrats des provinces par où vous passerez : car en chaque occasion vostre Père céleste vous fournira de tout ce qui vous sera nécessaire. Ne pensez point à ce que vous aurez à dire ; car il parlera en vous et vous mettra en la bouche les paroles que vous aurez à dire. Mais je suis si grossière (dira quelqu'une de nos Sœurs), je ne sçay point comment il faut traiter avec les grands , je n'ay point de doctrine. C'est tout un ; allez et vous confiez en Dieu ; car il a dit : Quand bien la femme viendroit à oublier son enfant , si ne vous oublieray-je jamais, car je vous porte gravez sur mon cœur et sur mes mains. Pensez-vous que celuy qui a bien soin de pourvoir de nourriture aux oyseaux du ciel et aux animaux de la terre, qui ne sèment ny ne recueillent rien, vienne jamais à s'oublier de pourvoir de tout ce qui sera nécessaire à l'homme qui se confiera pleinement en sa providence, puisque l'homme est capable d'estre uny à Dieu nostre souverain bien? Cecy , mes tres-cheres Sœurs, m'a semblé estre bon à vous dire sur le sujet de vostre départ; car si bien vous n'estes pas capables de la dignité apostolique à cause de vostre sexe, vous estes neantmoins capables en quelque façon de l'office apostolique, et vous pouvez rendre plusieurs services à Dieu, procurant en certaine façon l'avancement de sa gloire, comme les Apostres. Certes, mes chères filles, cecy vous doit estre un motif de grande consolation, que Dieu se veuille servir de vous pour une œuvre si excellente que celle à laquelle vous estes appellées , et vous vous en devez tenir grandem. 2i
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ment honnorées devant la divine Majesté ; car qu'est-ce que Dieu désire de vous , sinon ce qu'il ordonna à ses Apostres, et ce pourquoy il les envoya par le monde , qui estoit ce que nostre Seigneur mesme estoit venu faire en ce monde , qui fut pour donner la vie aux hommes? et non seulement cela dit-il , mais afin qu'ils vescussent d'une vie plus abondante , qu'ils eussent la vie et une vie meilleure , ce qu'il a fait ea leur donnant la grâce. Les Apostres furent envoyez de nostre Seigneur par toute la terre pour le mesme sujet; car nostre- Seigneur leur dit : Ainsi que mon Père m'a envoyé, je vous envoyé ; allez , et donnez la vie aux hommes ; mais ne vous contentez pas de cela , faites qu'ils vivent , et d'une vie plus parfaite : par le moyen de la doctrine que vous leur enseignerez , ils auront la vie , en croyant à ma parole que vous leur exposerez ; mais ils auront une vie plus abondante par le bon exemple que vous leur donnerez ; et n'ayez nul soucy si vostre travail sera suivy du fruict que vous en prétendez , car ce n'est pas à vous que l'on demandera le fruict , ains seulement si vous vous serez employez fîdellement à bien cultiver ces terres stériles et sèches : l'on ne vous demandera pas si vous aurez bien recueilly , ains seulement si vous aurez eu soin de bien ensemencer. De mesme , mes chères filles , estes-vous maintenant commandées d'aller çà et là en divers lieux, pour faire que les âmes ayent la vie, et qu'elles vivent d'une meilleure vie : car qu'est-ce que vous allez faire, sinon tascher de donner cognoissance de la perfection de vostre institut , et par le moyen de ceste cognoissance attirer plusieurs âmes à embrasser toutes les observances qui y sont comprises et encloses? mais sans prescher et conférer les Saciemens, et remettre les péchez, ainsi que faisoient les Apostres, n'allez-vous pas donner la vie aux hommes? Mais, pour parler plus proprement, n'allez-vous pas donner la vie aux filles, puis que peut estre cent et cent filles qui se retireront à vostre exemple dans vostre religion, se fussent perdues
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demeurant au monde , lesquelles iront jouir au ciel , pour toute éternité , de la félicité imcomprehensible? et n'est-ce pas par vostre moyen que la vie leur sera donnée, etqu'elîes^ vivront d'une vie plus abondante, c'est à dire, d'une vie plus parfaite et pins agréable à Dieu? vie qui les rendra capables de s'unir pins parfaitement à la divine bonté; car elles recevront de vous les instrirctions nécessaires pour acquérir le vray et pur amour de Dieu, qui est ceste vie plus abondante que nostre Seigneur est venu donner aux hommes. J'ay apporté , dit-il , le feu tm la terre : qu'est-ce que je demande ou que je presfends, sinon qu'il brusle? Et en un autre endroit il commande que le foule brusle incessamment sur son Autel, et que pour cela il ne soit jamais esteint, pour monstrer avec quelle ardeur il désire que le feu de son amour soit tousjours allumé sur l'autel de nostre cœur. 0 Dieu, quelle grâce est celle que Dieu vous fait ! il vous rend apostresses, non en la dignité, ains en l'office et au mérite : vous ne prescherez pas ; non, car vostre sexe ne le permet, bien que St^ Magdeleine, et SL^ Marthe sa sœur, l'ayent fait; mais vous ne lairrez pas d'exercer l'office apostolique en la communication de vostre manière de vie , ainsi que je viens de dire. Allez donc pleines de courage faire ce à quoy vous estes appellées, mais allez en simplicité : si vous avez des appréhensions, dites à vostre ame : Le Seigneur nous pourvoira ; si les considérations de vostre foiblesse vous travaillent, jettez-vous en Dieu et vous confiez en luy. Les Apostres estoient des pescheurs et ignorans la pluspart; Dieu les rendit sçavans selon qu'il estoit nécessaire pour la charge qu'il leur vouloit donner. Confiez-vous en luy, appuyez-vous sur sa providence, et n'ayez peur de rien : ne dites pas : Je n'ay point détalent pour bien parler; n'importe, allez sans faire de discours ; car Dieu vous donnera ce que vous aurez à dire et à faire , quand il en sera temps. Que si vous n'avez point de vertu, ou que vous n'en apperceviez point en vous, ne vous
