SUR LE MESME SUJET DE L'OBEYSSANGE
De la vertu d'Obeyssance.
Il y a trois sortes d'obeyssance pieuse , dont la première est générale à tous les Chrestiens, qui est Tobeyssance deuë à Dieu et à la saincte Eglise en l'observance de leurs commandemens. La seconde est l'obeyssance religieuse, qui est desja d'un grand prix au dessus de l'autre, parce qu'elle s'attache non seulement aux commandemens de Dieu , ains elle s'assujettit à l'observance de ses conseils. Il y a une troisiesme obeyssance , qui est celle de laquelle je veux parler comme estant la plus parfaite, qui se nomme amoureuse, et et c'est de ceste-cy de laquelle nostre Seigneur nous a monstre l'exemple tout le temps de sa vie. Les Per<^s ont donné à ceste sorte d'obeyssance plusieurs propriétés et conditions ; mais entre toutes j'en choisir ay seulement trois, dont la première est, qu'elle est (comme ils la nomment) aveugle, la seconde qu'elle est prompte, et la troisiesme qu'elle est persévérante. L'obeyssance aveugle a trois proprietez ou conditions, dont la première est, qu'elle ne regarde jamais le visage des Supérieurs , ains seulement leur authorité ; la seconde qu'elle ne s'informe point des raisons ny des motifs que les Supérieurs ont de commander telle ou telle chose , luy
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suffisant de sçavoîr qu'ils Font commandé ; et la troisiesme qu'elle ne s'enquiert point des moyens qu'il faut qu'elle tienne pour faire ce qui est commandé , s'asseurant que Dieu, par l'inspiration duquel on lui a fait ce commandement, luy donnera bien le pouvoir de l'accomplir : mais au lieu de s'enquérir comment elle fera, elle se met à faire. Doncques l'obeyssance religieuse qui doit estre aveugle , se sousmet amoureusement à faire tout ce qui luy est commandé tout simplement, sans regarder jamais si le commandement est bien ou mal fait, pourveu que celui qui commande ait le pouvoir de commander, et que le commandement serve à la conjonction de nostre esprit avec Dieu : car hors de là, jamais le vray obeyssant ne fait aucune chose. Plusieurs se sont grandement trompez sur cette condition de l'obeyssance, lesquels ont creu qu'elle consistoit à faire à tort et à travers tout ce qui nous pourroit estre commandé, fust-ce mesme contre les commandemens de Dieu et de la saincte Eglise ; en quoy ils ont grandement erré , s'imaginans une folie en cest aveuglement, qui n'y est nullement; car en tout ce qui est des commandemens de Dieu, comme les Supérieurs n'ont point de pouvoir de faire jamais aucun commandement contraire, les inférieurs n'ont de mesme jamais aucune obligation d'obeyr en tel cas : ains s'ils y obeyssoient , ils pechevoient. Or je sçay bien que plusieurs ont fait des choses contre les commandemens de Dieu par l'instinct de cettç obeyssance, laquelle ne veut pas seulement obeyr aux coukmandemens de Dieu et des Supérieurs, mais auswi à leurs conseils, et à leurs inclinations. Plusieurs donc se sont précipitez à la mort par une inspiration particulière de Dieu, qui estoit tellement forte, qu'ils ne s'en pouvoient nullement desdire; car autrement ils eussent grièvement péché. Il est rapporté dans le second livre des Machabées d'un nommé Rasias, lequel, poussé d'un zèle ardent de la gloire de Dieu , alla s'exposer aux coups, dont il sçavoit ne pouvoir éviter
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les blesseures et la mort ; et se sentant blessé en la poictrine, il tira toutes ses entrailles par cette blessure, puis il les jetta en Pair en présence de ses ennemis. Sainte Apollonie c? ietta dans le feu, que les impies ennemis de Dieu et du nom Chrestten avoient préparé pour l'y mettre et la faire mourir. S. Ambroise rapporte aussi l'histoire de trois lilles, qui pour éviter de perdre leur chasteté , se jetterent dans un fleuve où elle furent suffoquées par les eaux : mais celles-cy avoient d'ailleurs quelque sorte de raison pour ce faire, qui seroit trop longue à desduire. L'on en void beaucoup d'autres qui se sont précipitez à la mort, comme celuy qui se jetta dans une fournaise ardente ; mais tous ces exemples doivent estre admirez, et non pas imitez : car vous sçavez assez qu'il ne faut jamais estre si aveugle, que de penser agréer à Dieu en contrevenant à ses commandemens.