mettez pas en peine ; car si vous entreprenez pour la gloire de Dieu et pour satisfaire à Tobeyssance, la conduite des ame» du quelque autre exercice quel qu'il soit, Dieu aura soin de vous, et sera obligé de vous pourvoir de tout ce qui vous sera nécessaire , tant pour vous que pour celles que Dieu vous donnera en charge. Il est vray , c'est une chose de grande conséquence et de grande importance que celle que vous entreprenez; mais pourtant vou^ auriez tort, si vous n'en espériez un bon succez , veu que vous ne l'entreprenez pas par vûstre choix , ains pour satisfaire à l'obeyssance. Sans doute nous avons un grand sujet de craindre , quand nous recherchons les charges et les olïices , soit en Religion , soit ailleurs, et qu'elles nous sont données sur nostre poursuite : mais quand cela n'est point, ployons humblement le col sous le joug de la saincte obeyssance, et acceptons de bon cœur le fardeau : humilions-nous, car il le faut toujours faire; mais ressouvenons-nous tousjours d'establir la générosité sur les les actes de l'humilité ; car autrement ces actes d'humilité ne vaudroient rien. J'ay un extrême désir de graver en vos esprits une maxime qui est d'une utilité nompareille : Ne demander rien , et ne refuser rien. Non , mes chères filles , ne demandez rien et ne refusez rien ; recevez ce que l'on vous donnera et ne demandez point ce que l'on ne vous présentera point ou que l'on ne vous voudra pas donner : en ceste pratique vous trouverez la paix pour vos âmes. Ouy , mes chères Sœurs, tenez vos cœurs en ceste saincte indifférence de recevoir tout ce que l'on vous donnera, et de ne point désirer ce que l'on ne vous donnera pas : je veux dire , en un mot , Tie desirez rien , ains laissez-vous vous-mesmes et toutes vos affaires pleinement et parfaitement au soin de la divine providence; laissez-luy faire de vous tout de mesme que les enfans se laissent gouverner à leurs nourrices; qu'elle vous porte sur le bras droit ou sur le gauche tout ainsi qu'il luy plaira , laissez-luy faire , car un enfant ne s'en formaliseroit
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point; qu'elle vous couche , ou qu'elle vous levé, laîssez-luy faire, car c'est une bonne mère qui sçait mieux ce qu'il vous faut que vous-mesmes. Je veux dire, si la divine providence permet qu'il vous arrive des afflictions ou mortifications, ne les refusez point; ains acceptez-les de bon cœur, amoureusement et tranquillement; que si elle ne vuus en envoyé point, ou qu'elle ne permette pas qu'il vous en arrive, ne les desirez point, ny ne les demandez point; de mesme, s'il vous jrrive des consolations , recevez-les avec esprit de gratitude et de recognoissance envers la divine bonté : que si vous n'en avez point , ne les desirez point , ains taschez de tenir vostre cœur préparé pour recevoir les divers evenemens de la divine providence , et d'un mesme cœur autant qu'il se peut. Si on vous donne des obeyssances en la religion, qui vous semblent dangereuses , comme sont les superioritez , ne les refusez point ; si l'on ne vous en donne point , ne les desirez point ; et ainsi de toutes choses : j'entends des choses de la terre; car pour ce qui est des vertus , nous les pouvons et devons désirer et demander à Dieu : l'amour de Dieu les comprend toutes. Vous ne sçauriez croire , sans en avoir l'expérience, combien ceste pratique apportera de profit en vos âmes ; car au lieu de vous amnser à désirer ces moyens et puis ces autres de vous perfectionner , vous vous appliquerez plus simplement et fidellement à ceux que vous rencontrerez en vostre chemin. Jettant mes yeux sur le sujet de vostre départ, et sur les ressentimens imjvitables que vous aurez toutes en vous séparant les unes des autres , j'ay pensé que je vous devois dire quelque petite chose qui peusl amoindrir ceste douleur, quoy que je ne veuille dire qu'il ne soit loisible de pleurer un peu; car il le faut faire, d'autant qu'on ne s'en pourroit pas tenir, ayant demeuré si doucement et si amoureusement assez long-temps ensemble en la pratique des mesmes exercices; ce qui a tellement uny vos cœurs, qu'ils ne neuvent, sans doute, soutiVir nulle division ny séparation :
aussi, mes chères filles, ne serez-voiis point divisées ny séparées; car toutes s'en vont, et toutes demeurent; celles qui s'en vont demeurent, et celles qui demeurent s'en vont, non €n leur personne, ains en la personne de celles qui s'en vont; et de mesme, celles qui s'en iront, demeureront en la personne de celles qui demeurent : c'est un des principaux fruicts de la Religion que ceste saincte union qui se fait par la charité; union qui est telle que de plusieurs cœurs il n'en est fait qu'un cœur, et de plusieurs membres, il n'en est fait qu'un corps : tous sont tellement faits un en Religion , que tous les Religieux d'un ordre ne sont (ce semble) qu'un seul Religieux. Les Sœurs domestiques chantent les Offices divins en la personne de celles qui sont dédiées pour le faire, comme les autres servent aux offices domestiques en la personne de celles qui les font. Et pourquoy cela? la raison en est toute évidente; d'autant que si celles qui sont au Chœur pour chanter les Offices n'y estoient pas , les autres y seroient en leur place ; s'il n'y avoit point de Sœurs domestiques pour apprester le disner, les Sœurs du C4hœur y seroient employées; si une telle Sœur n'estoit pas Supérieure, il y en auroit une autre : de mesme celles qui s'en vont demeurent , et celles qui demeurent s'en vont; car si celles qui sont nommées pour s'en aller ne le pouvoient faire , celles qui demeurent s'en iroient en leur place. Mais ce qui nous doit faire aller et demeurer de bon cœur, mes chères filles, c'est la certitude presque infaillible que nous devons avoir, que ceste séparation ne se fait que quant au corps ; car quant à l'esprit vous demeurerez tousjours tres-uniqueraent unies : c'est peu de chose ceste séparation corporelle; aussi bien la faudra-il faire un jour, veuillons-nous ou non; mais la séparation des cœurs, et desunion des esprits, c'est cela seul qui est à redouter. Or quant à nous autres, non seulement nous demeurerons tousjours unis par ensemble; mais bien plus, que nostre union «i'yra tous les jours plus perfectionnant, et ce doux et
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tres-aymable lien de la saincte charité sera tousjours de plus en plus serré et renoué, à mesure que nous nous avancerons en la voye de nostre propre perfection; car nous rendant pluscapables de nous unira Dieu, nous nous unirons davantage les uns aux autres, si que chaque Communion que nous ferons, nostre union sera rendue plus parfaite; car nous unissant avec nostre Seigneur, nous demeurerons tousjours plus unis ensemble ; aussi la réception Facrée de ce Pain celeste et de ce tres-adorable Sacrement s'appelle Communion, c'est à dire, commune union. 0 Dieu, quelle union est celle qu'il y a entre chaque Religieux d'un mesme ordre! union telle que les biens spirituels sont autant pesle-meslez et réduits en commun, comme les biens extérieurs : le Religieux n'a rien à luy en son particulier, à cause du vœu sacré qu'il a fait de la pauvreté volontaire; et par la profession saincte que les Religieux font de la tres-saincte charité, toutes leurs vertus sont communes , et tous sont participans des bonnes œuvres les uns des autres , et joùyront du fruict d'icelles , pourveu qu'ils se maintiennent tousjours en charité, et en l'observance des Règles de la Religion en laquelle Dieu les a appeliez : si que celuy qui est en quelque office domestique, ou en quelque autre exercice quel que ce soit , contemple en la personne de celuy qui est en oraison au Chœur ; celui qui repose , participe au travail qu'a l'autre , qui est en exercice par le commandement du Supérieur. Voyez donc, mes chères filles, comment celles qui s'en vont demeurent, et celles qui demeurent s'en vont, et combien vous devez toutes esgalement embrasser amoureusement et courage i;srjiiiont l'obédience, tant en ceste occasion comme en toute aucre, puisque celles qui demeurent auront part au travail et au fruict du voyage de celles qui s'en vont , comme celles-là aitront part en la tranquillité et repos de celles qui demeureront : toutes sans doute, mes chères filles, avez besoin de beaucoup de vertus, et de soin de les pratiquer, tant pour s'en aller que
pour demeurer; car comme celles qui s'en vont, ont besoîn de beaucoup de courage et de confiance en Dieu, pour entreprendre amoureusement , et avec esprit d'humilité , ce que Dieu désire d'elles, vainquant tous les petits ressentimens qui leur pourroient venir de quitter la maison en laquelle Dieu les a premièrement logées, les Sœurs qu'elles ont si chèrement aymées , et la conversation desquelles leur apportoit tant de consolation en l'âme, la tranquillité de leur retraite, qui est si chère, les parens, les cognoissances, et que sçay-je moi? plusieurs choses ausquelles la nature s'attache , tandis que nous vivons en ceste vie; celles qui demeurent ont de mesme besoin et nécessité de courage, tant pour persévérer en la pratique de la saincte sousmission, humilité et tanquillité , qu'aussi pour se préparer de sortir quand il leur sera commandé; puisque , ainsi que vous voyez, vostre institut, mes chères Sœurs , va s'estendant de toutes parts en divers lieux, de mesme devez-vous tascher d'accroistre et multiplier les actes des vertus, et devez agrandir vos courages pour vous rendre capables d'estre employées selon la volonté de Dieu. Il me semble , certes, quand je regarde et considère le commencement de vostre institut, qu'il représente bien l'histoire d'Abraham ; car comme Dieu luy eut donné parole que sa race seroit multipliée comme les estoilles du Firmament, et comme le sablon de la mer, il luy commanda neantmoins de luy sacrifier son fils, par lequel la promesse de Dieu devoife estre accomplie. Abraham espéra, et s'affermit en son espérance contre l'espérance mesme , et son espérance ne fut point vaine, ains fructueuse : de mesme, quand les trois premières sœurs se rangèrent, et embrassèrent ceste sorte de vie. Dieu avoit projette de toute éternité de bénir leur génération, et de leur en donner une qui seroit grandement multipliée : mais qui eust peu croire cela, puisqû'en les enserrant dans leur petite maison , nous ne pensions à autre chose que de les faire mourir au monde? Elles furent sacri-
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fiées, ains elles se sacrifièrent elles-mesmes volontairement ; et Dieu se contenta tellement de leur sacrifice, qu'il ne leur donna pas seulement une nouvelle vie pour elles-mesmes, ains une vie si abondante , qu'elles la peuvent par sa grâce communiquer à plusieurs âmes , ainsi que l'on void maintenant. Il me semble , certes , que ces trois premières Sœurs sont grandement bien représentées par les trois grains de bled qui se trouvèrent emmy la paille qui estoit sur le chariot de Triptolemus , laquelle servoit à conserver ses armes : car estant portée en un pays où il n'y avoit point de bled , ces tfois grains furent pris et jettez en terre, lesquels en produisirent d'autres en telle quantité, que dans peu d'années toutes les terres de ce pays-]à en furent ensemencées. La providence de nostre bon Dieu jetta de sa main bénite ces trois filles dans la terre de la Visitation; et après avoir demeuré un temps cachées aux yeux du monde, elles ont fait le fruict que Ton void maintenant ; de sorte que dans peu de temps tous ces pays seront faits participans de vostre institut. 0 qu'heureuses sont les âmes qui se dédient véritablement et absolument au service de Dieu! car Dieu ne les laisse jamais stériles ny infructueuses. Pour un rien qu'elles quittent pour Dieu, Dieu leur donne des recompenses incomparables , tant en cette vie qu'en l'autre. Quelle grâce, je vous prie, d'estre employées au service des âmes que Dieu ayme si chèrement, et pour lesquelles sauver, nostre Seigneur a tant souffert? Certes c'est un honneur nompareil , et duquel vous devez , mes chères filles, faire un très-grand estât ; et pour vous y employer fidellement, ne plaignez ny peine, ny soin, ny travail ; car tout vous sera chèrement recompensé ; bien qu'il ne faille pas se servir de ce motif pour vous encourager, ains de celuy de vous rendre plus agréables à Dieu , et d'augmenter d'autant plus sa gloire. Allez donc, et demeurez courageusement pour cest exercice, et ne vous amusez point à regarder que vous ne voyez point en vous ce qui est neces-
^ire, je veux dire les talens propres aux charges ausquelles vous serez employées. Il est mieux que nous ne les voyions point en nous, car cela nous tient en humilité, et nous donne plus de sujet de nous mesfîer de nos forces et de nous-mesmes, et fait que nous jettons plus absolument toute nostre^confiance en Dieu. Tant que nous n'avons pas besoin de la pratique d'une vertu, il est mieux que nous ne l'ayons pas; quand nous en aurons besoin (poiirveii une nous soyons fidelles en celles dont nous avons présentement la pratique) tenons-nous asseurez que Dieu nous donnera chaque chose en son temps ; ne nous amusons point à désirer ny à prétendre rien , laissons-nous tout à fait entre les mains de la divine providence, qu'elle fasse de nous ce qui luy plaira : car à quel propos désirer une chose plustost qu'une autre? tout ne doit-il pas estre indiffèrent? Pourveu que nous plaisions à Dieu, et que nous aymions sa divine volonté, cela nous doit suiïire. Quant à moy, j'admire comment il se peut faire que nous ayons plus d'inclination d'estre employez à une chose qu'à une autre , estant en Religion principalement , où une charge et une besongne est autant agréable à Dieu qu'une autre, puisque c'est l'obeyssance qui donne le prix à tous les exercices de la Religion. Quand on nous donneroit le choix, les plus abjîicts seroient les plus désirables, et ceux qu'il faudroit embrasser plus amoureusement ; mais cela n'estant pas à nostre choix, embrassons les uns comme les autres d'un mesme cœur. Quand la charge que l'on nous donns est honnorable devant les hommes, tenons-nous humbles devant Dieu; quand elle est plus objecte devar.t les hommes, tenonsnous plus honnorez devant la divine bonté : enfin, mes chères filles, retenez chèrement et lîdellement ce que je vous ay dit, soit pour ce qui regarde l'intérieur, soit pour ce qui regarde l'extérieur; ne veuillez rien que ce que Dieu voudra pcTur vous, embrassez amoureusement lesevenemens et lesdiverseffectsde bun divin vouloir, sans vous amuser nullement à autre chose.