L'obeyssance amoureuse présuppose que nous avons l'obeyssance aux commandemens de Dieu. On dit que ceste obeyssance est aveugle, parce qu'elle obeyt esgalement à tous les Supérieurs. Tous les anciens Pères ont grandement blasmé ceux , lesquels ne se vouloient pas sousmettre à l'obeyssance de ceux qui estoient de moindre qualité qu'eux; ils leur demandoient : Quand vous obcyssiez à vos Supérieurs, pourquoy le faisiez-vous ? estoit-ce pour l'amour de Dieu? nullement; car cestuy-cy ne tient-il pas la mesme place de Dieu parmy nous , que faisoit l'autre ? sans doute il est Yicaire de Dieu, et Dieu nous commande par sa bouche, et nous fait entendre ses volontez par ses ordonnances, comme il faisoit par la bouche de l'autre. Vous obeyssez donc aux Supérieurs , parce que vous leur avez de l'inclination , et pour le respect de leurs personnes. Helas ! vous ne faites rien plus que les mondains; car ils en font bien de mesme ; et non seulement ils obeyssent aux commaïidemens de ceux qu'ils ayment; mais ils n'estimeroient pas leur amour bien satisfait , s'ils ne suivoient encore au plus près
qu'ils peuvent leurs inclinations et affections, ainsi que fait le vray obeyssant tant à Tendroit de ses Supérieurs , comme de Dieu mesme. Les P lyens, tous meschans qu'ils estoient, nous oui monstre l'eXc^niple de cecy : car le diable parloit à eux en diverses sortes d'idoles : les unes estoient des statues d'hommes , les autres de rats , de chiens , de lyons , de serpens , et choses semblables , et ces pauvres gens adjoustoient foy également à tous , obeyssant a .a statue d'un chien, comme à celle d'un homme; à celle d'un rat, comme à celle d'un lyon , sans aucune différence. Pourquoy cela? parce qu'ils regardoient leurs dieux en la diversité de ces statues. S. Paul nous commande d'obeyr aux Supérieurs, encore qu'ils fussent meschans. Nostre Seigneur, nostre Dame , et S. Joseph, nous ont fort bien enseigné ceste façon d'obeyr, au voyage qu'ils firent de Nazareth en Bethlehem ; car César ayant fait un edict, que tous ses subjets allassent au lieu de leur naissance pour y estre enroollez , ils y allèrent amoureusement pour satisfaire à ceste obeyssance, bien que César fust Payen et idolastre : nostre Seigneur voulant monstrer par là , que nous ne devons jamais regarder au visage de ceux qui commandent, pourveu qu'ils ayent le pouvoir de commander.
Passons maintenant à la seconde propriété de l'obeyssance aveugle. Apres donc qu'elle a gaigné ce poinct de ne pas regarder ceux qui commandent , ains de se sousmettre également à toutes sortes de Supérieurs, elle passe outre, et vient au second , qui est d'obeyr sans considérer l'intention ny la fin pour laquelle le commandement est fait, se contentant de sçavoir qu'il est fait, sans s'amuser à considérer s'il est bien ou mal fait , si l'on a raison ou non de faire tel ou tel commandement. Abraham s'est rendu fort recommandable en cette obeyssance. Dieu l'appelle , et luy dit : Abraham , sors de ta terre et de ta parenté , c'est à dire , hors de ta ville , et t'en va au lieu que je te monstreray. Abraham
va sans réplique. Hé ! ne pouvoit-il pas bien dire : Seigneur, vous me dites que je sorte hors de la ville ; dites moy donc, s'il vous plaist , de quel costé je sortiray ? Il ne dit pas un mot ; ains s'en alla oii l'esprit le portoit , sans rega.^der en aucune façon s'il alloit bien ou mal, pourquoy et à quelle intention Dieu luy avoit fait ce commandement si courtement , qu'il ne luy avoit pas seulement marqué le chemin par lequel il vouloit qu'il marchast. 0 certes! le vray obeyssant ne fait pas des discours , il se met simplement en besongne, sans sV!i:|aenr d'autre chose que d'obeyr. Il semble que nostre Seigneur mesme nous ait voulu monstrer combien cette sorte d'obeyssance luy estoit agréable , lors qu'il s'apparut à S. Paul pour le convertir; car l'ayant appelle par son nom , il le lit cheoir par terre et l'aveugla. Voyezvous ? pour le faire son disciple , il le fit tomber, pour l'humilier et l'assujettir à soy ; puis soudain il l'aveugla et luy commanda de s'en aller en la ville trouver Ananias , et qu'il fist tout ce qu'il luy commanderoit. Mais pourquoy nostre Seigneur mesme ne Iny dit-il pas ce qu'il devoit faire sans le renvoyer plus loin , luy qui avoit bien daigné luy parler ^our le convertir? S. Paul fit tout ce qui luy fut commandé. Il n'eust rien cousté à nostre Seigneur de luy dire luy-mesme ce qu'il lui fit dire par Ananias; mais il vouloit que nous cognussions, par cest exemple, combien il ayme l'obeyssance aveugle, puis qu'il semble qu'il n'aveugla S. Paul que pour le rendre vray obeyssant. Quand nostre Seigneur voulut donner la veuë àl'aveugle-nay, il fit de la boue et la luy mit sur les yeux, luy commandant de s'aller laver en la fontaine de Siloë. Ce pauvre aveugle ne pouvoit-il pas bien s'estonner du moyen dont nostre Seigneur usoH pour le guérir, et luy dire : Helas! que me faites-vous? si je n'estois pas aveugle , cela seroit capable de me faire perdre la veuë. 11 ne fit point toutes ces considérations , ains il ol3eyt tout simplement. Ainsi le vray obeyssant croid simplement de
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pouvoir faire tout ce qu'on lu y peut commander, parce qu'il tient que tous les commandemens viennent de Dieu, ou sont faits par son inspiration , lesquels ne peuvent estre impossibles, à raison de la puissance de celuy qui commande. Naaman le Syrien n'en lit pas de la sorte , dont il luy en pensa arriver du mal. Cestuy-cy estant ladre s'en alla trouver Elisée, pour estre guery, parce que tout \es romedes dont il avoit usé pour recouvrer sa première santé ne luy avoient de rien servy. Sçachant donc qu'Elisée faisoit de grandes merveilles, il s'en alla à luy, et estant arrivé, il luy envoya un de ses gens pour le supplier de le vouloir guérir. Sur quoy Elisée ne sortit pas mesme de sa chambre; ains luy envoya dire par son serviteur, qu'il s'allast laver sept fois au Jourdain , et qu'il seroit guery. A cette response Naaman commença à se dépiter et dire : N'y a-il pas des eaux en nostre pays aussi bonnes que celles qui sont au fleuve Jourdain ? et n'en voulut rien faire : mais ses gens luy remonstrerent qu'il devoit faire ce qui lui estoit enjoint par le Prophète, puis que c' estoit une chose si facile. Il se laissa gaigner à leurs paroles, et s'estant lavé sept fois il fut guery. Yoyez-vous comment ii se met en danger de ne point recouvrer sa santé, voulant faire tant de considérations sur ce qui estoit commandé?