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Apres cecy, que vous sçaurois-je plus dire, mes chères Sœurs, puis qu'il semble que tout nostre bonheur soit compris en ceste toute aymable pratique? Je vous representeray l'exemple des Israélites avec lequel je finiray. Ayant longuement demeuré sans avoir un Roy, il leur prit envie d'en avoir un (grand cas de l'esprit humain ), comme si Dieu les eust laissez sans conduite, ou qu'il n'eust point eu de soin de les régir, gouvernei et défendre. Ils s'adressèrent donc au Prophète, lequel leur promit de le demander pour eux à Dieu , ce qu'il fit; et Dieu irrité de leur demande , leur fît réponse qu'il le vouloit bien , mais qu'il les advertissoit que le Roy qu'ils auroient prendroit telle domination et au thorité sur eux, qu'il leur leveroit leurs enfans ; et quant aux fils, qu'il feroit les uns dizeniers, les autres soldats et capitaines; €t quant à leurs filles , il feroit les unes cuisinières , les autres boulangères, les autres parfumeuses. Nostre Seigneur en fait de mesme , mes chères filles, des âmes qui se dédient à son service ; car ( comme vous voyez aux Religions ) il y a diverses charges et divers offices. Mais qu'est-ce que je veux dire ? rien autre , sinon qu'il me semble que la divine Majesté vous a chosies vous autres qui vous en allez , comme des parfumeuses ou parfumieres ; ouy certes , car vous estes commises de sa part pour aller respandre les odeurs tressuaves des vertus de vostre institut; et comme les jeunes filles sont amoureuses des bonnes odeurs ( ainsi que dit la sacrée amante au Cantique des Cantiques), que le nom de son bien-aymé est comme une huyle ou un l)aume qui respand de toutes p^^.ts des odeurs infiniment agréables (et c'est pourquoy, adjouste-t'elle, les jeunes filles l'ont suivy, attirées de ses divins parfums), faites, mes chères Sœurs, que comme parfumeuses de la divine bonté , vous alliez si bien respandant de toutes parts l'odeur incomparable d'une tres-sincere humilité, douceur et charité, que plusieurs jeunes filles soieut attirées à la suite de vos par-
fiims , et embrassent vostre sorte de vîe , par laquelle elles pourront, comme vous, jouir en ceste vie d'une saincte et amoureuse paix et tranquillité de Famé, pour après aller jouir de la félicité éternelle en l'autre. Vostre Congrégation est comme une ruche d'abeilles , laquelle a desja jette divers essaims ; mais avec ceste différence neantmoins , que les abeilles sortant pour aller se retirer pu une autre ruche , et là commencer un mesnage nouveau , chaque essaim choisit un Roy particulier, sous lequel elles militent et font leur retraite : mais quant à vous , mes chères Ames , si bien vous allez dans une ruche nouvelle (c'est à dire, que vous allez commencer une nouvelle maison de vostre Ordre), néantmoins vous n'avez tousjours qu'un mesrae Roy, qui est nostre Seigneur crucifié , sous l'authorité duquel vous vivrez en Fasseurance par tout où vous serez; ne craignez pas que rien vous manque, car il sera tousjours avec vous tant que vous n'en choisirez point d'autre : ayez seulement un gj-and soin d'accroistre vostre amour et vostre fidélité envers sa divine bonté , vous tenant le plus prés de luy qu'il vous sera possible , et tout vous succédera en bien ; apprenez de luy tout ce que vous aurez à faire , ne faites rien sans son conseil : car c'est l'amy fidèle qui vous conduira et gouvernera , et aura soin de vous , ainsi que de tout mon cœur je l'en supplie. Dieu soit beny.
Auquel les proprietez des Colombes sont appliquées à Tame Religieuse par forme de loix.
Vous m'avez demandé quelques loix nouvelles à ce commencement d'année, et pensant à celles que je, Vous devois donner pour vous estre utile et agréable , j'ay jette les yeux de ma considération sur l'Evangile d'aujourd'huy, lequel fait mention du Baptesme de nostre Seigneur et de la gio-
rieuse apparition du sainct Esprit en forme de colombe, sur laquelle apparition je me suis arresté; et considérant que le sainct Esprit est Tamour du Père et du Fils , j'ay pensé que je vous devois donner des loix toutes d'amour, lesquelles j*ay prises des Colombes, en considération de ce que le sainct Esprit avoit bien voulu prendre la forme de colombe; et d'autant plus aussi que toutes /es âmes qui sont dédiées au service de la divine Majesté, sont obligées d'estre comme des chastes et amoureuses Colombes. Ainsi void-on que TEspouse au Cantique des Cantiques est souventesfois nommée de ce nom , et à bon droit certes ; car il y a une grande correspondance entre les qualitez de la Colombe et celles de l'amoureuse Colombellc de nostre Seigneur; les loix des Colombes sont toutes infiniment agréables, et c'est une méditation tres-suave que de les considérer. Quelle plus belle loy, je vous prie, que celle de leur lionnesteté? car il n'y a rien de plus honneste que les Colombes : elles sont propres à merveille; bien qu'il n'y ait rien de plus sale que les colombiers et les lieux où elles font leurs nids , neantmoins on ne vid jamais une Colombe salie ; elles ont tousjours leur pennage lis , et qu'il fait grandement bon voir au Soleil. Considérez , je vous prie , combien la loy de leur simplicité est agréable ; car nostre Seigneur mesme la loue , disant à ses Apostres : Soyez simples comme colombes , et prudens comme les serpens. Mais en Iroisiesme lieu , mon Dieu , que la loy de leur douceur est agréable î car elles sont sans fiel et sans amertume. Et cent autres loix qu'elles ont, qui sont infiniment aymables et utiles à observer par les âmes qui sont dédiées en la Religion au service plus spécial de la divine bonté : mais j'ay considéré que si je vous donnois quelques loix que vous eussiez desja , vous n'en feriez pas grande estime. J'en ay donc choisy trois tant seulement , qui sont d'une utilité nompareille estant bien observées , et qui apportent une très-grande suavité à l'ame qui les considère p
parce qu'elles sont toutes d'amour et extrêmement délicates pour la perfection de la vie spirituelle ; ce sont trois secrets qui sont d'autant plus excellens pour acquérir la perfection, qu'ils sont moins cognus de ceux qui font profession de l'acquérir, au moins de la plus grande partie. Mais quelles sontelles donc ces loix? La première que j'ay fait dessein de vous donner est ceile des colombes , qui font tout pour leur colombeau et rien pour elles : il semble qu'elles ne dient autre chose , sinon : Mon cher colombeau est tout pour moy , et je suis toute à luy; il est tousj ours tourné de mon costé pour penser en moy, et moy je m'y attends et m'y asseure : qu'il aille donc chercher, ce bien-aymé colombeau, où il luy pkira, si n'entreray-je point en desfiance de son amour, ains je me confieray pleinement en son soin. Yous aurez peut-estre veu , mais non pas remarqué que les colombes , tandis qu'elles couvent leurs œufs, elles ne bougent de dessus jusqu es à ce que leurs petits colombeaux soient esclos, et quand ils le sont , elles continuent de les couver et fomenter tandis qu'ils en ont besoin ; et cependant tout ce temps-là la colombe ne va nullement à la cueillette pour se nourrir, ains elle en laisse tout le soin à son cher paron , lequel luy est si fidèle , que non seulement il va à la queste des grains pour la nourrir, mais aussi il luy apporte de l'eau dans son bec pour l'abreuver ; il a un soin nompareil que rien ne manque de ce qui luy est nécessaire, et si grand que jamais il ne s'est ve.u colombe morte iaute de nourriture en ce temps-là. La colombe fait donc tout pour son colombeau, elle couve et fomente ses petits pour le désir qu'elle a de luy plaire en luy donnant une génération, et le colombeau prend soin de nourrir sa chère colombelle , qui luy a laissé tout U soin d'elle : elle ne pense qu'à plaire à son paron , et luy en contre-eschange ne pense qu'à la substanter. 0 quelle agréable et profitable loy est celle-cy, de ne rien faire que pour Dieu et luy laisser tout le soin de nous-mesmes ! Je ne