La troisiesme propriété de l'obeyssance aveugle, est qu'elle ne considère point et ne s'enquiert point tant par quel moyen elle pourra faire ce qui lui est commandé. Elle sçait que le chemin par lequel elle doit aller est la règle de la Religion i . k.- commandemens des Supérieurs; elle prend ce chemin en simplicité de cœur, sans pointiller si ce seroit mieux de faire ainsi ou ainsi : pourveu qu'elle obeysse , tout luy est égal; car elle sçait bien que cela suffit pour estre agréable à Dieu , pour l'amour duquel elle obeyt purement ■et simplement.
La seconde condition de l'obeyssance amoureuse est qu'elle
est prompte. Or la promptitude de l'obeyssance a tousjours esté recommandée aux Religieux comme une pièce tres-necessaire pour bien obeyr et observer parfaitement ce qu'ils ont voué à Dieu. Ce fut la marque que print Eliezer pour cognoistre la fille que Dieu avoit déterminée pour estre l'espouse du fils de son maistre. Il dit donc ainsi en soy-mesme : Celle à qui je demanderay à boire et qui me dira . J'en donneray non seulement à vous, maïs je puiseray encore de l'eau pour vos chameaux , ce sera celle là que je recognoistray estre digne espouse du fils de mon maistre. Et commeil alloit pensant à cela, il vid de loin la belle Rebecca. Eliezer la voyant si belle et si gracieuse auprès du puits où elle tiroit de l'eau pour ses brebis, il lui fit sa demande, et la damoiselle respondit, selon son dessein : Ouy, dit-elle , non seulement à vous, mais encore à vos chameaux. Remarquez, je vous prie, combien elle fut prompte et gracieuse ; elle n'espargnoit point sa peine, ains en estoit fort libérale ; car il nefalloit pas peu d'eau pour abreuver tant de chameaux qu'Eliezer menoit. 0 certes! les obeyssances qui se font mal gracieusement ne sont point agréables. Il y en a qui obeyssent,. mais c'est avec tant de langueur et avec une si mauvaise mine, qu'ils diminuent de beaucoup le mente de ceste vertu. La charité et l'obeyssance ont une telle union ensemble,, qu'elles ne se peuvent séparer : l'amour nous fait obeyr promptement; car pour diiFicile que soit la chose commandée, celuy qui a l'obéissance amoureuse l'enf reprend amoureusement, parce que l'obeyssance estaiiv une principale partie de l'humilité qui ayme souverainement la sousmission, l'obeyssant par conséquent ayme le commandement, et dés qu'il l'apperçoit de loin, quel qu'il puisse estre, soitil selon son goust ou non, il l'embrasse, il le car.esse et leclierit tendrement. Il y a dans la vie de S. P;ichome un exemple de cette promptitude à l'obeyssance, que je vous veux dire. Entre les Religieux de S. Pachome il y en avoit
wn nommé Jonas , homme de grande vertu et saincteté , lequel avoit la charge du jardin, dans lequel il y avoit un figuier qui portoit de fort belles figues : or ce figuier servoit de tentation aux jeunes Religieux , toutes les fois qu'ils passoient auprès, ils regardoient tousjours un peu ces figues. S. Pachome Payant remaitfué, et se promenant un jour par le jardin, il leva les yeux contre ce figuier, et vid le diable au dessus qui regardoit les figues de haut en bas , comme les Religieux les regardoient du bas en haut. Ce grand Saiuct, qui ne desiroit pas moins de dresser ses Religieux à une totale mortification des sens comme à la mortification intérieure des passions et inclinations , appella Jonas et luy commanda que le lendemain il ne manquast à couper le figuier ; à quoy le pauvre Jonas répliqua : Hé ! mon Père , encore faut-il un peu supporter ces jeunes gens; il les faut bien recréer en quelque chose; ce n'est pas pour moy que je le veux conserver. A quoy le Père respondit fort doucement: Bien, mon Frère, vous n'avez pas voulu obeyr simplement et promptement; mais que voulez-vous gager que l'arbre sera plus obeyssant que vous? Ce qui arriva; car le lendemain on le trouva tout sec , et ne porta jamais fruict. Le pauvre Jonas disoit