dis pas seulement pour ce qui regarde le temporel (car je ne veux pas parler où il n'y a que nous autres, cela s'entend assez sans le dire); mais je dis pour ce qui regarde le spirituel et l'avancement de nos âmes en la perfection. Hé! ne voyez-vous pas que la colombe ne pense qu'à son Lienaymé colombeou et à luy j)laire, en ne bougeant de dessus ses œufs? et cependant rien ne luy manque , luy en recompense de sa confiance prenant tout le soin d'elle. 0 que nous serions heureux, si nous faisions tout pour nostre aymable colombeau qui est le sainct Esprit! car il prendroit le soin de nous , et à mesure que nostre confiance , par laquelle nous nous reposerions en sa providence , seroit plus grande , plus aussi son soin s'estendroit sur toutes nos nécessitez; et ne faudroit pas jamais douter que Dieu nous manquast, car son amour est infîny pour l'ame qui se repose en luy. 0 que la colombe est heureuse d'avoir tant de confiance en son cher paron ! c'est ce qui la fait vivre en paix et une merveilleuse tranquillité. Mille fois plus heureuse est l'ame qui laissant tout le soin d'elle-mesme et de tout ce qui luy est nécessaire à son cher et bien-aymé Colombeau, ne pense qu'à couver et fomenter ses petits pour luy plaire et luy donner génération ; car elle joùytdés ceste vie d'une tranquillité et d'une paix si grande , qu'il n'y en a point de comparable , ny de repos esgal au sien en ce monde , ains seulement là haut au Giel, oii elle joùyra pleinement des chastes embrassemens de son céleste Espoux. Mais qu'est-C3 que nos œufs, lesquels il faut que nous couvions jusques à ce qu'ils soient esclos, pour avoir de petits colombeaux? Nos œufs sont nos désirs, lesquels estant bien couvez et fomentez, les colombeaux en proviennent , qui sont les effects de nos désirs : mais entre nos désirs il y en a un qui est sureminent au dessus de tout autre , et qui mérite grandement d'estre bien couvé et fomenté pour plaire à nostre divin paron le sainct Esprit, lequel veut toujours estre appelle l'Espoux sacré de nos âmes , tant
sa bonté et son amour est grand envers nous. Ce désir est celuy que nous avons apporté venant en Religion , qui est d'embrasser les vertus religieuses , c'est Tune des branches de l'amour de Dieu et Tune des plus hautes qui soit en cest arbre divin ; mais ce désir ne se doit pas estendre plus loin que les moyens qui nous sont marquez dans nos Règles &: Constitutions, pou»* parvenir à ceste perfection que nous avons prétendu d'acquérir en nous obligeant à la poursuite : ains il le faut couv^'" et fomenter tout le temps de nostre vie, afin de faire que ce désir devienne un beau petit colombeau qui puisse ressembler à son père , qui est la perfection mesme : et cependant n'ayons autre attention que de nous tenir sur nos œufs , c'est à dire , ramassez dans les moyens qui nous sont prescrits pour nostre perfection , laissant tout le soin de nous-mesmes à nostre unique et tres-ayraable Colombeau , qui ne permettra pas que rien nous manque de ce qui nous sera nécessaire pour luy plaire. C'est une grande pitié , certes, de voir des âmes dont le nombre n'est que trop grand, qui prétendant à la perfection, s'imaginent que tout consiste à faire une grande multitude de désirs, et s'empressent beau- •coup à chercher ores ce moyen et tantost un autre pour j parvenir, et ne sont jamais contentes iiy tranquilles en elles*» mesmes ; car dés qu'elles ont un désir, elles taschent vistement d'en concevoir un ai'.tre , et leur semble qu'elles sont comme les poules, lesquelles n'ont pas si tost fait un œuf qu'elles en chargent aussi tost un autre, laissant là celuy qu'elles ont fait sans le couver ; de 3ortt: qu'il n'en réussit point de poussin. La colombe n'en fait pas de niesme , car elle couve et fomente ses petits jusques à tant qu'ils soient capables de voler et aller à la cueillette pour se nourrir. La poule, si elle a des petits, s'empresse grandement et ne cesse de glosser et mener du bruit ; mais la colombe se tieiit coye et tranquille , elle ne glosse ny ne s'empresse point : de mesme il y a des âmes lesquelles ne cessent de glosser et
s'empresser après leurs petits, c'est à dire, après les désirs qu'elles ont de se perfectionner, et ne trouvent jamais assez de personnes pour en parler et demander des moyens propres et nouveaux : bref, elles s'amusent tant à parler de la perfection qu'elles prétendent d'acquérir, qu'elles oublient d'en pratiquer le principal moyen , qui est celuy de se tenir tranquilles et de jeîter toute leur confiance en celuy qui seul peut donner l'accroissement à ce qu'elles ont ensemencé et planté. Tout nostre bien despend de la grâce de Dieu, en laquelle nous devons jetter toute nostre confiance ; et cependant il semble, par l'empressement qu'elles ont à beaucoup faire, qu'elles se confient en leur travail et en la multiplicité des exercices qu'elles embrassent , ne leur semblant de ne jamais pouvoir assez faire. Cela est bon pourveu qu'il fust accompagné de paix et du soin amoureux de bien faire; ce qu'elles font, et de despendre tousjours neantmoins d(î la grâce de Dieu et non point de leurs exercices ; je veux dire de n'attendre point aucun fruict de leur travail sans la grâce de Dieu. Il semble que ces âmes , empressées à la queste de leur perfection, ayent mis en oubly, ou qu'elles ne sçachent pas ce que dit Jeremie : 0 pauvre homme ! que fais-tu de te confier en ton travail et en ton industrie? ne sçais-tu pas que c'est à toy voirement de bien cultiver la terre , de la labourer et ensemencer ; mais que c'est à Dieu de donner l'accroissement aux plantes et faire que tu ayes une bonne récolte et la pluye favorable à tes terres enstviiencées? ïu peux bien arroser ; mais pourtant tout cela ne te serviroit de rien , si Dieu ne benissoit ton travail et ne te donnoit , par sa pure grâce, et non par tes sueurs, une bonne récolte : despons donc entièrement de sa divine bonté. Il est vray, c'est à nous de bien cultiver, mais c'est à Dieu de faire que nostre travail soit suivy d'un bon succès. La saincte Eglise le chante en chaque feste des saincts confesseurs* : Dieji a 1 Honestavit illum m laboribus , et complevit labores illius.
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lionoié vos travaux en faisant que vous en tirassiez du fruicl; pour monstrer que de nous-mesmes nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu , en laquelle nous devons mettre toute nostre confiance , n'attendant rien de nous-mesmes. Ne nous empressons point en nostre hesongne, je vous prie : car pour la bien faire il faut nous appliquer soigneusement , mais tranquillement et paisiblement, sans mettre nostre confiance en nostre peine, ains en Dieu et en sa grâce. Ces anxietez d'esprit que nous avons pour avancer nostre perfection et pour voir si nous avançQus , ne sont nullement agréables à Dieu , et ne servent qu'à satisfaire l'amour propre , qui est un grand tracasseur qui ne cesse jamais d'embrasser beaucoup, bien qu'il ne fasse guère : une bonne œuvre bien faite avec tranquillité d'esprit vaut beaucoup mieux que plusieurs faites avec empressement.
La colombe s'amuse simplement à sa besongne pour la bien faire , laissant tout autre soin à son cher colombeau : Tame qui est vrayement colombine , c'est à dire qui ayme chèrement Dieu, s'applique tout simplement, sans empressement, aux moyens qui luy sont prescrits pour se perfectionner, sans en rechercher d'autres, pour parfaits qu'ils puissent estre : Mon bien-aymé, dit-elle, pense pour moy et je m'y confie; il m'ayme, et je suis toute à luy, pour tesmoignage de mon amour. Il y a quelque temps qu'il y eut de sainctes Religieuses qui me dirent : Monsieur, que feronsnous cette année ? L'année passée nous jeusnasmes trois jours de la semaine , et nous faisions la discipline autant : que ferons-nous maintenant le long de ceste année ? Il faut bien faire quelque chose davantage , tant pour rendre grâces à Dieu de l'année passée, comme pour aller tjusjours croissant en la voye de Dieu. C'est bien dit, qu'il faut tousjours s'avancer, respondis-je ; mais nostre avancement ne ^ fait pas comme vous pensez, par la multitude des exercices de pieté, ains par la perfection avec laquelle nous les faisons, nous
confiant tousjoms plus en nostre cher colombeau , et nous desfiant davantage de nous-mesmes. L'année passée vous jeusniez trois jours de la semaine, et vous faisiez la discipline trois fois ; si vous voulez tousjours doubler vos exercices , ceste année , la semaine y sera entière : mais l'année qui vient, comment ferez-vous? il faudra que vous fassiez neuf jours en la semaine, ou bien que vous jeusniez deux fois le jour. Grande folie de ceux qui s'amusent à désirer d'estre martyrisez aux Indes, et ne s'appliquent pas à ce qu'ils ont à faire selon leur condition : mais grande tromperie aussi à ceux qui veulent plus manger qu'ils ne peuvent digérer : nous n'avons pas assez de chaleur spirituelle pour bien digérer tout ce que nous embrassons pour nostre perfection , et cependant nous ne voulons pas nous retrancher de ces anxietez d'esprit, que nous avons, à tant désirer de beaucoup faire. Lire force livres spirituels, sur tout quand ils sont nouveaux ; bien parler de Dieu et de toutes les choses les plus spirituelles , pour nous exciter, disons-nous , à dévotion; ouyr force prédications, faire des conférences à tout propos , communier bien souvent , se confesser encore plus^ servir les malades , bien parler de tout ce qui se passe en nous, pour manifester la prétention que nous avons de nous perfectionner, et au plustost qu'il se pourra ; ne sont-ce pas là des choses fort propres pour nous perfectionner et parvenir au but de nos desseins? Ouy, pourveu que tout cela se fasse selon qu'il est ordonné , et que ce soit tousjours avec dépendance de la grâce de Dieu ; c'est à dire que nous ne mettions point nostre confiance en tout cela, pour bon qu'il soit, ains en un seul Dieu , qui nous peut seul faire tirer le fruict de tous nos exercices. Mais, mes chères filles, je vous supplie, considérez un peu la vie de ces grands saincts Religieux : un S. Antoine, qui a esté honoré de Dieu et des hommes, à cause de sa très-grande saincteté : dites-moy, comment est-il parvenu à une si grande saincteté et perfection? Est-ce à force
de lire, ou par des conférences et fréquentes communions.» ou par la multitude des prédications qu'il oyoit? Nullement; ains il y parvint en se servant de l'exemple des sjiincto Ilermites , prenant de l'un l'abstinence , de l'autre l'oraison ; et ainsi il alloit comme une soigneuse abeille picorani et cueillant les vertus des serviteurs de Dieu, pour en composer le miel d'une saincte édification. Mais un S. Paul, premier Hermite, parvint-il à la saincteté qu'il s'acquit par la lecture des bons livres ! Il n'en avoit point. Etoit-ce les communions qu'il faisoit ou les confessions? Il n'en fît que deux en sa vie. Etoit-ce les conférences ou les prédications? Il n'en avoit point, et ne vid nul homme dans le désert , que S. Antoine, qui l'alla visiter à la fin de sa vie. Sçavez-vous ce qui le rendit sainct ? Ce fut la fidélité qu'il eut à s'appliquer en ce qu'il entreprit au commencement, à quoy il avoit esté ap^ pelé, et ne s' amusant à autre chose. Ces grands saincts Religieux , qui vivoient sous la charge de S. Pachome, avoientils des livres, des prédications? nulles. Des conférences? ils en avoient, mais rarement. Se confessoient-ils souvent? quelquefois aux bonnes festes. Oyoient-ils force messes ? les dimanches et les festes; hors de là, point. Mais que veut dire donc que mangeant si peu de ces viandes spirituelles , qui nourrissent nos âmes à l'immortalité, ils estoient neantmoins tousjours si en bon point , c'est à dire si forts et courageux pour entreprendre l'acquisition des vertus , et parvenir à la perfection , et au but de leur prétention? Et nous autres , qui mangeons beaucoup, sommes tousjours si maigres, c'est à dire, si lasches et languissans à la poursuite de nos entreprises; et semble, sinon tant que les consolations spirituelles marchent, que nous n'avons nul courage ny vigueur au service de nostre Seigneur. Or il faut donc imiter ces saincts Religieux, nous appliquant à nostre besongne, c'trst à dire, à ce que Dieu requiert de nous , selon nostre vocation , fervemment et humblement, et ne penser qu'en cela , n'esli-
mant pas de trouver nul moyen de nous perfectionner meilleur que celuy-là. Mais, me pourra-t'on répliquer, vous dites ^ fervemment. Mon Dieu! et comment pourrai-je faire <;ela? car je n'ay point de ferveur. Non pas de celle que vous entendez , quant au sentiment , laquelle Dieu donne à qui bon luy semble , et qui n'est pas en nostre pouvoir d'acquérir quand il nous plaist. J'adjouste aussi, humblement, afin que l'on n'ait point de sujet de s'excuser ; car ne dites pas : Je n'ay point d'humilité , il n'est pas en mon pouvoir de l'avoir ; car le sainct Esprit , qui est la bonté mesme , la donne à qui la luy demande : non pas ceste humilité , ce sentiment de nostre petitesse , qui nous fait si fort humilier en toutes choses si gracieusement; mais je veux dire l'humilité qui nous fait cognoistre nostre propre abjection, et qui nous la fait aymer l'ayant recognuë estre en nous : car cela est la vraye humilité. Jamais l'on n'estudia tant que l'on fait maintenant. Ces grands Saincts, Augustin, Grégoire, Hiîaire, duquel nous faisons la feste aujourd'huy, ny beaucoup d'autres n'ont point tant estudié , ils n'eussent sceu le faire , composant tant de livres qu'ils ont fait, preschant et faisant tout le reste qui appartenoit à leurs charges ; mais ils avoient une si grande confiance en Dieu et en sa grâce , et une si grande mesfiance d'eux-mesmes , qu'ils ne s'attendoient, ny confioient nullement en leur industrie ny en leur travail , si qu'ils firent toutes les grandes œuvres qu'ils ont faites purement par la confiance qu'ils avoient mise en la grâce de Dieu , et en sa toute-puissance : C'est vous, disoientils, ô Seignem, qui nous faites travailler, et pour qui nous travaillons ; ce sera vous qui bénirez nos sueurs , et qui nous donnerez: une bonne récolte. Ainsi leurs livres, leurs piedications rapportoient des fruicts merveilleux; et nous autres qui nous confions en nos belles paroles , en nostre bien dire et en nostre doctrine, toutes nos peines s'en vont en fumée, et ne rendent autre fruict que de vanité. Il faut donc pour