fort véritablement que ce n'estoit pas pour luy qu'il vouloit garder le figuier, car on remarqua que de soixante et quinze ans qu'il vesquit en la religion, et qu'il fut Jardinier, il n'avoit jamais tasté aucun fruict de son jardin; mais il estoit fort libéral à l'endroit des Frères; cependant il apprint combien la promptitude ( ) l'obeyssance estoit recommandable. Nostre Seigneur tout le temps de sa vie a donné des exemples continuels de ceste promptitude à l'obeyssance ; car il ne se peut rien voir de si souple ny de si prompt qu'il estoit à la volonté d'un chacun. A son exemple, il nous faut apprendre d'estre grandement prompts en l'obeyssano/î ; car il ne suffit pas au cœur amoureux de faire ce qu'on commande ou (^ue l'on luy tesmoigne de désirer,
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s'il ne le fait prompteituîiit ; il ne peut voir l'heure assez tost venue pour accomplir ce que l'on a ordonné , afin que Ton luy commande de nouveau quelque autre chose. David ne lit qu'un simple souhait de boire de l'eau de la cisterne de Bethlehem , et soudain partirent trois chevaliers, qui a teste baissée traversèrent l'armée des ennemis et luy en allèrent quérir. Ils furent extrêmement prompts à suivre le désir du roy ; ainsi void-on que tant de grands Saincts ont fait pour suivre les inclinations et les désirs qu'il leur sembloit que le Roy des Roys nostre Seigneur avoit. Quel commandement, je vous supplie, a fait nostre Seigneur qui obligeast sainte Catherine de Sienne à boire ou lescher avec la langue la pourriture qui sortoitde laplaye deceste pauvre femme qu'elle servoit; et S. Louis, Roy de France, de manger avec les ladres le reste de leur potage pour leur donner courage de manger? Certes ils n'estoient aucunement obligez à cela ; mais sçachant que nostre Seigneur aymoit et avoit tesmoigné de l'inclination à l'amour de la propre abjection, pensant luy faire plaisir de suivre son inclination, ils faisoient ces choses (quoy que tres-repugnantes à leurs sens) avec un très-grand amour. Nous sommes obligez de secourir nostre prochain quand il est en extrême nécessité : neantmôins, parce que l'aumosne est un conseil de nostre Seigneur, plusieurs font volontiers l'aumosne autant que leurs moyens le leur permettent. Or dessus ceste obeyssance aux conseils l'obeyssance auioureuse est entée, qui nous fait entreprendre de suivre rie à rie les désirs et les intentions de Dieu et de nos Supérieurs. Mais il faut que je vous advertisse icy d'une tromperie en laquelle on pourroit tomber : car si ceux qui voudroient entreprendre la pratique de ceste vertu fort exactement, vouloient tousjours se tenir en attention pour pouvoir cognoistre les désirs et les inclinations de leurs Supérieurs ou de Dieu, ils perdroient le temps infailliblement; car (par exemple) taudis que je m'enquerrois quel est le désir de
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Dieu, je ne m'occuperois pas à me tenir en repos et tranquillité auprès de luy , qui est le désir qu'il a maintenant, puisqu'il ne me donne rien autre chose à faire : donc celuy, qui pour suivre l'inclination que nostre Seigneur a tesmoigné que l'on secourust les pauvres, voudroit aller de ville en ville pour les chercher, qui ne sçait que, pendant qu'il sera en une , il ne servira pas ceux qui seront en l'autre? II faut aller en ceste besongne en simplicité de cœur, faire l'aumosne quand j'en rencontre l'occasion, sans m'aller amusant par les rues de maison en maison , pour sçavoir s'il y aura point de pauvre que je ne cognoisse pas : de mesme quand je m'apperçois que le Supérieur désire quelque chose de moy , il faut que je me rende prompt à le faire, sans aller espluchant si je pourray cognoistre qu'il ait quelque inclination que je fasse quelque autre chose : car cela osteroit la paix et tranquillité de cœur, qui est le principal fruict de l'obeyssance amoureuse.
La troisiesme condition de l'obeyssance, c'est la persévérance. Or ceste-cy, nostre Seigneur la nous enseigne fort particulièrement ; S. Paul l'a déclaré en ces termes : Il a esté fait obeyssant jusques à la mort; et enchérissant ceste obeyssance : Et jusques à la mort de la croix, dit-il. En ces paroles , jusques à la mort , est présupposé qu'il a esté obej^ssant tout le temps de sa vie, pendant lequel on ne void çiutre chose que des traits d'obeyssance rendue par luy, tant à ses parents qu'à plusieurs autres, voire mesme à des impies et meschans j et comme il commença par ceste vertu , de mesme il paracheva par elle le cours clb ceste vie mortelle. Le bon religieux Jonas nous fournit à^ ux exemples sur le sujet de la persévérance, et bien qu'il n'obeyst si promplement au commandement que S. Pachome luy donna, c'estoit neantmoins un Religieux de grande perfection ; car dés qu'il entra en Religion jusques à la mort, il continua en l'office de Jarduau^er, sang jamais Le changer durant soixante
et quinze ans qu'il vescut en ce monastère; et l'autre exercice auquel il persévéra aussi toute sa vie (comme je vous ay dit cy-devant) fut de faire des nattes de joncs entrelacez avec des feuilles de palmes, tellement qu'il mourut en les faisant. C'est une très- grande vertu de persévérer si longuement en un tel exercice ; car de faire joyeusement une chose que l'on commande pour une fois, tant que l'on voudra, cela necouste rien; mais quand on vous dit, vous ferez tousjours cela, et tout le temps de vostre vie , c'est là oii il y a de la vertu et où gist la dilïiculté. Voila donc ce que j'avois à vous dire touchant l'obeyssance, sinon encore ce mot, que l'obeyssance est d'un si grand prix , qu'elle est compagne de la charité , et ces deux vertus sont celles qui donnent le prix et la valeur à toutes les autres, de sorte que sans elles toutes les autres ne sont rien : si vous n'avez ces deux vertus, vous n'en avez point ; si vous les avez, vous avez quant et quant toutes les autres.
Mais passant plus outre , et laissant à part l'obeyssance générale aux commandemens de Dieu , et parlant de l'obeyssance religieuse, je dis que si le Religieux n'obeyt, il ne sçauroit avoir aucune vertu ; parce que c'est l'obeyssance qui le rend principalement Religieux, comme estant la vertu propre et particulière de la Religion : ayez mesme le désir du martyre pour l'amour de Dieu , cela n'est rien , si vous n'avez Tobeyssance. Nous lisons en la vie de S. Pachome, qu'un de ses religieux ayant persévéré tout le temps de son noviciat en une humilité et sousmission xem plaire , vint trouver S. Pachome et luy dit, transporté de grande ferveur, qu'il avoit un très-grand désir du martyre, qu'il ne seroit jamais content que cela n'arrivast, qu'il le supplioit bien humblement de prier Dieu afin qu'il l'accomplisf. Le saint Père tascha de modérer ceste ferveur ; mais plus il en disoit, et plus l'autre s'eschauffoit en sa poursuite. Le Sainct lui disoit : Mon fils, mieux vaut vivre eu l'obeyssance et mou-