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conclusion de ceste première loy que je vous donne , vous conlier pleinement en Dieu , et faire tout pour luy, quittant entièrement le soin de vous-mesmeàvostrecherColombeau, lequel usera d'une prévoyance nompareille sur vous; et d'autant que yostre confiance sera plus vraye et plus parfaite, sa providence sera plus spéciale. J'ay pensé de vousdonner pour seconde loy, la parole cjue disent les colombes en leur langage : Plus l'on m'en oste, et plus j'en fais, disentelles. Qu'est-ce à dire cela? c'est que lors que leurs petits colombeaux sont un peu gros , le maistre du colombier les leur vient oster, et soudain elles se mettent à en couver des autres; mais si on ne les leur oste pas, elles s'amusent auprès de ceux-là longuement , et partant elles font moins. Elles disent donc : Plus l'on m'en oste, et plus j'en fais; et pour vous faire mieux entendre ce que je veux dire , je vous présente un exemple : Job , ce grand serviteur de Dieu, qui a esté loué de la bouche de Dieu mesme, ne se laissa vaincre d'aucune affliction qui lui survint ; ains plus Dieu lui ostoit de petits colombeaux , et plus il en faisoit. Qu'est-ce qu'il ne faisoit pas, tandis qu'il estoit en sa première prospérité? quelles bonnes œuvres ne faisoit-il pas? il le dit luy-mesme en ceste façon : J'estois le pied du boiteux, c'est à dire, je le faisois porter ou je le mettois sur mon asne , ou mon chameau; j'estois l'œil de l'aveugle, en le faisant conduire ; j'estois enfin le pourvoyeur du famélique , et le refuge de tous les affligez. Maintenant voyez-le réduit en l'extrême pauvreté. Il ne se plaint point que Dieu lui ait osté les moyens qu'il avoit de faire tant de bonnes œuvres : ains il dit avec la colombe . Plu/^ l'on m'en oste, et plus j'en fais ; non des aumosnes , car il n'a pas dequoy ; mais en ce seul acte de sousmission et de patience qu'il fit, se voyant privé de tous ses biens et de ses enfans, il fit plus qu'il n'avoif fait par toutes les grandes charitez qu'il faisoit durant le temps de sa prospérité, et se rendit plus agréable à Dieu en ce
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seul acte de patience, qu'il n'avoit fait en tant de bonnes œuvres qu'il avoit faites durant sa vie : car il falloit avoir un amour plus fort et généreux pour cest acte seul , qu'il n'avoit esté besoin ])Our tous les autres mis ensemble. Il nous en faut dotic faire de mesme pour observer ceste aymabîe loy des colombes, nous laissant despoùiller par nostre souverain Maistre de nos petits colombeaux , c'est à dire, des moyens d'exécuter nos désirs, quand il luy plaist de nous en priver, pour bons qu'ils soient , sans nous en plaindre ny lamenter jamais de luy, comme s'il nous faisoit grand tort ; ains nous devons nous appliquer à doubler, non nos désirs ny nos exercices , mais la perfection avec laquelle nous les faisons, taschant par ce moyen de gagner plus par un seul acte (comme indubitablement nous ferons) que nous ne ferions pas avec cent autres faits selon nostre propension et affection. Nostre Seigneur ne veut pas que nous portions sa croix, sinon par le bout , et il veut estre honnoré comme les grandes Dames , lesquelles font porter la queue de leurs robes. Tl veut pourtant que nous portions la Croix qu'il nous met sur les espaules , qui est la nostre mesme. Mais las ! nous n'en faisons rien ; car quand sa bonté nous prive de la consolation qu'il nous souloit donner en nos exercices, il semble que tout est perdu , et qu'il nous oste les moyens de faire ce que nous avons entrepris. Voyez de grâce ceste ame, comment elle couve bien ses œufs au temps de la consolation, et laisse bien le soing d'elle-mesmeàsoncherbien-aymé Colombeau: si elle est en l'oraison, quels saincts désirs ne fait -elle pas de luy plaire! *41e s'attendrit en sa présence , elle s'escoule toute en son bi«n-aymé , elle se laisse entièrement entre les bras de sa divine providence. 0 que ce sont là des œufs bien aimables ! et tout cela est bien bon, et les petits colombeaux ne manquent point , qui sont les effects ; car qu'est - ce qu'elle ne fait pas 1 Les œuvres de charité sont en si grand nombre! sa modestie paroist devant toutes les Sœurs, elle.
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est d'une edijBcation nompareille , elle se fait admirer de tous ceux qui la voyent ou qui la cognoissent ; les mortifications, dit-elle, ne me coustoient rien durant ce temps-là; ainsce m'estoient des consolations ; les obeyssances m'estoient des allégresses; je n'avois pas si tost ouy le premier son de la cloche, que j'estois levée ; je ne laissois point passer de practique de vertu, et tout cela je le faisois avec une paix et tranquillité très-grande : mais maintenant que je suis en degoust et que je suis xjrdinairement en sécheresse en l'oraison, je n'ay nul courage, ce me semble, pour mon amendement ; je n'ay point ceste ardeur que je soulois avoir en mes exercices : enfin la gelée et la froidure est passée chez moy. Helas! je le croy bien. Voyez, je vous prie, ceste pauvre ame , comment elle se lamente de sa disgrâce : son mescontentement paroist jusques sur son visage ; elle a sa contenance abattue et melancholique, et s'en va toute pensive et si confuse, que rien plus. Mon Dieu! qu'avez-vous? eston contraint de luy dire. 0 que j'ay? je suis si alangourie , rien ne peut me contenter, tout m'est à desgoust : je suis maintenant si confuse î Mais de quelle confusion ? car il y en a de deux sortes , Tune qui conduit à l'humilité et à la vie, et l'autre au desespoir et par conséquent à la mort. Je vous asseure (dit-elle) que je le suis bien tant, que j'en perds presque le courage de passer outre en la prétention de ma perfection. Mon Dieu ! quelle foiblesse ! la consolation manque, et par mesme moyen le courage. 0! il ne faut pas ainsi faire; ains plus Dieu nous prive de la consolation , et plus nous devons travailler pour luy tesmoigner nostre fidélité. Un seul acte fait avec sécheresse d'esprit vaut mieux que plusieurs faits avec une grande tendreté, parce que, comme j'ay desja dit en parlant de Job , il se fait avec un amour plus fort, quoy qu'il ne soit pas si tendre ny si agréable. Plus donc l'on m'en oste, et plus j'en fais : c'est la seconde loy que je désire grandement de vous voir observer. La troi-