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rir tous les jours en vivant par une continuelle mortification de soy-mesme , que de martyrizer nostre imagination : assez meurt martyr qui bien se mortifie : c'est un plus grand martyre «le persévérer toute sa vie en obeyssance , que non pas de mourir tout d'un coup par un glaive. Vivez en paix, mon fils, tranquillisez vostre esprit, le divertissant de ce désir. Le Religieux qui asseuroit que son désir procedoit du sainct Esprit ne rabbattit rien de son ardeur, invitant tousjours le Père qu'il fist prier que son désir fust accomply. De là à quelque temps , l'on eut nouvelles propres à sa consolation ; car un certain Sarrazin , chef de voleurs , vint en une montagne proche du monastère ; sur quoy S. Pachome l'appella à soy, et luy dit : Or sus, mon fils, l'heure est venue que vous avez tant désirée : allez à la bonne heure couper du bois en la montagne. Le Religieux tout esperdu de joye s'en va chantant et psalmodiant à la louange de Dieu , et luy rendant actions de grâces, dequoy il avoit bien daigné luy faire l'honneur de lui donner ceste occasion de mourir pour son amour ; en fin il ne pensoit rien moins que de faire ce qu'il fit. Or voicy que ces voleurs l'ayant apperceu vinrent droit à luy, et commencèrent à l'empoigner et menacer. Pour un peu il fut fort vaillant. Tu es mort , dirent-ils. Je ne demande autre chose, respondit-il , que de mourir pour Dieu; et semblables responses. Les Sarrasins le conduisiniut où estoit leur idole pour la luy faire adorer. Quand ils virent qu'il le refusoit constamment, ils commencèrent de se mettre en devoir de le tuer. Heias! ce pauvre Religieux, si vaillant en imagination, se voyant l'espée à la gorge : Hé! de grâce, dit-il , ne me tuez pas; je feray tout ce que vous voudrez : ayez pitié de moy ! je suis encore jeune , ce seroit dommage de borner le cours de mes jours. En fin il adora leur idole, et ces meschans se mocquans de luy le battirent très-bien, et puis le laissèrent revenir en son Monastère, où estant arrivé plus mort que vif , tout pasle et transi, S. Pachome,^
qui luy estoit allé au devant, luy dit : Eh bien, mon fils, comme va? qu'y a-il que vous estes si défait? Lors le pauvre Religieux tout honteux et confus, parce qu'il avoil de l'orgueil , ne pouvant supporter de se voir avoir fait une si grande faute, se jetta en terre, et confessa sa faute; à quoy le Père remédiant promptement, faisant prier les frères pour luy, et lui faisant demander pardon à Dieu , le remit en bon estât, et puis lui donna de bons advertissemens , disant : Mon fils, souviens-toy qu'il vaut mieux avoir de petits désirs de vivre selon la Communauté , et ne vouloir que la fidélité à l'observance des règles , sans entreprendre ny désirer autre chose que ce qui y est compris, que non pas avoir de grands désirs de faire des merveilles imaginaires , qui ne sont bons qu'à enfler nos cœurs d'orgueil , et nous faire mésestimer les autres , pensant bien estre quelque /hose plus qu'eux. 0 qu'il fait bon vivre à l'abry de la saincte obeyssance , pluslost que nous retirer d'entre ses bras , pour chercher ce qui nous semble plus parfait ! si tu te fusses contenté , ainsi que je t'avois dit, de te bien mortifier en vivant, lors que tu ne voulois rien moins que la mort , tu ne fusses pas tombé comme tu as fait; mais bon courage, souvienstoy de vivre désormais en sousmission , et t'asseure que Dieu t'a pardonné. Il obeyt au conseil du Sainct, se comportant avec beaucoup d'humilité tout le temps de sa vie.
Je dis encor cecy , que l'obeyssance n'est point de moindre mérite que la charité ; car donner un verre d'eau par charité cela vaut le Ciel , nostre Seigneur mesme le dit : faites en autant par obeyssance, vous gaignerez le mesme. La moindre petite chose faite par obeyssance est tres-agreable à Dieu : mangez par obeyssance, vostre manger est plus agreabk à Dieu que les jeusnes des Anachorètes , s'ils sont faits sans obeyssance; reposez-vous par obeyssance, vostre repos est plus méritoire et plus agréable à Dieu que non pas le travail volontaire. Mais, me direz- vous, qu'est-ce qu'il
m'arrivera de pratiquer si exactement ceste obeyssance amoureuse avec les conditions susdites en aveugle , promptement et perseveramment ? 0 mes chères filles! celuy qui le fera jouira en son ame d'une tranquillité continuelle, et de la tres-saincte paix de nostre Seigneur , qui surpasse tout sentiment. II p'aura aucun compte à rendre de ses actions, puis qu'elles auront esté toutes faites par obeyssance, tant aux règles comme aux Supérieurs : quel bonheur plus utile et désirable que cela ? Certes le vray obeyssant (pour dire cela en passant) ayme ses règles, les honnore et les estime uniquement comme le vray chemin par lequel il doit s'acheminer à l'union de son esprit avec Dieu , et partant il ne se despart jamais de ceste voye, ny de l'observance des choses qui y sont dictées par forme de direction , non plus que de celles qui y sont commandées. Le vray obeyssant vivra doucement et paisiblement comme un enfant, qui est entre les bras de sa chère mère , lequel ne se met point en soin de ce qui luy pourra survenir; que la mère le porte sur le bras droit , ou sur le gauche , il ne s'en soucie pas ; de mesme le vray obeyssant, que l'on luy commande cecy ou cela, il ne s'en met point en peine; pourveu que l'on luy commande, et qu'il soit tousjours entre les bras de l'obeyssance (je veux dire en l'exercice de l'obeyssance) , il est content. Oràceluylà, je lui peux bien asseurer de la part de Dieu le paradis pour la vie éternelle, comme aussi durant le cours de ceste vie mortelle il jouira de la vraye tranquillité ; il n'en faut point douter.
Vous demandez maintenant si vous estes obligées, sur peine de péché , de faire tout ce que les Supérieurs vous disent que vous fassiez; comme quand vous rendez compte , s'il faut que vous teniez pour commandement tout ce que la Supérieure vous dit, qui est propre à vostre avancement. 0 non, ma fille : les Supérieurs , non plus que les Confesseurs, n'ont pas tousjours intention d'obliger les inférieurs par les
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commandemens qu'ils font ; et quand ils le veulent faire, ils usent du mot de commandement sur peine de desobeyssance , et alors les inférieurs sont obligez d'obeyr sur peine de péché , bien que le commandement fust fort léger et de chose de peu ; mais autrement non : car ils donnent des advis en trois sortes, les uns par forme de commandement, les autres par forme de conseil , et les autres par forme de simple direction. Dans les Constitutions et Règles c'en est tout de mesme ; car il y a des articles qui disent : Les Sœurs pourront faire telle chose, et d'autres qui disent : Elles feront, ou bien se garderont de faire. Les uns sont des conseils , et les autres des commandemens. Celles qui ne voudroient pas s'assujettir aux conseils et à la direction, contreviendroient àl'obeyssance amoureuse , et ce seroit tesmoigner une grande lascheté de cœur, et avoir bien peu d'amour pour Dieu , que de ne vouloir faire que ce qui nous est commandé, et rien davantage. Et bien qu'elles ne contreviennent pas à l'obeyssance qu'elles ont vouée, qui est celle des commandemens et conseils , quand elles ne s'assujettissent pas à la suite de la direction, elles contreviennent neantmoins à l'obeyssance amoureuse , à laquelle toutes les filles de la Visitation doivent prétendre.
Vous me demandez, si l'on ne pourroit pas bien penser, lorsqu'on vous change de Supérieure, qu'elle n'est pas si capable que celle que vous aviez , et qu'elle n'a pas tant de cognoissance du chemin par lequel il vous faut conduire. 0 certes, nous ne pouvons pas empescher que la pensée ne nous en vienne ; mais de s'y arrester, c'est ce qu'il ne faut point faire : car si Balaam fut bien instruit par une asnesse , à plus forte raison devons-nous croire que Dieu qui nous a donné cesie Supérieure , fera bien qu'elle nous enseignera selon sa volonté , bien que peut estre ce ne sera i^ù^s selon la nostre. Nostre-Seigneur a promis que le vray obeyssant ne «e perdra jamais. Non certes, celuy qui suivra indistino