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sîesme îoy des colombes que je vous présente, c'est qu'elles pleurent comme elles se resjouïssent : elles ne chantent tousjours qu'un mesme air, tant pour leurs cantiques de resjouïssance que pour ceux où elles se lamentent , c'est à dire, pour se plaindre et manifester leur douleur. Voyez-les perchées sur les branches , où elles pleurent la perte qu'elles ont faite de leurs petits, que la Belette ou la Chotiette leur a desrobez (car quand c'est quelqu'autre qui les leur prend que le maistre de la colombiere, elles sont fort affligées)! Voyez-les aussi quand le Paron vient à s'approcher d'elles, qu'elles sont toutes consolées , elles ne changent point d'air, ains font le mesme grommellement, pour preuve de leur contentement , qu'elles font pour manifester leur douleur. C'est cette tres-saincte égalité d'esprit, mes chères âmes, que je vous souhaite : je ne dis pas l'égalité d'humeur ny d'inclination, je dis l'égalité d'esprit; car je ne fais, ny désire que vous fassiez nul estât des tracasseries que fait la partie inferieïire de nostre ame , qui est celle qui cause les inquiétudes et bijarreries ( quand la partie supérieure ne fait pas son devoir en se rendant maistresse , et ne fait pas bon guet pour descouvrir ses ennemis , ainsi que le Combat spirituel dit qu'il faut faire, afin qu'elle soit promptement advertie des remuemens et assauts que lui fait la partie inférieure , qui naissent de nos sens et de nos inclinations et passions , pour luy faire la guerre et l'assujettir à ses loix); mais je dis qu'il se faut tenir tousjours ferme et résolu en la supérieure partie de nostre esprit, pour suivre la vertu de laquelle nous faisons profession, et se tenir en une continuelle égalité es choses adverses comme es prospères , en la désolation comme en la consolation, et en fin parmy les sécheresses comme emmy les tendretez. Job , duquel nous avons desja parlé en la seconde Ioy, nous fournit encore d'un exemple en ce sujet ; car il ne. chanta tousjours que sur un mesme air tous les cantiques qu'il a composez , qui ne sont autres que l'his-
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toire de sa vie. Qu'est-ce qu'il disoit lors que Dieu faisoit multiplier ses biens , lui donnoit des enfans , et enfin lui envoyoit à souhait selon qu'il Teust peu désirer en ceste vie? que disoit-il, sinon : Le nom de Dieu soit beny ? C'estoitson cantique d'amour qu'il chantoit en toute occasion : car voyez-le réduit à l'extrémité de l'affliction ; qu'est-ce qu'il fait? il chante son cantique de lamentation sur le mesme air que celuy qu'il chantoit par resjoûyssance : Nous avons receu, dit-il, les biens de la main du Seigneur, pourquoy n'en recevrons-nous les maux ? Le Seigneur m'avoit donné des enfans et des biens, le Seigneur me les a ostez, son sainct nom soit beny. Tousjours, le nom de Dieu soit beny. 0! que ceste ame saincte estoit bien une chaste et amoureuse colombelle, grandement chérie de son cher colombeau! Ainsi puissions-nous faire , mes chères filles , qu'en toutes occasions nous prenions les biens, les maux, les consolations et afflictions de la main du Seigneur, ne chantant tousjours que le mesme cantique tres-aymable , Le nom de Dieu soit beny, tousjours sur l'air d'une continuelle esgalité : car si ce bonheur nous arrive, nous vivrons avec une grande paix en toutes occurrences. Mais ne faisons point comme ceux qui pleurent quand la consolation leur manque, et ne font que chanter quand elle est revenue, en quoy ils ressemblent aux singes et magots, qui sont tousjours mornes et furieux quand il fait un temps pluvieux et sombre , et ne cessent de gambader et sauter quand le temps est beau. Voila donc les trois loix que je vous donne , lesquelles neantmoins estant loix toutes d'amour, n'obligent que par amour. L'amour donc que nous portons à nostre Seigneur nous sollicitera de les observer et garder, afin que nous puissions dire, à l'imitation de la belle colombb du souverain colombeau, qui est l'Espouse sacrée : Mon bien-aymé est tout mien, et moy je suis toute pour luy, ne faisant rien que pour luy plaire :il a tousjours son cœur tourné de mon costé par prévoyance, comme j'ay
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Je mien tourné de son costé par confiance. Ayant fait tout pour nostre bien-aymé dés ceste vie , il aura soin de nous pourvoir de son éternelle gloire pour recompense de nostre confiance; et là nous verrons le bonheur de ceux qui, quittant tout le soin superflu et inquiet que nous avons ordinairement sur nous-mesmes et sur nostre perfection , se seront adonnez tout simplement à leur besongne , sabandonnans sans reserve entre les mains de la divine bonté, pour laquelle seule ils auront travaillé ; leurs travaux seront en fin suivis d'une paix et d'un repos qui ne se peut expliquer, car ils reposeront pour jamais dans le sein de leur bien-aymé^ Le bon-heur aussi de ceux qui auront observé la seconde loy sera grand ; car s'estans laissé despoûiller par le maistre, qui est nostre Seigneur, de tous leurs petits colombeaux, et ne s'estans nullement faschez ny despitez, ains ayans eu le courage de dire. Plus l'on m'en oste, et plus j'en fais, demeurans sousmis au bon plaisir de celuy qui les aura despoùillez , ils chanteront d'autant plus courageusement là haut au ciel le cantique tres-aymable , Dieu soitbeny, emmy les consolations éternelles, qu'ils auront chanté de meilleur cœur parmy les désolations , langueurs et desgousts de ceste vie mortelle et passagère, durant laquelle il nous faut tascher de conserver soigneusement la continuelle et tres-aymable égalité d'esprit. Amen.
De la desappropriatioD, et despoûillement de toutes choses.
Les petites afFeciions de tien et de mien sont des restes du monde , où il n'y a rien de si précieux que cela ; car c'est la souveraine félicité du monde d'avoir beaucoup de* choses propres, et de quoy on puisse dire : Gecy est mien. Or ce qui nous rend affectionnez à ce qui est nostre, c'est la grande
estime que nous faisons de nous-mesmes ; car nous nous tenons pour si excellons , que dés qu'une chose nous appartient, nous l'en estimons davantage ; et le peu d'estime que nous faisons des autres fait que nous avons à contre-cœur ce qui leur a servy : mais si nous estions plus humbles et despoiiillez de nous-mesmes, que nous nous tinssions pour un néant devant Dieu, nous ne ferions aucun estât de ce qui nous seroit propre, et nous estimerions extrêmement honnorés d'estre servis de ce qui auroit esté à l'usage d'autruy. Mais il faut bien en cecy, comme en toute autre chose , faire cette différence entre les inclinations et affections ; car quand ces choses ne sont que des inclinations et non pas des affections, il ne s'en faut point mettre en peine , parce qu'il ne despend pas de nous de n'avoir point de mauvaises inclinations , ouy bien des affections. Si doncques il arrive qu'en changeant la robbe d'une Sœur pour luy en donner une autre moindre, la partie inférieure s'esmeuve un petit , cela n'est pas péché , pourveu qu'avec la raison elle l'accepte de bon cœur pour l'amour de Dieu ; et ainsi de tous les autres sentimens qui nous arrivent. Or ces mouvemens arrivent , parce que l'on n'a pas mis toutes ses volontez en commun , qui est pourtant une chose qui se doit faire entrant en religion : car chaque Sœur devroit laisser sa volonté propre hors la porte pour n'avoir que celle de Dieu. Bien- heureux celuy qui n'auroit autre volonté que celle de la communauté, et qui en prendroit chaque jour dans la bourse commune pour ce qui luy feroit besoin. C'est ainsi que se doit entendre ceste parole sacrée de nostro Seigneur : N'ayez point soucy du lendemain ; elle ne regarde pas tant ce qui est du vivre ou du vestir comme des exercices spirituels : car qui vous viendroit demander : Que voulez-vous faire demain ? vous respondriez : Je ne sçay : aujourd'huy je feray une teHe chose qui m'est commandée; demain je ne sçay pas ce que je feray, parce que je ne sçay pas ce que l'on me commandera.